Désarroi.

N° 209 – 2 octobre 2014.

Alors que Juifs et Musulmans s’apprêtent à célébrer le même jour, samedi prochain, leur journée la plus solennelle de l’année, Yom Kippour pour les premiers, l’Aïd el Kébir pour les seconds, j’avoue ne plus savoir vraiment comment me situer par rapport à cette concomitance qu’en d’autres temps j’aurais qualifiée d’heureuse. L’ardent défenseur du dialogue interreligieux que je me suis efforcé d’être depuis près de cinquante ans est quelque peu ébranlé par une actualité agitée et déroutante en face de laquelle certaines réactions sont inexplicables.

Qu’on m’entende bien : c’est du dialogue judéo-musulman que je veux parler. Il me semble qu’en ce qui concerne le dialogue judéo-chrétien, les choses sont dorénavant apaisées après des siècles d’incompréhension et de défiance, et aussi après le bouleversement de la Shoah face auquel les Chrétiens se sont remis profondément et honnêtement en cause. Grâce soient rendues pour cette évolution à des hommes tels que Jules Isaac, Jean XXIII, Edmond Fleg, Jean-Paul II, et très probablement le pape François. − Entre Juifs et Musulmans, c’est une autre affaire. Si le contentieux des relations entre les deux communautés au cours de l’histoire est moins profond que celui des Juifs et des Chrétiens (sans doute trop semblables pour vivre leurs communes racines), c’est le retour des Juifs sur leur terre de Palestine à partir des dernières décennies du XIXème siècle qui a parasité les rapports entre deux religions pourtant basées sur le même Livre : le judaïsme et l’islam.

Avant d’en venir à cette intrusion du politique (que je n’éluderai pas) au sein du religieux, je voudrais quand même me livrer à quelques réflexions théologiques. J’ai rappelé que judaïsme et islam sont basés sur le même livre, la Bible. Il faut quand même constater que s’il est vrai que le Coran mentionne, à égalité de sainteté, les patriarches, Moïse, les prophètes, Jésus, Marie, il propose une lecture des deux Testaments assez « récupératrice ». En effet, tous ces personnages – auxquels il concède le statut de prophètes – ne sont pour lui que les annonciateurs et les justifications de la personne du Prophète (avec une majuscule) qui représente la quintessence de ses illustres prédécesseurs. Et bien sûr, un différend essentiel est né de la lecture que le Coran fait du sacrifice d’Abraham. Alors que pour la Bible, et donc le judaïsme, c’est Isaac qu’Abraham s’apprête à sacrifier ; pour le Coran c’est son autre fils (d’une autre femme, Agar) Ismaël, qu’Abraham va sacrifier. Il est évident que cette relecture du récit biblique original par l’islam est de nature à perpétuer la dispute entre les deux religions issues d’Isaac et d’Ismaël. Le récit biblique reconnaît qu’Ismaël, chassé de la maison paternelle par la volonté de Sarah, sera à l’origine d’un grand peuple béni par Dieu, les Ismaélites, mais non pas qu’il perpétuera le message divin. A preuve, il épousera une femme égyptienne au grand déplaisir d’Abraham.

Le hasard du calendrier fait donc que ce prochain shabbath, les Juifs et les Musulmans célèbreront ensemble une solennité qui leur rappelle leur différence ontologique. En fait, c’est à Rosh-Hashana que nous avons rappelé le sacrifice d’Isaac, mais Kippour représente la neïla, la clôture, de Rosh-Hashana, et nous y lisons, entre autres, la forte parole d’Isaïe qui dénonce le ritualisme sacrificiel dont ses contemporains entendaient se satisfaire. Nous retrouvons dans l’islam des notions familières du Talmud (par exemple que la vie d’un seul individu vaut celle de tout l’univers) sans qu’il soit mentionné l’antériorité de ses sources. On a pu aussi trouver cette appropriation de la parole juive dans le second Testament, mais elle y est moins choquante du fait de la judéité de Jésus, de sa qualité de rabbin et donc d’une permanente référence à ses origines. « On vous a dit … Je vous dis » : ce propos revient très souvent dans la bouche de Jésus en même temps que sa volonté affirmée de ne pas vouloir changer un yod de la Torah. Ces contradictions n’en sont pas et se résolvent à la lumière d’une lecture midrashique de ses propos. Tel n’est pas le cas, me semble-t-il, de l’islam qui s’affirme comme la seule vraie religion frappant de péremption celles qui l’ont précédée. Il y a une certaine confusion dans le dialogue judéo-musulman dès lors que les écritures sont alléguées au service d’une idéologie totale et non discutable.

