Dix mitsvoth à part (Parasha Yitro, 18:1 à 20:26)

« Dieu prononça toutes ces paroles en ces termes : Je suis l’Eternel ton Dieu qui t’ai fait sortir du pays d’Egypte, d’une maison d’esclaves » (Exode, 20:1-2). Celle-ci est la première des dix paroles que Je veux t’adresser, Israël, pour que tu les comprennes et pour que tu les enseignes à tes fils et à tes filles après toi, et pour que tu les enseignes à tes frères humains. Celle-ci te dit que Celui qui te parle, c’est Celui qui t’a fait connaître que tu étais esclave, et que cet état n’était pas une fatalité contre laquelle tu n’aurais pas eu à te révolter. Celui qui te parle, c’est celui qui a placé dans ton cœur et dans ton âme l’idée de la Liberté. C’est Lui qui a fait de toi le peuple à travers lequel les hommes devront désormais passer pour soulever tout joug qui leur est imposé par l’homme. Lui qui, t’ayant extrait de la fournaise de l’Egypte, t’a dit que tu ne pourrais jamais plus considérer des esclaves et des étrangers autrement que comme tes frères. Lui qui t’a appris à te soulever contre toute forme d’asservissement de l’homme à l’homme, à rejeter les chaines de toutes natures : les chaines de l’esclavage physique et celles de l’oppression morale, les chaines de l’ignorance et celles de la superstition, mais plus encore les chaines de l’habitude et du confort, celles qui sont les plus dangereuses parce que les moins visibles. Celui qui t’a sorti d’Egypte, c’est aussi Celui qui t’a interdit d’y jamais retourner.

« Tu n’auras point d’autre dieu que Moi. Tu ne te feras point d’idole, ni une image quelconque de ce qui est en haut dans le ciel, ou en bas sur la terre, ou dans les eaux au-dessous de la terre. Tu ne te prosterneras point devant elles, tu ne les adoreras point ; car moi seul, l’Eternel, je suis ton Dieu ; Dieu jaloux qui poursuis le crime des pères sur les enfants, jusqu’à la troisième et à la quatrième génération, pour ceux qui M’offensent, et qui étends Mes faveurs à la millième pour ceux qui M’aiment et gardent mes commandements » (Exode; 20:3-6). Au-dessus de toute chose, tu devras placer l’Unité de Dieu. Cette unité ne pourra connaître aucune altération, aucune équivoque. Elle devra être affirmée par toi, Israël, en tout temps et en tous lieux. Tu devras en témoigner dans tous les actes de ta vie : dans l’intimité de ta couche avant que de t’endormir ; dans la solennité de tes assemblées en prière ; dans tes rapports quotidiens avec les autres ; en temps de paix comme en temps de guerre ; même et surtout sur les bûchers que tes ennemis te dresseront pour t’y sacrifier à leur aveuglement. Tu comprendras, et tu mettras en pratique, que l’unité de Dieu ne peut s’accommoder d’aucune sorte d’idole, c’est-à-dire l’adoration de rien de ce qui est matériel. Parce que cette adoration du matériel t’éloigne de ton prochain, te rendant égoïste et cupide, sourd et aveugle à la souffrance des hommes. Même si la nature ou les réalisations humaines forcent ton admiration, tu n’oublieras jamais que derrière tout cela, il y a un Créateur unique, à l’image de qui tu as été créé, à l’image de qui tout habitant du globe a été créé. A cause de cela, tu aimeras en l’autre cette image de Dieu, et tu le respecteras pour ce qu’il est. Tu éprouveras que proclamer cette unité de Dieu est dur et dangereux ; qu’elle te placera bien souvent en marge de la société. Tu n’auras pas peur de cette marginalité, convaincu que dans ce grand Livre de l’histoire des hommes, le plus important n’est pas forcément écrit au milieu des pages, mais le plus souvent dans la marge ! Tu apporteras à ta mission le même empressement jaloux que celui de ton Dieu à enseigner et éduquer les hommes. Tu sauras que de ton attitude face à la vie dépend le sort des générations qui te suivent. Avone avoth al banim, ce n’est pas la façon dont Dieu Se venge des pères sur les fils, mais, selon le très beau commentaire de Rambane, « la faute commise par les pères à l’égard de leurs fils ». Cette faute c’est celle qui consiste à ne pas transmettre ou à mal transmettre. Et elle se répercute jusqu’à la troisième et quatrième génération. Mais sa fatalité est rachetée par la miséricorde divine qui est à jamais.

