De mon temps … (3)

N° 386 – 8 février 2019

De mon temps … (3)

Mon quartier ; je devrais dire mes quartiers, car il y a eu Paris et Besançon. Paris, c’était pour moi une aire entre la porte de Saint-Cloud, l’avenue de Versailles, la porte d’Auteuil, le boulevard Exelmans. L’école primaire était celle du Parc des Princes construite en 1934. Elle existe toujours, exactement telle que je l’ai connue dans mon enfance. Ecole de garçons bien entendu, la mixité n’existant pas encore. Nous portions des blouses grises comme sur les photos de Doisneau. C’était autant pour effacer les différences vestimentaires entre enfants de niveaux sociaux inégaux, que pour ne pas se tâcher ! En effet, les pupitres en bois étaient équipés d’encriers en faïence blanche que nous remplissions régulièrement et dans lesquels nous trempions avec plus ou moins de soin nos porte-plume « Sergent Major ». J’ai récemment entendu un journaliste affirmer que la fin des blouses grises dans les écoles publiques avait coïncidé avec l’apparition du stylo bille. Pourquoi pas ? Mais quel dommage que la disparition de ces belles écritures avec pleins et déliés et que certaines polices de nos traitements de textes essayent de reproduire avec plus ou moins de succès. – Dans la cour de récréation, notre plus grand jeu était l’affrontement de deux équipes s’intitulant socialistes et communistes ! J’ignorais évidemment ces notions politiques et pensais que le monde était divisé entre ces deux seules forces. Et de toutes façons, peu nous importait ce que représentaient ces partis politiques ; ç’aurait aussi bien pu être les cow-boys et les Indiens. L’essentiel était ces grandes joutes qui certes s’accompagnaient de quelques genoux écorchés, mais qui nous enthousiasmaient ; ce d’autant plus qu’à travers une grille entre les deux écoles, les filles suivaient avec intérêt et admiration nos exploits guerriers. – Le samedi après-midi, il n’y avait pas de cours, mais nous nous livrions dans les classes à un nettoyage minutieux. Il consistait à effacer au papier de verre les traces d’encre ou les rayures sur les pupitres. Puis nous les enduisions de cire afin que, dès le lundi suivant, nous retrouvions des classes impeccables. Disons que nous ne percevions pas cela comme une corvée mais comme des nécessaires travaux pratiques. Peut-être que ces soins apportés au matériel mis à notre disposition nous ont responsabilisés. Nous n’avions pas la nonchalance qu’ont aujourd’hui beaucoup d’écoliers et lycéens à qui tout est donné sur un plateau et qui vandalisent allègrement les murs et le mobilier de leurs établissements.

En vous parlant des courses dans les magasins d’alimentation, je m’aperçois que j’ai oublié de vous parler des buvards publicitaires. De mon temps, un des moyens pour la « réclame » (nom alors donné à la publicité) était la distribution de ces buvards très utiles lorsqu’on écrivait avec un porte-plume. Ils étaient imprimés aux couleurs des marques qui les distribuaient. Sachez qu’il en existait de différentes qualités, notamment en fonction du fait qu’ils étaient bifaces ou non. Contrairement à ce que vous pourriez penser, c’étaient les buvards à double face qui étaient les moins prisés. En effet, leur utilisation finissait par masquer la publicité à causes des tâches d’encre. Tandis que ceux imprimés d’un seul côté avaient un verso en carton glacé qui préservait la « réclame » et son aspect ludique. Ceux-là, il fallait les demander expressément et les commerçants en étaient chiches bien que les buvards ne leur coûtassent rien. Un ami espagnol (que je remercie) m’a récemment envoyé tout un diaporama de buvards publicitaires dont j’ai extrait deux ou trois spécimens que vous pourrez apprécier si vous ouvrez la pièce jointe de cette Lettre. J’ai honte de vous avouer que les buvards de meilleure qualité étaient ceux de la marque Olida heureusement offerts même si on n’achetait pas ces produits charcutiers !

