Adar, joie et souvenir.

N° 230 – 27 février 2015.

Mi shénikhnass Adar, marbim besimha. (Ta’anit 26:2). « Dès qu’entre le mois d’Adar, on multiplie la joie. » Cette phrase du Talmud nous rappelle que le mois hébraïque dans lequel nous venons d’entrer comporte la fête de Pourim, une fête joyeuse s’il en est puisqu’on y évoque le salut miraculeux que connut le peuple juif à l’époque de la domination perse sur la Judée, lorsqu’un bourreau voulut l’exterminer. C’était l’époque du roi Assuérus (Xerxès Ier ou Artaxerxès, entre 486 et 424 av. EC), de Mardochée, de la reine Esther et du méchant Hamane.

Pourim, c’est l’histoire d’une « solution finale » évitée. Le livre biblique d’Esther qui en rend compte se partage entre l’angoisse d’un massacre annoncé et la joie débridée de la menace écartée. Si cette fête mineure (elle n’est pas chômée) a connu une telle résonnance à travers l’histoire, c’est que les événements qu’elle évoque n’ont hélas pas été uniques, mais se sont reproduits à maintes reprises et n’ont pas toujours connu une issue aussi heureuse. D’ailleurs, ce shabbath porte le nom de Shabbath Zakhor car nous y lisons dans la Torah, outre la parasha de la semaine – Tetsavé – un très court passage (Deutéronome 25:17-19) d’une autre parasha qui commence par ces termes : « Souviens-toi de ce que t’a fait Amalek » et se termine ainsi : « Tu n’oublieras pas ! »

Avant même l’évocation joyeuse, au milieu des déguisements, des festins et des boissons, de l’heureuse conclusion du livre d’Esther, la liturgie a donc voulu introduire la notion de l’indispensable souvenir des nombreuses tentatives d’anéantir le peuple juif à travers son histoire, et dont Amalek représente, dès la sortie d’Egypte sous Moïse, le premier engrenage. Se souvenir, ne pas oublier : il n’y a là aucune redondance ; ce sont les deux faces d’une même monnaie, la mémoire active et passive, événementielle et spirituelle.

Comment se fait-il que, comme l’écrivait Apollinaire, Faut-il qu’il m’en souvienne / La joie venait toujours après la peine ? Pourquoi faut-il qu’à nos joies soient toujours associées des souffrances ? Que l’on casse une assiette au milieu des fiançailles, un verre au milieu du mariage ? Pourquoi Zakhor avant la liesse ? Pourquoi aucune joie sans abandon total ? Sans doute la réponse à ces questions est-elle à trouver dans le verset du psaume 137 (5-6) : « Si je t’oublie, Jérusalem, que ma droite m’oublie ! Que ma langue colle à mon palais si je ne pense plus à toi, si je ne fais passer Jérusalem avant toute autre joie ». L’histoire du peuple juif est telle qu’aucune période de prospérité matérielle ou spirituelle n’est survenue dans un contexte de sérénité totale. Le Juif est sur ses gardes : il sait que tout bonheur est éphémère et que les hommes ont tôt fait de le rappeler à l’ordre si, d’aventure, il croyait pouvoir s’octroyer des moments de répit. C’est aussi l’enseignement du verset de la Genèse (37:1) : « Jacob s’installa ». La tradition juive nous dit que c’est à partir de ce moment où le patriarche crut pouvoir « poser ses valises » que la plus dure des épreuves l’atteignit dans la perte de son fils Joseph.

Alors quoi ? Ne pourrons-nous jamais nous abandonner à la joie ? Si, bien sûr, puisqu’après Zakhor il y a Pourim. Mais il nous faut savoir que même cette fête comporte des relents de tristesse puisqu’elle s’accompagna de terribles représailles de la part des Juifs vis-à-vis de la population perse. C’est un chapitre douloureux de cette meguilla, ce rouleau d’Esther, qui nous montre sur quoi une joie débridée peut déboucher. Pas davantage que le soir de Pâque, nous ne nous réjouissons totalement à l’évocation des plaies qui frappèrent les Egyptiens, à celle de Pourim nous ne pouvons oublier le sort de ceux qui avaient voulu nous exterminer et que nous accablâmes de notre vindicte. Pas davantage ne saurions-nous ignorer que le sort fait aux Palestiniens ne peut être dissocié de la création de l’Etat d’Israël, même si les Israéliens, eux-mêmes rescapés des camps de la mort ou exilés des pays arabes, n’en sont pas responsables. Lorsque Dieu dit, à travers Son prophète, (Amos 9:7) que les enfants de Koush Lui sont aussi chers que ceux d’Egypte, des Philistins ou d’Israël, il y a là l’affirmation d’une égalité des peuples devant le Créateur et nous n’avons pas le droit de nous soustraire à cette leçon. C’est pourquoi à notre joie sera toujours mêlé le souvenir : celui des nôtres assassinés et celui des autres persécutés.

Shabbath Shalom à tous et à chacun. Bien amicalement, Daniel Farhi.

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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