A propos des sacrifices. (Parasha Vayikra, Lévitique 1:1 à 5:26)

Il peut sembler exister une contradiction entre la parasha que nous lisons cette semaine, Vayikra, et la haftarah qui y est reliée : Am zou yatsarti li, tirée du prophète Isaïe (43,21/44,23). Dans l’une, en effet, commence la longue description du culte sacrificiel, qui va occuper tout le livre du Lévitique ; dans l’autre se trouve un réquisitoire sévère contre un certain culte sacrificiel ainsi que contre l’idolâtrie. Si nous nous arrêtons un instant sur les commentaires de la parasha Vayikra, nous verrons que la contradiction existe bien, mais que celle-ci n’existe qu’au niveau des actes formels, non de l’esprit. Nous verrons aussi l’enseignement que de tels commentaires peuvent nous permettre de tirer pour notre vie d’aujourd’hui.

Le deuxième verset de notre parasha débute ainsi : אדם כי יקריב מכם קרבן ליהוה, « Parle aux fils d’Israël et dis-leur : lorsqu’un homme, parmi vous, offrira une offrande à l’Eternel ». Que dit Sforno, commentateur italien du 16ème siècle, à propos de ce verset ? כי יקריב מעצמכם בוידוי דברים והכנעה , « Lorsque quelqu’un offrira un sacrifice, de son propre gré, par une confession (préalable) et un esprit de soumission ». Ce mikem « parmi vous », Sforno le comprend comme « venant de vous », c’est-à-dire librement consenti, spontanément, sincèrement, comme le confirment les deux citations qu’il apporte à l’appui de son opinion : ונשלמה פרים שפתנו « Nous vouerons, en guise de taureaux, les paroles de nos lèvres » (Osée 14,3). Et de même dans les Psaumes : זבחי אלהים רוח נשברה, « Les sacrifices de l’Eternel sont un cœur brisé » (51,19). Sforno poursuit ainsi son explication : כי אין חפץ בכסילים המקריבים בלתי הכנעה קודמת, « Car Dieu n’agrée point ces sots qui offrent des sacrifices sans une soumission préalable ». וכבר אמרו ז »ל מכם ולא כלכם להוציא את המומר, « Nos maîtres avaient déjà interprété « parmi vous » et non « vous tous », ceci pour exclure l’anathème ». Pour Sforno donc, aucun doute que celui qui ne comprend pas dans quel esprit les sacrifices ont été institués, et qui se contente de s’y soumettre sans réfléchir, sans qu’aucune démarche morale ne les accompagne, comme l’on voit trop souvent que les hommes observent la religion, celui-là est un moumar, un véritable renégat, quelqu’un qui cause du tort à sa religion et à son peuple.

Mais alors, quel est donc l’esprit dans lequel ont été ordonnés les sacrifices, et à la limite, pourquoi des sacrifices ? Après tout, n’est-il pas vrai que la majorité des Juifs d’aujourd’hui serait choquée si l’on devait retourner au culte des sacrifices ? Déjà l’an dernier, je vous avais fait part d’un commentaire fort édifiant de Don Isaac Abravanel, écrivain du 15ème siècle. Je me permets de vous le rappeler ici. Dans son introduction au livre du Lévitique, Abravanel s’interroge sur תכלית הקרבנות, le but des sacrifices, leur finalité. Il mentionne, pour la reprendre à son compte, l’idée de Maïmonide. Au début, le Saint-béni-soit-Il n’avait pas ordonné les sacrifices. Ils n’étaient pas על הכוונה הראשונה, « dans Son dessein originel ». Mais, il se fit qu’à l’époque où Moïse, notre Maître, fut envoyé pour appeler Israël à être « un peuple de prêtres, une nation sainte », mission parfaitement spirituelle comme l’attestent des citations telles que, וידעת היום והשבות אל לבבך, « Tu sauras aujourd’hui, et tu t’en souviendras dans ton cœur » (Deutéronome 4,39), ולעבדו בכל לבבכם ובכל נפשכם, « Si donc, vous écoutez bien Mes commandements, que Je vous commande aujourd’hui, en aimant l’Eternel votre Dieu, et en le servant de tout votre cœur et de toute votre âme » (Deutéronome 11:13), à cette époque donc, l’usage établi chez tous les peuples était de servir leurs divinités en leur offrant des sacrifices d’êtres vivants (hommes ou bêtes). Ils le faisaient dans des lieux consacrés à cet usage, et les hommes qui s’en chargeaient étaient les prêtres. Dans Sa sagesse, Dieu ne voulut pas supprimer pour Israël cet usage, parce que la nature de l’homme le porte à suivre ses habitudes. Le supprimer aurait équivalu à supprimer de nos jours (c’est Abravanel qui parle) la prière, le jeûne et la pénitence, et à prétendre les remplacer par une pensée pure sans aucun rite qui l’accompagne. Le Saint-béni-soit-Il les laissa donc subsister, mais Il enjoignit que ces sacrifices Lui fussent adressés à Lui seul, à l’endroit qu’Il aurait choisi pour cela, et que les hommes ne se prosternent plus devant d’autres vaines divinités. De cette façon, conclut Maïmonide, Dieu put éviter שיברחו הנפשות « que des âmes s’enfuient », nous dirions aujourd’hui « la fuite des cerveaux », vers les religions païennes alors existantes.

