« Dorshéni » et « shénéémar », les bons génies du judaïsme

Rabbin-Daniel-Farhi-torah-etudeNuméro 157 – 3 Octobre 2013     En voyant le titre de cette chronique, vous allez vous demander qui ou que sont ces mystérieux dorshéni et shénéémar dont vous n’aviez jamais entendu parler jusqu’à présent. De surcroît, les associer aux bons génies du judaïsme, quelle audace ! Voyez-vous, en ce début d’année religieuse et d’activités profanes, je me sens l’âme de l’orpailleur qui va chercher à extraire du sol ou de la rivière le précieux métal. Et pour un rabbin, les trouvailles du chercheur d’or équivalent au résultat des commentaires innombrables et incessants du texte biblique. La semaine dernière, avec Beréshith, tout a recommencé, mais nous étions encore dans une semaine de fêtes. Tandis qu’avec la parasha Noah, c’est vraiment le recommencement de l’étude pour l’étude.

            Donc, qui ou que sont ces deux parties d’un couple mystérieux, dorshéni et shénéémar ? Le premier, dorshéni (דרשני), est ce que pourrait dire un verset biblique s’il avait la capacité de parler : « Commente-moi ! ».Le second, shénéémar (שנאמר), signifie « Ainsi qu’il est dit ». Je me propose de vous en faire partager les délices, et surtout de vous convaincre de leur caractère incontournable pour l’étude biblique, mais aussi pour comprendre l’âme du judaïsme.

            Si l’on ouvre le commentaire de Rashi à la Torah, on trouve, dès le premier verset, l’affirmation suivante à propos de Beréshith bara Elohim ète hashamayime ve’ète haaretz, « Au commencement Dieu créa les cieux et la terre » : ène hamikra hazé omer ella : dorshéni, ce verset ne nous dit rien d’autre que « commente-moi »! Ce qui veut dire que dès les premiers mots de la Bible, il semble impossible à Rashi, le plus grand de nos commentateurs, de ne pas soumettre le texte à un examen rigoureux. D’ailleurs, la racine de dorshéni, DaRaSH, signifie non seulement commenter, mais aussi rechercher, exiger, expliquer. La parole divine, pour nos commentateurs, ne peut s’entendre avec facilité, sans effort ; elle exige de nous une écoute scrupuleuse, rigoureuse et terriblement attentive.

                                    Et cette méthode qu’on nous invite à suivre pour tenter de cerner toujours plus avant le texte biblique, elle doit pouvoir s’étendre à notre relation à autrui. N’est-il pas vrai que les êtres que nous rencontrons tout au cours de notre vie nous demandent : dorshéni, essaye de me comprendre. Ne jette pas sur moi un regard distrait, habitué, machinal, comme si j’étais transparent. Dorshéni ! Exige de moi, attends de moi, porte sur moi autre chose qu’une moue inexpressive. Souviens-toi de l’enseignement d’Elie Wiesel qui dit que le contraire de l’amour, ce n’est pas la haine, c’est l’indifférence. C’est-à-dire quand rien ni personne ne présente pour nous d’intérêt, ne se différencie ; quand tout ce qui n’est pas nous se fond en un magma informe. Pas plus qu’aucun des versets de nos Écritures ne peut être lu superficiellement, sans y accorder toute notre attention, pas plus aucun être humain ne doit nous paraître dépourvu d’intérêt. En hébreu, le mot visage se dit panim, c’est-à-dire un pluriel pour indiquer la richesse de chaque individu. De même en matière d’exégèse, nos rabbins nous ont enseigné qu’il existe au moins shive’im panim laTorah, soixante-dix « visages » pour la Torah, soixante-dix manières de la lire et de l’interpréter pour peu que nous entendions les dorshéni, commente-moi, que chacun de ses versets nous adresse !

            Et quid du shénéémar, l’autre bon génie du judaïsme ? Ce mot, omniprésent dans la littérature talmudique et midrashique, signifie : « Ainsi qu’il est dit ». Il vient nous indiquer qu’aucune opinion, aucun raisonnement ne saurait être pris en compte sans une justification émanant d’un verset biblique. Les maîtres de notre tradition étayaient toujours leurs enseignements sur une référence biblique, quitte à la détourner de son contexte. Mon maître de Talmud, à l’Institut d’Etudes Hébraïques où j’ai préparé pendant cinq ans le rabbinat, le rabbin David Berdah ז »ל nous disait que le peuple juif est le peuple du shénéémar. Drôle de définition, pensions-nous parfois. Et pourtant, cette habitude de toujours se fonder sur l’enseignement des anciens, de toujours citer ses sources, ne relève-t-elle pas d’une vertu morale suprême, l’honnêteté intellectuelle ? N’est-ce pas, à s’affranchir de cette exigence morale première que l’on doit beaucoup de désordres dans le monde ? Les Pirké-Avoth, un des livres de la sagesse juive, nous enseigne (6:6) : « Celui qui dit une chose au nom de son auteur amène le salut au monde, shénéémar, ainsi qu’il est dit (Esther 2:22) : « Esther révéla la conspiration au roi au nom de Mardochée ». (Ainsi elle sauva son peuple menacé d’extermination). En contrepartie à ce passage des Pirké-Avoth, nous trouvons un autre enseignement du Yalkouth (midrash) sur l’Ecclésiaste (§ 935) : « Celui qui dit une chose au nom de celui qui ne l’a pas dite amène la malédiction au monde ». On voit bien là le souci extrême du judaïsme d’attribuer à chacun ce qui lui échoit. Et cela commence par la parole vraie, l’une des choses qui font sans doute le plus défaut dans nos sociétés.

            Puissent les deux bons génies du judaïsme, eux qui exigent une attention aux hommes comme aux textes, une honnêteté et une modestie par rapport à nos prédécesseurs et/ou à nos contemporains, inspirer une humanité en quête de valeurs sûres et pérennes.

 Shabbath Shalom à tous et à chacun.

Bien amicalement,

Daniel Farhi.

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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