À l’origine du temps, Adam, Jésus et Mahomet.

N° 355 – 4 janvier 2018.

À l’origine du temps, Adam, Jésus et Mahomet.

Alors que nous venons d’entrer dans une nouvelle année civile (que je vous souhaite à tous heureuse et paisible), je voudrais réfléchir avec vous à trois des principaux calendriers que nous connaissons aujourd’hui, tout en sachant que l’un d’entre eux – le grégorien – a été adopté par l’ensemble de la planète, et que les deux autres – le juif et le musulman – n’ont qu’un usage religieux. Il me semble intéressant de comprendre à quoi, ou à qui, se réfère chacun de ces calendriers pour compter le temps de l’histoire. Je rappelle, pour mémoire ou information, que pour le judaïsme, nous sommes en 5778 ; pour le christianisme, en 2018 ; pour l’islam en 1439. A quoi correspondent ces datations ? Nous verrons qu’elles nous éclairent sur la conception spécifique que Juifs, Chrétiens et Musulmans ont de l’histoire spirituelle de l’humanité.

Chronologiquement, c’est donc le calendrier israélite qui apparaît le premier. Que nous dit-il ? Chaque année de ce temps juif, à Rosh-Hashana, nous répétons dans nos prières : היום הרת עולם (hayom harat olam) , « aujourd’hui, le monde a été engendré ». C’est le temps biblique déterminé à partir de la création de l’homme, אדם (adame) qui est aussi le nom du premier homme, Adam, parce que formé avec de la terre (adama). A partir de lui, la Bible nous fournit des généalogies précises accompagnées des âges de nos lointains ancêtres. C’est ainsi donc qu’on arrive au compte de 5778. Bien sûr, les âges des uns et des autres sont très variables, depuis Adam qui vécut 930 ans (!), jusqu’à David qui ne vécut que 70 ans, en passant par Mathusalem, le recordman avec ses 968 ans, ou Abraham avec ses 175 ans…Toutefois, comme ces vies ne s’additionnent pas, le compte peut être jugé plausible. Reste que nous pouvons nous questionner (et nos enfants nous y invitent) : le judaïsme est-il si naïf qu’il fasse remonter la création de l’homme à 5778 ans, alors même que nous savons pertinemment que nos ancêtres hominidés remontent à plusieurs millions d’années ? – En fait, ce qui nous est ici enseigné, c’est que la religion juive ne s’ancre, ni sur la naissance d’un homme en particulier, ni sur une réalité anthropologique, mais sur le dialogue entre une créature humaine et le Dieu unique, créateur de l’univers. En quantifiant le temps par rapport au récit d’Adam et Eve et à leur dur apprentissage de la morale, du devoir, des interdits et des tentations hégémoniques de l’homme par rapport à Dieu et au reste de la création, le judaïsme veut nous signifier que la mesure du temps de notre histoire, c’est celle de la spiritualité, de la morale et du dialogue avec l’Eternel ; c’est aussi celle du sentiment de notre finitude et donc de la mort ; c’est enfin celle de l’espérance. Le temps que nous comptons se veut universel et donc pas seulement celui d’une communauté d’hommes spécifique. – Le calendrier juif est basé sur les cycles de la lune (pour les mois) et du soleil (pour les années). Certains parlent d’un calendrier luni-solaire. Le différentiel entre l’année lunaire (354 jours) et l’année solaire (365 jours ¼) est comblé, à raison de 7 fois tous les 19 ans, par l’ajout d’un mois supplémentaire après le 12ème (adar → adar shéni). – Et afin qu’il n’y ait pas de connotation historique, donc particulariste, le compte des années débute, non au mois de nissane où il risquerait de se confondre avec l’événement fondateur du peuple d’Israël, à savoir la sortie d’Egypte, mais au 1er du mois de tishri, ce moment solennel et redoutable où nous répétons que toutes les créatures comparaissent devant leur Juge pour être inscrites dans le grand livre de la Vie. A cette fin,chacun doit procéder à son examen intérieur et déplorer ses égarements de l’année écoulée. Voilà quelle est la référence du temps juif : un permanent dialogue avec Dieu et avec sa conscience.

