De New York

N° 204 – 29 août 2014.

Je termine mon petit déjeuner en feuilletant le New York Times de ce 28 août 2014. C’est un journal sérieux, fondé en 1851, qui comporte quotidiennement plus d’une soixantaine de pages. Sa devise, dans un petit encadré à gauche, est : All the news that’s fit to print, que je me hasarde à traduire : « Toutes les nouvelles qui méritent d’être imprimées ». Donc, je cherche, de manière un peu chauvine, des nouvelles en provenance de France, d’abord dans la partie centrale du journal, puis dans les suppléments économie, arts, mode. Et là, ô surprise, pas une ligne sur notre beau pays ! Il faut reconnaître que notre petit ego national en prend un coup. Je pensais qu’au moins la formation du nouveau gouvernement occuperait quelques lignes. Que nenni ! Ça relativise, avouons-le, notre nombrilisme gaulois et notre vision franco-française de l’univers.

En revanche, une place importante est réservée à l’Ukraine, Gaza (de manière un peu plus objective que chez nous), l’Iran, la Syrie, etc. Il me semble important, voire nécessaire, de recentrer les priorités de la planète. A trop les focaliser sur notre environnement immédiat, nous risquons d’ignorer les aspirations, besoins, réalisations des autres humains à travers le monde. – C’est pourquoi je ne vous parlerai pas de nos deux petites-filles américaines  nées en juin dernier, ni ne vous dirai qu’elles sont « craquantes ». Je ne vous dirai pas que Stella est brune et Claire blonde ; qu’elles font la joie de leurs parents, notre fils David et son épouse Meredith, de leur grand frère Benjamin. Je ne vous dirai pas que cet après-midi nous irons les promener dans Central Park tout proche. Ce serait vraiment restreindre l’univers à un very small world comme on dit à Dysneyland !

J’apprends que la trêve « de longue durée » entre Israéliens et Hamas a déjà été rompue par l’envoi de roquettes palestiniennes sur le sud d’Israël. Que les deux camps s’attribuent la victoire alors que dans une guerre il n’y a qu’un seul gagnant : la mort et son cortège de deuils et de destructions. − Je constate qu’à New York comme à Paris, comme partout dans le monde, la misère côtoie l’opulence ; que les hommes y sont toujours pressés et qu’ils ne prennent pas le temps de regarder autour d’eux ; qu’ils courent après des mirages ou une ligne d’horizon dont on sait qu’elle s’éloigne à mesure qu’on s’en rapproche. – Hier, je suis entré dans un Starbucks (heureusement climatisé, car ici il fait un superbe temps, comme si on était en été). J’ai vu une grande table en bois épais, très conviviale et nous nous y sommes installés avec mon épouse. Au bout de quelques instants, nous avons constaté que les huit personnes attablées-là étaient concentrées sur leur smartphone ou leur ordinateur, ne semblant pas dérangées par une musique tonitruante. – Le soir, dans un restaurant italien « branché » donnant sur la place Colombus, j’ai fait remarquer combien l’un des serveurs avait le visage et le profil d’un Indien, pareil à ceux des westerns de notre enfance. Et je me suis dit que ses ancêtres étaient là bien avant que Christophe Colomb ne « découvre » l’Amérique, qu’ils avaient été pourchassés et massacrés pour que naisse ce « nouveau monde » issu d’un ancien dont on a perdu les valeurs. – De même, tous les noirs, généralement employés à des tâches subalternes, sont-ils les descendants de ces esclaves affranchis après la guerre de Sécession par un Abraham Lincoln qui n’était pas si convaincu que cela de la nécessité morale de supprimer l’esclavage (cf. l’excellent ouvrage de Claude Fohlen ז »ל : « Histoire de l’esclavage aux Etats-Unis). Eux non plus, pas davantage que les Indiens indigènes, n’ont eu voix au chapitre de la création de la plus grande puissance du monde. Et pourtant …− Je n’en suis qu’à mon deuxième jour new yorkais, mais je voulais quand même vous adresser cette lettre hebdomadaire. Excusez le décousu et parfois la futilité de mon propos. C’est un simple clin d’œil d’un ami qui pense à vous tous, même loin de chez lui.

Shabbath Shalom à tous et à chacun, Bien amicalement, Daniel Farhi.

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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