Bambi, Walt Disney et les Juifs.

Vous êtes juif, Bambi ?

Vous êtes juif, Bambi ?

N° 168 – 17 décembre 2013.

       Cette semaine, le site juif américain Forward rendait compte d’une conférence donnée par Paul Reitter, professeur à l’université d’Etat de l’Ohio, le 12 novembre dernier au Chicago Humanities Festival. Il y soutenait la thèse que le livre qui a donné naissance au célèbre dessin animé de Walt Disney – Bambi – peut être lu comme une « allégorie de l’expérience du peuple juif » en Europe pendant l’entre-deux guerres. D’aucuns vont commencer à déplorer que les Juifs n’en finissent pas de tout ramener à leurs problèmes. Avant cela, il serait bon d’examiner la question.

       Le livre initial a été écrit par l’auteur juif autrichien Felix Salten en 1923. Il s’intitule : « Bambi le chevreuil, histoire d’une vie dans les bois ». Pour le professeur Reitter, il est indéniable que Felix Salten, ami proche de Theodor Herzl, avec lequel il collabora au journal sioniste Die Welt, fut sensibilisé à la menace antisémite à une époque où les Juifs d’Europe hésitaient entre l’affirmation de leur identité et l’assimilation. Dans le conte de Bambi, Salten transfigure l’image des Juifs à travers les animaux traqués par les chasseurs, autrement dit les nazis. Lallégorie était si évidente à l’époque que les nazis en interdirent la publication. Et ce n’est qu’en 1942, en plein cœur de la guerre, que sur les conseils de Thomas Mann, le livre fut adapté dans une version « acceptable » en dessin animé par Walt Disney.

        Walt Disney est à coup sûr un génie du dessin animé. Comme beaucoup de grands personnages, sa personnalité présente de multiples facettes. Beaucoup de critiques se sont interrogés sur ses sympathies pour le régime hitlérien, sur sa collaboration avec Vernher von Braun dans les années 50-60, sur son racisme et même sur son antisémitisme. Sur ce dernier point, rien d’objectif ne peut être trouvé. Et le fait que dans la reprise par Walt Disney du « Bambi » de Felix Salten, le cinéaste ait, selon l’expression de Paul Reiller au Forward, « goyifié les animaux » n’induit pas nécessairement qu’il ait été antisémite. Il a pu vouloir réaliser une œuvre qui, tout en émouvant les masses (lequel d’entre nous n’y a pas été sensible?), ne risquerait pas la censure. L’exemple de Leni Riefenstahl réalisant le film sur les jeux olympiques de Berlin en 1936 dont quelques séquences furent censurées ne fait pas de la cinéaste une pro-nazie ni une antisémite. Au contraire, elle affirmait récemment regretter d’avoir rencontré Hitler. Plus graves sont les dénonciations de syndicalistes et de Charly Chaplin au gouvernement américain auxquelles s’est livré Walt Disney après-guerre, réglant là quelques comptes personnels en exposant ces hommes à la vindicte des chasseurs de sorcières dont le fétide maccarthysme nous a laissé un si mauvais souvenir. Cela prouve qu’on peut être un grand artiste et un homme pas toujours « clean ».

       La vérité est que Bambi restera un immortel chef-d’œuvre dont il importe de ne pas oublier les vraies racines bien en amont de Walt Disney qui se l’est approprié. Ne pas oublier cette période de la montée du nazisme dans les années 20 et 30 du vingtième siècle où tant d’êtres humains eurent à trembler pour leurs petits et pour eux-mêmes comme ces personnages d’animaux si émouvants qui ont fait verser tant de larmes, mais aussi sourire et espérer le retour du printemps après le terrible hiver. Il est vrai que trop souvent, pour les Juifs, les hivers ont été longs dans les shtetls de Pologne ou d’Ukraine, comme dans les ghettos d’Europe occidentale… A quelques jours des fêtes de fin d’année civile, bien des enfants vont à nouveau s’émerveiller devant des dessins animés, cette si belle invention des temps modernes. Laissons-les goûter en toute quiétude ce monde où le rêve et la réalité se côtoient, et tâchons de préserver un monde où tous les enfants auront droit à cette part si précieuse de leur vie. N’ayons garde d’oublier les millions d’enfants qui n’ont rien, même pas de rêves ni d’espoir.

 Shabbath Shalom à tous et à chacun. Bien amicalement, Daniel Farhi.

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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