En suivant l’ordre d’apparition des calendriers, nous devrions aborder ici la religion musulmane puisque sa naissance se situe avant l’adoption du calendrier grégorien de l’église catholique en 1582. Mais comme l’enracinement de ce dernier remonte à la naissance d’un personnage bien antérieur, c’est de lui que je vais essayer de traiter à présent, conscient d’être moins légitime à le faire que pour le calendrier hébraïque, en tant que rabbin ! En fait, le calendrier grégorien (du nom de son initiateur le pape Grégoire XIII) reprend en grande partie le calendrier julien (du nom de Jules César qui l’introduisit en – 46 av. EC), lequel succédait lui-même au calendrier romain républicain dont le point d’origine était la fondation de Rome (-753 av. EC). Bien entendu, le pape Grégoire XIII ne pouvait fonder le nouveau calendrier, même avec une structure presqu’identique au calendrier romain julien, sur la fondation de Rome, une ville païenne. Ce fut donc l’introduction du concept d’Anno Domini, l’année du Seigneur, c’est-à-dire celle de la naissance de Jésus. Dorénavant (c’était le 24 février 1582, date de la bulle Inter gravissimas), le calendrier grégorien allait s’étendre, du monde catholique au monde protestant, puis à l’ensemble du monde jusqu’à nos jours. Il s’est imposé dans la majeure partie de la planète pour les usages civils ; de nombreux autres calendriers étant utilisés pour les usages religieux ou traditionnels. – Ainsi, le christianisme, religion alors majoritaire, imposa son calendrier, devenu depuis civil, à l’ensemble des humains peuplant la terre. Il s’enracine dans la venue du Sauveur, le Juif Jésus, né à Bethléem, en qui les Chrétiens voient le messie annoncé par le premier Testament, notamment certains des grands prophètes au premier rang desquels Isaïe. Le calendrier grégorien, fondé sur la naissance d’un sauveur de l’humanité et rédempteur de ses fautes, veut donc placer l’histoire sur le registre du salut, de la rédemption, de la résurrection, des qualités morales prêchées et appliquées par Jésus et de l’Espérance. Que l’histoire ait montré que toutes ces fées penchées sur le berceau du petit enfant de la crèche n’ont pas suffi à réaliser ces idéaux n’est pas le signe d’un échec puisque l’Eglise a introduit la notion de parousie – second avènement attendu du Christ glorieux – qui incite les croyants à s’efforcer sur le chemin de la morale et de la vie. – Le temps chrétien n’est donc pas seulement celui de l’histoire événementielle, mais aussi et surtout celui de l’exercice des vertus proposées par le second Testament.

Enfin, le calendrier musulman. Il est uniquement lunaire, ce qui implique que les fêtes qu’il contient se déplacent dans l’année en fonction des onze jours de décalage sur le calendrier solaire (365 – 354 = 11). Ainsi le Ramadan pourra tomber tantôt en été, tantôt en automne, en hiver ou au printemps. Le comptage des années n’a pas toujours été de mise et, les premiers temps de l’islam, elles portaient le nom d’événements qui s’y étaient produits. Ainsi, l’an 622 fut appelé année de « l’Hégire » (de l’arabe hedjra, fuite), celle où le prophète Mahomet et ses compagnons fuient de La Mecque vers Médine. Il s’agit d’une migration un peu semblable à celle d’Abraham et de Sarah depuis Ur jusqu’à ‘Harane. C’est le rejet d’une civilisation établie sur les liens du sang (organisation clanique) en faveur d’une communauté de destin fondée sur la croyance. Comme dans le cas d’Abraham, il y a rupture d’avec une société matérialiste et idolâtre pour se diriger, sur l’appel de Dieu, vers un autre destin, d’autres choix ou/et priorités. – Ici encore, nous constatons combien l’islam n’envisage pas le temps autrement que comme celui de la volonté divine. C’est l’appel divin entendu par Mahomet qui servira dès lors de point de départ pour la nouvelle religion islamique. Les nombreuses fêtes qui ponctuent le calendrier musulman sont pratiquement toutes tournées vers l’examen intérieur, le repentir, la charité (Vendredi, Ramadan, Laylat al-Qadr, Aïd al-Fitr, Aïd el-Adha, Jalsa Salana, Achoura, Laylat al miraj, Laylat ul Bara’ah). Le temps que compte l’islam est donc un temps spirituel accompagné de prières et de jeûnes, mais dont l’origine est l’expérience spirituelle d’un homme, le prophète Mahomet.

Finalement, il est intéressant de constater que les trois calendriers des religions monothéistes se proposent de marquer le temps, chacune à sa manière, mais toutes en refusant de le laisser couler comme le sable d’un sablier sans avoir de prise sur lui. Au contraire, ils mettent en avant ce que le judaïsme appelle la sanctification du temps, cette approche active et non passive de l’histoire individuelle et collective, ce refus de la fatalité et du découragement. C’est là une dimension volontariste des acteurs de nos vies que nous devons être. Le judaïsme, le christianisme et l’islam, encore une fois chacun à sa manière, nous aident à retenir le temps qui passe et à y imprimer le sceau de nos convictions religieuses afin que s’accomplissent un jour les promesses bibliques d’un « Jour de l’Eternel » qui sera également le Jour de l’humanité.

Shabbath shalom à tous et à chacun, Bien amicalement, Daniel Farhi.

Un calendrier juif émouvant.

Un calendrier juif émouvant.

Grégoire XIII, fondateur du calendrier grégorien.

Grégoire XIII, fondateur du calendrier grégorien.

calendrier musulman.

calendrier musulman.

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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