Abraham, Sarah et … Don Quichotte

Don Quichotte et Rossinante - Honoré Daumier

Don Quichotte et Rossinante – Honoré Daumier

         Avec la parasha Hayé-Sarah que nous lisons cette semaine dans les communautés juives s’achève le cycle du premier couple monothéiste de l’histoire, Abraham et Sarah. C’est par la mort de cette dernière que s’ouvre le texte. Etrangement, nos maîtres de l’époque talmudique (aux tout premiers siècles de l’ère chrétienne) qui ont découpé la Torah en 54 sections (parashoth), ont choisi de débuter celle-ci par la mort de la première des quatre « matriarches ». Mais ce choix n’a rien de funèbre puisque nous lisons (Genèse 23:1) : « La vie de Sarah fut de cent ans, et de vingt ans et de sept ans, telle fut la vie de Sarah. » Ce n’est qu’au verset suivant que la Torah nous dit : « Sarah mourut à Kiryath-Arba qui est Hébron, en terre de Canaan. » La parasha se termine sur la mort d’Abraham à l’âge de 175 ans au terme d’une « heureuse vieillesse, vieux et rassasié de jours », accompagné à sa dernière demeure par ses deux fils, Ismaël et Isaac.

            Si j’ai introduit mon propos par cette référence à la parasha de la semaine, ce n’est pas que j’ai l’intention de « doubler » le commentaire qui accompagne cette lettre hebdomadaire. Je voudrais, en fait, projeter dans le présent et l’avenir l’expérience spirituelle de ce couple-fondateur à l’aube de l’histoire civilisée de l’humanité. Parce que l’histoire est un éternel recommencement, il est important d’étudier les comportements d’hommes et de femmes illustres pour déchiffrer le présent et mieux préparer l’avenir.

          Abram et Saraï, en devenant Abraham et Sarah, se voient adjoindre la dimension spirituelle de leur être à travers cette lettre – symbole de la divinité – qui enrichit désormais leurs noms. Est-ce à dire que d’un coup de baguette magique, ils ont été transformés ? Certes pas, puisque la Bible nous raconte que ce n’est qu’après avoir renoncé à bien des choses qu’ils reçoivent leurs nouveaux patronymes. De fait, cette modification de leur état civil est la consécration d’une démarche qu’ils ont menée depuis longtemps. Ce qu’a fait ce couple il y a environ quarante siècles, combien seraient capables de le faire aujourd’hui sans y être contraints ? Quitter un pays sur la simple promesse d’un ailleurs, se couper de tout un contexte social et culturel, partir à l’aventure nanti de son seul idéal, affronter l’inconnu, les dangers du voyage, etc. Avouons qu’il y a là une gageure que peu d’entre nous seraient prêts à relever ! La tradition juive nous enseigne que pour ce faire, Abraham a été soumis à dix épreuves dont la dernière fut, au moment de la mort de Sarah, d’être obligé de marchander un lopin de cette terre à lui promise par Dieu, pour pouvoir y enterrer sa compagne.

          Une vie d’épreuves, de promesses non réalisées, comment ne pas penser à cette chanson de Jacques Brel extraite de son opéra « Don Quichotte », « La quête », dont, selon mon habitude, je vous cite quelques vers : Rêver un impossible rêve / Porter le chagrin des départs / Brûler d’une possible fièvre / Partir où personne ne part[…] Tenter, sans force et sans armure, / D’atteindre l’inaccessible étoile / Telle est ma quête, / Suivre l’étoile / Peu m’importent mes chances / Peu m’importe le temps / Ou ma désespérance / Et puis lutter toujours / Sans questions ni repos / […] Pour atteindre à s’en écarteler / Pour atteindre l’inaccessible étoile. Ce que nous dit Jacques Brel, mort à 49 ans, en reprenant l’aventure contée par Cervantès en 1615 dans son fameux roman picaresque « L’ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche », c’est qu’il faut pouvoir entendre son étoile intérieure et … la suivre ! Bien souvent, nous croyons la chose impossible, inutile puisque pour la réaliser, il faut « se battre contre les moulins à vent » comme fit Don Quichotte qui les avait pris pour des chevaliers ennemis. Il y a chez ce personnage autant de naïveté, de générosité, de bravoure que de folie. On ne saurait recommander à tout le monde de s’identifier à Don Quichotte, pas davantage qu’à nos grands prophètes qui affrontèrent leurs contemporains en des combats pathétiques, mais au moins pourrait-on proposer de ne pas mépriser leurs chemins et de s’essayer à y puiser une inspiration pour conduire nos vies.

           Est-il sacrilège de comparer Abraham et Sarah à Don Quichotte ? J’espère que non. N’ont-ils pas été comme lui des personnages atypiques dont leur entourage a dû se gausser ou les juger sévèrement ? Après tout, Abraham, en brisant les idoles de son père Térah qui vivait de leur commerce, n’a-t-il pas encouru la vindicte de ce dernier et n’était-il pas à contre-courant de son époque et de son lieu ? C’est cela l’enseignement essentiel de l’histoire de nos deux premiers ma/patriarches. Ils ont su, au nom de leurs convictions et d’un appel divin qui était peut-être intérieur, en tout cas impérieux, s’arracher à une civilisation confortable – la Mésopotamie du Croissant fertile – pour se diriger vers l’inconnu d’une hypothétique promesse dont, en tout état de cause, ils n’ont pas vu la réalisation de leur vivant. Il était juste alors que la tradition rabbinique fasse remonter les 400 ans d’esclavage annoncés par Dieu à Abraham, non pas au début de la servitude d’Egypte au temps de Moïse, mais à cette annonce : en effet, Abraham et Sarah partagèrent d’une certaine manière, avec quelques décennies d’avance, la condition douloureuse de leurs lointains descendants. Il nous incombe d’imiter leur exemple, à savoir de ne pas nous installer dans le confort d’idées toutes faites, d’être capables d’agir même sans voir le résultat immédiat de notre action, de ne pas désespérer même s’il y a des raisons de le faire, de vouloir partager avec notre prochain l’idéal qui nous guide. 

Shabbath Shalom à tous et à chacun. Bien amicalement, Daniel Farhi.

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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