Besançon fut la seconde ville de mon enfance et de ma jeunesse. C’est là-bas qu’habitait notre famille de Justes, eux qui nous avaient accueillis, ma jeune sœur Françoise et moi, fin 1943, au plus fort des rafles et déportation des Juifs. Pendant ce temps, mes deux sœurs aînées étaient en pension chez des paysans de Champigny/Yonne, et nos deux parents cachés chez un oncle et une tante paternels en plein cœur du 11ème arrondissement de Paris ! Notre lien avec la famille Allenbach (qui a reçu la Médaille des Justes des Nations de l’Etat d’Israël en 1989) ne s’est évidemment pas limité au temps de la guerre ; il s’est prolongé jusqu’à la mort de ses derniers membres, et perdure avec leur petit-fils Dominique, dernier du nom. Nous habitions une grande maison à deux étages jouxtant l’usine des Compteurs dont notre Papy était le sous-directeur. Là-bas Françoise et moi avons passé presque toutes nos vacances scolaires jusqu’en 1964, date de la mort de notre Mammy. La maison et l’usine se trouvaient en surplomb de la ville de Besançon qui étend ses vieilles demeures autour des gracieuses boucles du Doubs. C’est là que naquit Victor Hugo en 1802 (« ce siècle avait deux ans »), son père s’y trouvant en garnison. C’est aussi tout près du joli village d’Ornans au bord de la Loue, patrie de Gustave Courbet. Besançon est une ville horlogère et un grand centre de musique classique. Chaque année, depuis 1948, le festival de musique attire de nombreux mélomanes qui viennent écouter les plus grands orchestres et interprètes. Les plus grands chefs s’y sont produits : André Cluytens, Carl Schuricht, Wilhelm Furtwängler, Igor Markevitch, Rafael Kubelík, Georges Prêtre, Lorin Maazel, Charles Dutoit, etc. Les boutiques font alors assaut d’originalité pour accompagner cet événement au mois de septembre par des vitrines extrêmement créatives, qu’il s’agisse de pâtisseries, de librairies, de magasins de confection ou de mode. La maison et l’usine des compteurs ont hélas été rasées pour laisser la place à la Chambre de Commerce et d’Industrie de Franche-Comté. J’ai quand même tenu à faire figurer dans mon texte une photo d’« avant » (ci-contre). – Dès que j’en eus l’âge, j’allai en ville pour faire les petites courses quotidiennes. C’étaient le pain, le lait et quelques articles d’épicerie. Le circuit était toujours le même : depuis l’avenue Charles Siffert, je descendais une longue route (rue d’Arènes) pour arriver sur la charmante place Marulaz avec sa belle fontaine (photo ci-contre). Là était la boulangerie dont le bon pain embaumait à des mètres à la ronde. J’achetais une grosse miche qui ne rassirait pas avant plusieurs jours. Puis je descendais la rue Marulaz. Sur la gauche se trouvait la laiterie Simplot où la marchande de lait remplissait mon bidon et me découpait une belle tranche d’un beurre blanc immaculé. Enfin j’arrivais au coin du quai Veil Picard (du nom du bienfaiteur israélite Adolphe Veil-Picard 1824-1877) où se tenait l’épicerie Chaumat et où je montrais ma liste de produits que l’on me remettait. J’ai oublié de vous dire qu’un accord passé avec Mammy prévoyait que la menue monnaie me revenait d’office. Autant dire que la motivation était forte d’aller faire les commissions ! C’est avec tous ces reliquats (que je m’arrangeais à être nombreux) que j’ai constitué la collection des livres d’aventures de l’« Idéal bibliothèque », Michel Strogoff, Ivanohé et autres Mermoz…

Mais je m’aperçois que j’ai été très bavard, une fois de plus. J’ai encore tant de choses à raconter. (A suivre donc).

Daniel Farhi.

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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