A la mémoire de trois innocents

N° 196 – 2 juillet 2014

Vous avez vu qu’exceptionnellement, j’ai modifié l’en-tête de cette lettre hebdomadaire pour y insérer un très beau texte imaginaire glané sur internet par mon épouse (et reproduit avec l’autorisation de celui qui l’a mis en ligne). Car nous sommes en deuil de ces trois jeunes garçons disparus depuis le 12 juin et retrouvés morts le 30 juin : Eyal Yifrach, 19 ans, Naftali Frenkel, 16 ans, et Guil’ad Shaer, 16 ans. Tant de choses ont été dites ou écrites depuis deux jours que je ne souhaite pas « en rajouter ». La douleur de leurs familles, nous l’imaginons, ou du moins nous essayons. La souffrance et la colère de la population israélienne, nous la savons. La réaction des gouvernements occidentaux, nous aurions pu l’écrire. La solidarité et l’ire des communautés juives du monde entier, nous les vivons. La satisfaction des contempteurs d’Israël et de sa politique, nous en sommes abreuvés. La fausse indignation et les larmes de crocodile des médias qui passent leur temps à présenter l’actualité israélo-palestinienne de façon parfaitement unilatérale, nous ne la connaissons que trop.

Alors, que dire ? Rien, absolument rien. C’était pareil après le meurtre d’Ilan Halimi, de la famille Fogel (vous savez les cinq « colons » dont le plus jeune avait 3 mois, poignardés à Itamar le vendredi soir 11 mars 2011), les tueries de Toulouse et de Bruxelles. Ceux des Juifs de France qui crient haut et fort qu’ils quittent ce pays pour émigrer en Israël afin de fuir l’antisémitisme devraient réfléchir un peu. Ils devraient comprendre qu’il n’est nul endroit sur la planète où ils seront en sécurité. Partout où ils sont, les Juifs sont honnis, bannis, haïs. Ça ne date pas d’aujourd’hui ni d’hier : c’est aussi vieux que le monde, du moins celui de « la fameuse journée / Où sur le mont Sina la loi nous fut donnée. » (Racine, Athalie) Peut-être connaissez-vous ce midrash qui nous propose de lire Sinaï (Racine l’avait, pour les besoins de la poésie, orthographié « Sina ») comme sine’a – la haine – car, dit-il, c’est depuis le don – et surtout l’acceptation – de la Torah que les Hébreux, Israélites et Juifs que tour à tour nous avons été poursuivis par la vindicte des nations, où que nous demeurions

Cet amer constat ne nous a pas empêchés de persister dans notre foi et dans notre identité. Heureusement ! Pourquoi donnerions-nous à ceux qui ne nous aiment qu’en victimes le plaisir d’une victoire posthume ? Et de toute façon, notre persistance n’a rien d’un défi sportif ; c’est l’expression de notre intime et permanente conviction d’être, depuis le Sinaï, dépositaires d’un patrimoine qui nous porte autant que nous le portons. Ce patrimoine, c’est celui de notre Bible (Tanakh : Torah, Prophètes, Hagiographes) et de toutes les conséquences et enseignements que sa lecture infinie a imprimés en nous, au point de nous avoir construits en un peuple indestructible, car il porte en lui une part de divin. Le psaume 44 (v.23) proclame ceci : כי עליך הורגנו כל-היום נחשבנו כצאן טבחה « C’est pour Toi qu’on nous tue tous les jours, qu’on nous traite en animaux d’abattoir ! » Attention, ce verset du psalmiste n’a rien d’une lamentation. Le psaume 44 est plutôt revendicatif en mettant l’accent sur la fidélité d’Israël à Dieu, en rappelant les victoires remportées jadis. Car notre histoire n’est pas que « lacrymale » (l’expression est de ma bien-aimée professeure d’histoire juive, Lilly Scherr ז »ל), elle est également lumineuse et triomphale. Ses victoires ne sont pas militaires, elles sont celles de l’esprit sur la matière. Ecoutons à nouveau Albert Cohen nous le dire dans son magistral roman « Belle du Seigneur » : « En vérité lorsqu’ils massacrent ou torturent des Juifs ils punissent le peuple de la Loi et des prophètes le peuple qui a voulu l’avènement de l’humain sur terre oui ils savent ou pressentent qu’ils sont le peuple de nature et qu’Israël est le peuple d’anti-nature porteur d’un fol espoir que le naturel abhorre… les plus nobles portions de l’humanité sont d’âme juive et se tiennent sur leur roc qui est la Bible ô mes Juifs à qui en silence je parle connaissez votre peuple vénérez-le d’avoir voulu le schisme et la séparation d’avoir entrepris la lutte contre la nature et ses lois. »

A l’heure où j’écris ces lignes, nous ne savons pas encore comment le gouvernement israélien réagira au triple meurtre de ses trois enfants, de nos trois enfants car ils sont également nôtres, mais j’ai encore dans les oreilles une interview de Nissim Zwili, ancien ambassadeur d’Israël en France, accordée à la fréquence juive de la radio lundi soir, immédiatement après qu’on ait appris la fin tragique de Eyal, Naftali et Guile’ad. Il disait que même s’il devait être minoritaire, il favoriserait toujours la négociation – y compris avec le Hamas – à de nouvelles et sanglantes représailles. Puisse-t-il être entendu. Ce n’est pas dans le sang que nous voulons honorer la mémoire des trois jeunes lâchement et froidement assassinés. Albert Cohen disait que ce qui faisait la grandeur du peuple juif, c’était sa capacité à ne pas se conduire bestialement. Ecoutons-le encore, parlant des nazis : « Il s’agit avant tout de ressembler à une bête et il est sans doute exquis de se déguiser en taureau que chantent-ils sinon un passé inhumain dont ils ont la nostalgie et par quoi ils sont attirés et lorsqu’ils se gargarisent de leur race et de leur communauté de sang que font-ils sinon retourner à des notions animales que les loups mêmes comprennent qui ne se mangent pas entre eux qu’exaltent-ils et que vantent-ils sinon le retour à la grande singerie de la forêt préhistorique ».

Shabbath Shalom à tous et à chacun, Bien amicalement, Daniel Farhi.

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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