Dès lors, les sacrifices nous apparaissent sous un autre jour : en tant que concession de Dieu à Son peuple, mais non comme désirés au départ. Comme beaucoup d’autres mitsvoth de la Torah, ils ne sont qu’un moyen, non une fin en soi. Et encore, il faudrait dire un moyen plus pauvre que certains autres parce qu’il ne contient même pas une symbolique propre. Les sacrifices ne sont que les séquelles des religions primitives au sein desquelles les Hébreux évoluèrent à cette époque. Il est probable que le « sacrifice d’Isaac » d’une part, la destruction du second Temple d’autre part, ont marqué l’arrêt définitif des sacrifices humains et animaux, voulu par Dieu. Les prophètes l’avaient déjà deviné qui s’en prennent violemment au culte sacrificiel dans la mesure où il peut apparaître à la majorité comme un substitut à une religion authentique : celle du cœur, de l’âme ; celle où l’homme exprime son amour pour Dieu, non par des gestes dépourvus de contenu, mais par l’amour des créatures de Dieu : l’amour du prochain. Ils n’ont pas ordonné l’arrêt des sacrifices, des jeûnes ou de la pénitence, mais ils ont su les replacer dans un contexte authentique. Ils ont affirmé que toutes ces pratiques, particulièrement les sacrifices n’ont été ordonnées par Dieu que pour permettre à l’homme de s’élever jusqu’à Lui, de se rapprocher d’autrui. Si elles faillissent à ce but et dégénèrent en un système où l’accessoire remplace l’essentiel, la forme se substitue à l’esprit, la loi à l’homme, la crainte à l’amour, alors elles n’ont vraiment plus lieu d’être et mieux vaut affirmer, au risque de passer pour révolutionnaire, comme les grands prophètes, que Dieu ne les a ni ordonnées ni souhaitées, et même qu’elles Lui sont une abomination, qu’Il ne prend pas en pitié ceux qui agissent ainsi, fussent des membres de Son peuple de prédilection !