« Tu n’invoqueras point le nom de l’Eternel ton Dieu à l’appui du mensonge ; car l’Eternel ne laissera pas impuni celui qui invoque Son nom pour le mensonge ». (Exode, 20:7) Tu sauras qu’il n’est de pire péché que celui qui consiste à couvrir ses bassesses et ses exactions par le manteau de la religion. Tu condamneras tous ceux qui, à travers le monde et à travers l’histoire, se réclament de la volonté divine pour tuer, violer, torturer, extorquer. Tu abomineras ceux qui, au nom d’Allah ou d’un quelconque de ses prétendus messagers, se permettent d’avilir la personne humaine ; ceux qui, au nom d’une justice qui se confond avec leurs intérêts, détournent, prennent en otages, assassinent, empêchent de circuler, séparent des familles. Tu craindras toujours d’identifier l’expression de tes désirs personnels avec les idéaux des commandements divins, car c’est alors que tu invoquerais le Nom de Dieu en vain ou à l’appui du mensonge.

« Pense au jour du Shabbath pour le sanctifier. Durant six jours tu travailleras et tu t’occuperas de toutes tes affaires. Mais le septième jour est la trêve de l’Eternel ton Dieu : tu n’y feras aucun travail, toi, ton fils, ni ta fille, ton esclave, homme ou femme, ton bétail ni l’étranger qui est dans tes murs. Car en six jours, l’Eternel a fait le ciel, la terre, la mer et tout ce qu’ils renferment, et il S’est reposé le septième jour. C’est pourquoi l’Eternel a béni le jour du Shabbath et l’a sanctifié » (Exode, 20:8-11). De ceci tu comprendras tout d’abord qu’il est un commandement qui t’ordonne le travail, de même qu’il en est un qui t’ordonne le repos. Ta vie devra prendre en compte ces deux impératifs qui, ensemble, t’identifient à ton Créateur. Travail et repos te sont accordés comme une bénédiction pour peu que tu aies la force de t’abstraire de l’un pour te donner à l’autre aux moments fixés par l’Eternel ton Dieu. Tu rythmeras ta vie sur le rythme majestueux de la Création du monde, rythme voulu par Dieu, auquel Lui-même, dans Sa grandeur ineffable, S’est conformé pour que tu t’y conformes après Lui. Tu n’excluras de ce rythme nul être – homme ou animal – qui séjourne sous ton toit ou qui est en ta possession. Cette règle est immuable ; l’étranger même en bénéficiera. Au-delà de cet arrêt du Shabbath, tu comprendras que cette interruption dans ton activité est la marque de ta confiance en Dieu. Tu ne craindras pas que ta production faiblisse, que tes usines se taisent d’une veille à l’autre. Tu verras la joie qu’il y a à se détacher vingt-quatre heures de ses préoccupations quotidiennes, la grandeur qu’il y a à ne pas Se soumettre à la servitude de la productivité, la liberté qu’il y a à s’affranchir de la consommation, la douceur qu’il y a à retrouver les siens. Tu verras aussi combien travail et repos prennent tout leur sens, l’un grâce à l’autre. Tu te réjouiras par le vin et par le bon pain, tu entonneras le psaume du retour des captifs à Sion, tu chanteras pour ton Dieu ; puis, à la fin de la sainte journée, tu connaitras la mélancolie des séparations, tu marqueras le seuil entre le sacré et le profane, et fredonneras un Eliyahou hanavi dans lequel tu exprimeras ton espoir d’une ère de justice et d’amour. Et c’est cet espoir qui te portera jusqu’au prochain shabbath.

« Honore ton père et ta mère, afin que tes jours se prolongent sur la terre que l’Eternel ton Dieu t’accordera » (Exode, 20:12). Que seraient tous ces enseignements sans la solidarité entre les générations ? Tout le sens de ta vie, c’est parce que tu vas transmettre, et donc être parent. Dans cette transmission, il faudra que tu mettes un grand respect, un grand amour pour ceux qui transmettent. Ceux qui t’ont donné le jour et qui t’ont confié ce en quoi ils croyaient le plus fort, tu leur dois honneur et amour. Tes jours, ceux de l’homme sur la terre, ne pourront se prolonger qu’à cette seule condition que soient honorés ceux qui ont vocation d’enseigner et de protéger.

