Bring back our boys!

N° 194 – 19 juin 2014.

rabbin-daniel-farhi-bring back our boysL’enlèvement il y a bientôt une semaine de trois jeunes garçons juifs israéliens représente une  catastrophe encore plus terrible qu’un attentat. C’est en résumé ce qu’écrit Katy Abiseror dans  Tribune Juive. Elle a triplement raison. Premièrement parce que, lors d’un attentat où il y a des morts et des blessés, c’est  immédiatement que la nation prend la mesure de la tragédie, partage le deuil, et engage  d’éventuelles représailles. – Deuxièmement parce qu’hélas, lors d’un attentat, aucun espoir de retrouver les siens ne subsiste. Or, et les cas récents d’enlèvement l’ont montré, l’espoir est à  la fois apaisant et cruel. Quoi de plus terrible que de ne pas savoir le sort réservé aux victimes  du kidnapping : sont-ils vivants ? Sont-ils maltraités ? Pourront-ils être « échangés» ? – Troisièmement enfin, parce que les ennemis d’Israël, connaissant la valeur fondamentale que le judaïsme accorde à la vie, comprennent qu’ils ont entre leurs mains un moyen de chantage quasi-illimité.

Et c’est sur ce dernier point que je voudrais rebondir. Il y a, dans notre religion, une mitsva, un commandement incontournable qu’on doit tout faire pour observer : c’est le פדיון שבויים (pidione shevouyim), le rachat des prisonniers. Cette observance n’a pas de prix ; elle est prioritaire sur tout autre devoir. Ainsi Maïmonide écrit dans son Mishné-Torah, section concernant les dons aux pauvres (8:10) : « La mitsva de libérer les prisonniers précède la mitsva de subvenir aux besoins des pauvres, de les nourrir, de les vêtir. Il n’y a pas de mitsva plus grande que le rachat des prisonniers. Car le prisonnier est celui qui a faim, est celui qui a soif,  est celui qui est nu, est en danger de mort. Celui qui ferme les yeux devant cette mitsva transgresse les commandements prescrits dans le Lévitique (19:16-18 ; 25:53 et 56), dans le Deutéronome (15:7), ainsi que dans le livre des Proverbes (24:11). Il n’y a pas de plus grande mitsva que celle de racheter les prisonniers ». 

A n’importe quel prix ? C’est bien la question qui se pose. On n’a pas oublié la redoutable rançon exigée par le Hamas pour libérer Guilead Shalit : la libération par Israël de mille prisonniers palestiniens dont certains étaient des terroristes ayant du sang sur les mains. A l’époque, l’opinion israélienne était partagée. On peut le comprendre : les familles des victimes de ces prisonniers libérés en échange du jeune soldat Shalit n’acceptèrent pas la décision du gouvernement de céder au chantage. On passa outre au nom de ce principe qui, même non mentionné à l’époque, fait partie de la vision profondément humaine de la vie, de chaque vie, d’une seule vie. C’est-à-dire qu’Israël, pour sauver la vie de Shalit, accepta cette terrible injustice de libérer des criminels avant le terme de leur peine, sachant que nombre d’entre eux, accueillis en héros par leurs compatriotes, s’apprêtaient sans doute à perpétrer d’autres attentats. Il se produisit alors qu’au nom du respect d’une vie, on mit en danger dans l’avenir de nombreuses autres vies.

Sur le site du mouvement massorti, on peut lire, sous la plume du rabbin Yeshaya Dalsace, un très intéressant condensé de la loi juive sur la question de la rançon à payer pour libérer des prisonniers. Il fait remarquer que la pratique n’est pas nouvelle, puisque déjà le Talmud, à l’époque romaine, y avait porté sa réflexion. Mais, en ce qui concerne les prises d’otages modernes, ce n’est pas toujours une rançon financière qui est exigée ; c’est souvent une rançon humaine : une vie pour une vie, une vie pour mille vie, ou encore un Eichmann prêt à échanger des camions contre des Juifs.

Que faire alors ? Abandonner les jeunes kidnappés à leur triste sort ? Accepter n’importe quelles conditions exigées pour leur libération, au risque de mettre en péril d’autres vies ? Reconnaissons que le dilemme est terrible pour les gouvernants israéliens. Il reste bien sûr que l’enlèvement (si c’en est bien un) n’a pas été revendiqué à ce jour. La question d’éventuelles tractations pour leur libération n’est donc pas d’actualité. Mais demain ?

 Shabbath Shalom à tous et à chacun, Bien amicalement, Daniel Farhi.

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
Posted in Chroniques.