Mes amis, lorsque je parle ainsi, me basant sur la tradition la plus authentique, il m’arrive de m’arrêter pour me demander ce qui différencie mes propos de ceux d’un rabbin orthodoxe ? Nous nous appuyons sur les mêmes textes, et pourtant il nous arrive de déboucher sur des conclusions assez éloignées. Lorsque je me questionne ainsi, les réponses sont multiples, et je crois nécessaire de vous en présenter quelques-unes. 1° Il est exact que les textes de références sont les mêmes, mais le choix qu’un rabbin orthodoxe et un rabbin libéral fera parmi ces textes est différent. Il est différent à cause de l’approche qui est différente. Il est vrai qu’il existe dans notre tradition suffisamment de textes pour alimenter plusieurs tendances, et c’est une preuve magnifique d’un vrai pluralisme voulu par les rabbins du Talmud que d’y avoir introduit sans exclusives des textes quelquefois opposés. C’est au nom de ce pluralisme qu’il faudrait aujourd’hui éviter que les tenants de l’une ou l’autre tendance ne se jettent l’anathème, puisque אלו ואלו דברי אלהים חיים « Les paroles des uns et des autres sont celles du Dieu vivant » ! 2° En face d’un texte « libéral » de la tradition, l’attitude d’un rabbin orthodoxe et d’un rabbin libéral ne sera pas la même. Pour le rabbin orthodoxe, ce texte sera périphérique par rapport au courant central de le Tradition et il ne le citera que comme un cas académique, sans portée réelle pour nos pratiques qu’il ne saurait être question de modifier, comme l’on voit pourtant que firent abondamment les rabbins du Talmud pour de nombreux commandements de la Torah. D’un côté donc une attitude qui, sous couleur de fidélité à la tradition, adopte un statisme dangereux et pas nécessairement fidèle à l’esprit de cette tradition. De l’autre une attitude qui accepte ses responsabilités en s’efforçant que les pratiques religieuses soient réellement le reflet de la foi intime de l’homme, en prenant au sérieux et, comme applicables dans notre vie des textes jugés excentriques par d’autres. Mes propos pourraient paraître à certains quelque peu partiaux, c’est pourquoi je tiens à y ajouter une citation d’un écrivain incontesté, mort il y a 4 ans : Abraham Yehoshua Heschel. Elle est extraite d’un important discours qu’il prononça au 28ème Congrès Sioniste sous le titre : « Comment peut-on assurer l’existence du peuple juif en notre temps ? » « L’heure présente exige un renouvellement, une purification, un retour aux sources. Malheureusement, les organisations de stricte observance restent intraitables comme un château-fort du Moyen-Age, et la plupart de leurs dirigeants ne s’occupent que de précautions, comme s’ils voulaient construire des remparts protecteurs au lieu de maisons habitables. La conséquence de cette attitude, c’est qu’aux yeux de la grande majorité des jeunes Juifs, l’esprit du judaïsme apparaît comme un univers clos et non comme une source de joie et de bonheur. Quand ils viennent en contact avec les autorités rabbiniques, on dirait que ce sont des prisonniers en quête de liberté. Les murailles de l’orthodoxie sont hérissées de gardiens rébarbatifs, et leurs fenêtres ont été aveuglées […] Nous devons prendre des mesures d’urgence. Tout d’abord, nous devons vérifier quelles sont au juste les prescriptions de la Loi qui ont une valeur absolue et irremplaçable. Nous devons procéder ainsi, non seulement pour éviter que ne se creuse un fossé définitif entre la Loi et le Peuple, mais encore pour avoir une connaissance authentique de notre tradition. « Il est temps d’agir pour Dieu, on a violé Ta loi » (Ps. 119,126). Il était un temps où nous acceptions sans broncher des lois sévères dénuées d’aménité. A cette époque, une telle discipline était sainte et nécessaire. Mais de nos jours, les exigences de la conscience ont pris un tour nouveau. Le respect de la personne humaine et la plus élémentaire charité nous obligent à prendre nettement position dans de cruels dilemmes. Les autorités religieuses qui se réfugient derrière les remparts de la discipline, et qui creusent devant ces remparts des fossés de précautions, donnent l’impression qu’elles ont dérobé la clé de l’amour d’Israël, et qu’en la gardant par devers elles, elles ignorent la volonté de Dieu Lui-même. Bien des esprits d’une force et d’une richesse extraordinaires dépensent leur énergie à la recherche de solutions subtiles de problèmes imaginaires. Quel gaspillage, quand on songe au fait que des problèmes d’une actualité brûlante et vitale restent sans issue ! […] L’époque que nous vivons est porteuse de promesses comme l’histoire juive en a rarement connues. La génération montante a soif d’une vie spirituelle au contenu intelligible. Or nos dirigeants se montrent incapables de répondre, d’inspirer, d’éclairer le chemin. Cependant, Sion doit être un exemple pour tous, une source de renouveau spirituel. Il le faut pour que notre peuple revive. »

Ce discours d’Abraham Heschel, tout Juif libéral ne peut qu’y adhérer pleinement. Depuis plusieurs décennies, il s’emploie à pallier les graves erreurs et lacunes reconnues par l’un des plus grands théologiens juifs de notre époque. Il ne peut le faire seul, et c’est pourquoi il tend la main vers toutes les autres tendances du judaïsme. Mais il ne veut le faire qu’à condition de ne pas y perdre son dynamisme et son originalité. Il ne faudrait en aucun cas que, selon l’expression d’un responsable communautaire contemporain, ce judaïsme libéral soit « amendé, transformé, tronqué, maquillé ». C’est en fidélité aux grands principes qui l’ont animé depuis un siècle et demi qu’il peut réellement apporter sa contribution à l’œuvre de restauration du peuple juif à laquelle invite Abraham Heschel. Encore un petit midrash pour finir : pourquoi, à propos des sacrifices, emploie-t-on le mot adam et non ish ? Parce que adam est לשון חיבה ולשון אחווה ולשון רעות « un terme qui renferme la tendresse, la fraternité et l’amour ». C’est dans cet esprit qu’il convient de diriger nos efforts, esprit de tendresse, de fraternité, mais surtout de Paix, shalom. Amen.

Rabbin Daniel Farhi – Sermon prononcé à l’ULIF le 25 mars 1977 – et adressé à un groupe d’amis le 17 mars 2016.

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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