« Tu ne tueras pas » (Ex. 20:13). Tu n’assassineras pas volontairement. De toutes les façons qu’a l’homme de donner la mort. Tu respecteras la vie. Tu ne la subordonneras jamais à quoi que ce soit. Tu seras comptable devant Dieu de tout sang versé, de même qu’il te sera tenu compte de toute âme sauvée. Tu sauras qu’une vie, c’est tout un univers. Que détruire ou sauver une vie peut avoir des conséquences infinies. Tu ne tueras pas par ton indifférence, par ta lâcheté. Tu ne tueras pas par le verbe. Tu ne tueras pas par l’imprévision ou par la complaisance. Car tuer, ce n’est pas nécessairement prendre une arme et frapper. Tuer ce peut être aussi n’avoir pas tout fait pour préserver la vie. Tu comprendras qu’il n’est aucune valeur plus haute que la vie. C’est elle qui permet aux autres valeurs de s’épanouir. Tu « choisiras la vie » et tu t’éloigneras de tout ce qui la met en danger. Tu n’anéantiras pas l’espoir, l’amour, l’amitié, ce qui est comme supprimer la vie, ce don initial de Dieu.

« Tu ne commettras pas l’adultère » (Exode 20:13), ni, selon les commentateurs, aucune faute de caractère sexuel. De la sorte, tu te tiendras pur et sans tâche devant l’Eternel. Tu sauras aussi que les infractions aux interdits sexuels sont autant de démissions et d’échecs. Que si la Torah leur accorde une telle place, si Dieu les a si souvent répétés, c’est parce qu’ils sont un des symboles de la maîtrise de l’homme sur lui-même. Celui qui faillit à leur sujet n’est pas apte à accomplir les autres préceptes moraux.

« Tu ne voleras pas » (Exode 20:14). Tu ne jouiras que de ce que ton travail honnête t’aura procuré. Si tu voles autrui, sache bien que tu introduis sur la terre l’injustice, la violence, le désir de vengeance. En outre, le vol t’introduit au meurtre et à l’adultère. Il remet en cause les fondements de la société. Il détériore les rapports de confiance entre les hommes. Il justifie tous les procédés.

« Ne rends point contre ton prochain un faux témoignage » (Exode 20:15). Souviens-toi que tu es peuple de témoins. Témoins de Dieu auprès des hommes. Par ton témoignage, tu peux contribuer à établir la justice, ou au contraire en détruire à jamais les fondements. En témoignant, tu as entre tes mains la vie d’un homme ou le devenir d’une société. C’est un acte que tu accomplis on toute liberté, qui ne te demande bien souvent qu’une parole, mais dont la portée peut être immense. C’est un acte qui échappe au contrôle des autres et où tu es seul avec toi-même. Montre-toi donc digne de cette responsabilité. Et toi, Israël, n’oublie jamais, dans aucune de tes déclarations, dans aucun de tes enseignements, que tu es le vivant témoin de la parole de Dieu et tout ce que cela représente pour toi : une formidable responsabilité.

« Ne convoite pas la maison de ton prochain ; ne convoite pas la femme de ton prochain, son esclave ni sa servante, son bœuf ni son âne, ni rien de ce qui est à ton prochain » (Exode, 20:14). Aie la sagesse de contempler tout ce que Dieu t’accorde, de t’en satisfaire et de L’en remercier. Souviens-toi du dicton talmudique selon lequel est riche celui qui se plaît à son sort ; est sage celui qui comprend le rapport entre les choses et les êtres. Sache combien un simple sentiment peut engendrer de malheur pour celui qui le nourrit, et que ne pas convoiter est une autre forme de respect du prochain.

A travers ces « dix paroles », essaie de te rapprocher de ton Créateur. Comprends tout ce qu’elles contiennent d’enseignements. Plie-toi volontairement à leur discipline, car c’est le gage de ta liberté véritable. Mais surtout, rends-toi compte que toutes ces paroles sont au temps futur. Que toutes disent : tu ne feras pas, tu n’auras pas, tu ne tueras pas, etc. Elles attendent, ces paroles, que tu décides de les conjuguer au présent, c’est-à-dire que tu les appliques dans ta vie et que tu ne les considères plus comme des idéaux utopiques. Ces dix mitsvoth, à part dans notre tradition, il faut qu’elles t’atteignent et te changent, comme elles ont déjà bouleversé la conscience, sinon la conduite, de l’humanité. Entends-les et fais-les, comme tes ancêtres en ont pris pour toi l’engagement aux temps de Moïse. Que ce shabbath Yitro te permette et d’y réfléchir à nouveau et de les intégrer pour de bon dans ta vie. Amen.

Rabbin Daniel Farhi – Sermon prononcé au MJLF le 23 janvier 1981 – et adressé à un groupe d’amis le 28 janvier 2016

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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