Bon anniversaire Beate!

Beate Klarsfeld

Beate Klarsfeld

N° 176 – 13 février 2014.

Le 13 février 1939, il y a donc 75 ans jour pour jour, naissait à Berlin une petite fille nommée Beate Auguste Künzel. Sa famille est d’un milieu modeste et peu cultivé. A 21 ans, elle décide de venir en France où son destin va basculer. Elle apprend le français, lit beaucoup et fait la connaissance de Serge Klarsfeld, fils de déporté, qu’elle épouse en 1963. A son contact, elle découvre ce qu’a été le sort des Juifs pendant la guerre, et surtout le rôle de son pays dans cette tragédie. Un premier enfant, Arno (prénom du père déporté de Serge) nait de cette union. Quelques années plus tard, ce sera au tour de Lida, leur fille, de voir le jour.

Généralement, la naissance d’un enfant incite ses parents à une vie plus rangée. C’est très loin d’avoir été le cas pour Beate et Serge ! Lorsque, fin 1966, elle apprend la candidature à la chancellerie d’Allemagne de l’ouest de Kurt Georg Kiesenger – ministre-président du Bade-Wurtemberg – et que les journaux français font état de son passé nazi, elle décide de passer à l’action, toute seule, frêle jeune femme, face à l’appareil politique allemand. Pour ne pas alourdir cette chronique, je passerai sur tous les détails qui aboutissent à la fameuse gifle de Beate Klarsfeld au candidat à la chancellerie, Kiesinger, en 1969, alors qu’il préside une convention de son parti, le CDU (Union Chrétienne Démocrate d’Allemagne). Ce geste accompagné d’accusations sur le passé nazi de Kiesinger aboutira à l’élection de Willy Brandt, ancien résistant, à la fonction suprême de chancelier. C’est ce dernier qui signera en février 1971 une convention franco-allemande qui permet à la justice allemande de juger les anciens nazis qui ont été condamnés par contumace en France après la guerre, lesquels vivaient jusque-là en toute impunité dans leur pays d’origine.

C’est cette loi qui va ouvrir un nouveau pan de l’action de Beate auquel s’associera étroitement Serge qui, en tant que Français, aura plus facilement accès à toute une documentation. Ensemble, ils vont débusquer des criminels nazis de haut rang ayant agi en France et contraindre (le verbe n’est pas trop fort) l’Allemagne à les juger. Dans des conditions parfois rocambolesques, parfois très politiquement incorrectes, mais pour cela très médiatisées, ils retrouveront Kurt Lischka, Herbert Hagen, Ernst Herrichsohn et les feront juger et condamner à Cologne en 1980. Même chose pour Klaus Barbie, le bourreau de Jean Moulin et des enfants d’Izieu, qui se cachait en Bolivie sous le nom d’Altmann, et qui fut finalement jugé à Lyon en 1987. – Il faudrait aussi parler de Ernst Achenbach, responsable de la propagande nazie à la radio, qui fit déporter 2000 Juifs du 26 février au 3 mars 1943 en les désignant comme responsables des attentats anti-allemands, et que l’Allemagne de  1970 voulait proposer comme délégué de son pays à la Commission de la C.E.E. !

Il y aurait encore tellement à dire. D’autres l’ont beaucoup mieux fait, et de manière tellement plus exhaustive que je ne m’y aventurerai pas. En revanche, c’est en tant que militant de la mémoire puis ami du couple Klarsfeld que je voudrais m’exprimer. Beate est une Allemande non-juive (et qui a désiré le rester pour donner plus de sens à son combat) qui, très jeune, a pris conscience de ce qu’avait fait son pays. A partir de là, elle a consacré toute son existence, sacrifiant parfois sa vie de famille et sa sécurité, à la recherche de la vérité historique et de la justice. Il n’est pas exagéré de dire que c’est à travers elle que beaucoup d’entre nous ont pu se réconcilier dans leur cœur avec l’Allemagne d’aujourd’hui. Elle a fait tout cela avec une simplicité, un courage, un amour du prochain hors du commun. Je me rappelle ces images bouleversantes d’elle en Bolivie accompagnant Mmes Hallaubrenner et Benguigui – mères d’enfants martyrs d’Izieu – pour dénoncer l’impunité de Barbie. Je me rappelle aussi cette manifestation devant l’ambassade de RFA à Paris dans les années 72 ou 73, où le petit Arno juché sur les épaules de son père criait avec nous tous : « Libérez Klarsfeld ! ». Beate était emprisonnée pour son action dans son pays natal… Et puis son omniprésence dans toutes les manifestations organisées par Serge, effacée, prévenante, distribuant des badges des FFDJF, souriante, s’enquérant des uns et des autres.

Beate, c’est l’anti-héros, le négatif de James Bond, et pourtant elle a plus accompli pour l’humanité que beaucoup d’hommes et des femmes bien en cour. Elle a toujours agi avec l’intelligence de son grand cœur. C’est une réelle fierté d’être son ami. On est tout petit devant tant de bravoure, de détermination, de sens de la justice excluant tout esprit de vengeance. La République française ne s’y est pas trompée qui lui a fait gravir les échelons de la Légion d’Honneur depuis 1984 jusqu’au grade de Commandeur le 1er janvier dernier. Et bien sûr, nous avons tous conscience de la complémentarité de l’action de Beate et de Serge. Aujourd’hui, pour leurs 50 ans de mariage (en novembre dernier) et les 75 ans de Beate, nous avons tous envie de leur dire יישר כוחכם « que votre force se poursuive ! ». Oui, ma chère Beate, c’est ce que nous te souhaitons pour les nombreuses années à venir de ta vie. Puisses-tu les vivre entourée de l’affection des tiens et de celle de tes innombrables amis qui te disent : MERCI !

 Shabbath Shalom à tous et à chacun. Bien amicalement, Daniel Farhi.

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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