J’en viens à présent à l’incursion du politique dans le dialogue interreligieux. Celui-ci est effectivement rendu très difficile par l’idée sous-jacente que le conflit israélo-arabe n’est rien d’autre que la traduction sur le terrain de l’illégitimité de l’une ou l’autre religion à prétendre posséder la terre. Or, outre que l’idée de posséder la terre n’est pas juive (Dieu seul en est le propriétaire et l’Auteur ; nous n’en sommes que les locataires), il faut bien reconnaître que nous sommes en présence de deux légitimités pour deux peuples habitant la région depuis l’Antiquité. Ce constat ne devrait normalement pas empêcher le dialogue interreligieux s’il était mis entre parenthèses lors de discussions théologiques. Il n’en est hélas rien et d’ailleurs il se trouve peu de rabbins et encore moins d’imams pour engager des débats sur les textes. – J’ai moi-même expérimenté à plusieurs reprises cette difficulté à trouver des interlocuteurs musulmans religieux qui ne soient pas « que » des laïcs intellectuels, certes très intéressants et très ouverts, mais qui ne prétendent pas représenter l’islam. A titre d’exemple, je voudrais évoquer une des soirées entre Juifs, Chrétiens et Musulmans que j’avais initiées dans la communauté que j’ai créée en 1977 et que je dirigeais alors. J’avais choisi cette année-là le thème de la signification du martyre dans les religions monothéistes. C’était une époque où de nombreux kamikazes se faisaient sauter, entraînant dans leur mort des dizaines de civils innocents. Et certaines autorités musulmanes qualifiaient ces hommes (ou femmes) porteurs de ceintures d’explosifs de « martyrs ». J’eus toutes les peines du monde à trouver un imam pour participer à la soirée (au cours de laquelle, notamment, des sourates du Coran étaient chantées dans la synagogue). Finalement, il s’en trouva un dont le discours fut tellement confus et ambigu que beaucoup de participants estimèrent qu’il avait justifié les terroristes ! – Il y a deux mois, en août, alors que la guerre à Gaza faisait rage, j’ai eu la chance de lire sur internet les propos d’un théologien musulman égyptien réputé qui expliquait, au nom du Coran, que Dieu avait voulu que les Juifs vivent sur la terre d’Israël et que leur faire la guerre était contraire à l’islam. Comme il citait ses sources, j’envoyai son texte à l’un de mes amis imam en lui demandant ce qu’il en pensait. Il me répondit, avec beaucoup de retard, qu’il était en méditation et qu’il ne pouvait me répondre, mais qu’il estimait qu’actuellement, beaucoup de personnes essayaient de se justifier. Je n’ai rien compris, mais j’ai été déçu.

Plus récemment, j’avais envisagé de me joindre à la manifestation place de la République après l’odieux assassinat d’Hervé Gourdel, mais j’ai réfléchi que tout ce que nous vivions actuellement n’était pas si clair que ça. Dans le même temps où, comme tous les Français, j’étais horrifié par cette nouvelle barbarie, je n’arrivais pas à trouver le moyen de l’exprimer dans la rue aux côtés de personnes dont je ne partageais pas nécessairement les idées politiques et/ou religieuses et qui, peut-être pour certaines d’entre elles, avaient proféré des propos abominables fin juillet à la Bastille. J’ai toutefois apprécié que deux Juifs laïcs éminents, Marek Halter et Roger Cukiermann, soient présents à ce rassemblement. Tout cela pour vous dire que la journée de shabbath et de Kippour qui arrive ne sera sans doute pas assez longue pour arriver à y voir plus clair dans ces tiraillements et crises identitaires.

Shabbath Shalom, Tsom Kal, à tous et à chacun. Bien amicalement, Daniel Farhi.

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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