Elle s’appelait Maria.

N° 354 – 28 décembre 2017.

Elle s’appelait Maria.

Je profite de la « trêve des confiseurs » pour vous parler, non de l’actualité, mais d’un passé lointain auquel cette époque me ramène année après année. Je veux évoquer la mémoire d’une âme belle et pure qui a quitté ce monde le 28 décembre 1955 près de Barcelone, dans une petite ville du nom de Badalone. J’avais 14 ans, mais le souvenir de cette petite sainte ne pourra jamais s’effacer de mon esprit. – Avant cela, et pour vous égayer, je voudrais raconter nos vacances en famille avec nos parents et mes sœurs et frère dans cette région de Catalogne sous le régime de Franco. Mes parents, qui aimaient se retrouver en Espagne (sans doute l’héritage des Djudyos chassés par Isabelle la Catholique en 1492), louaient un appartement chez des particuliers pendant tout un mois, généralement en août. – Puisque j’en suis aux souvenirs, je ne peux m’empêcher de vous raconter nos départs de Paris et nos voyages. C’était un peu la « famille Duraton » (je m’adresse bien sûr aux anciens qui ont connu cette émission radiophonique entre 1937 et 1966 ; elle mobilisait des millions d’auditeurs chaque soir devant leur poste de TSF et relataient la vie quotidienne d’une famille de Français moyens à laquelle chacun pouvait s’identifier). Les tâches étaient réparties en vue du grand voyage qui s’étalait sur près de vingt-quatre heures ! Maman préparait les cabas à provision pour cette transhumance saisonnière. Difficile de vous en décrire le contenu : des fruits, de l’eau citronnée, des bourekas aux pommes de terre et aux aubergines (voir photo de gauche ci-contre), parfois des boyos (photo de droite) aux épinards. Bref, un pique-nique que nous enviaient nos voisins de compartiment et qui avait un avant-goût des vacances espagnoles. J’ai parlé de compartiment car le voyage se faisait en train de nuit, puis de jour. Départ de la gare d’Austerlitz vers les 21h, arrivée à la frontière franco-espagnole à Cerbère vers 8h le lendemain matin. Là, on changeait de train avec tous les bagages (car l’écartement des rails n’était pas le même dans les deux pays) et on passait la douane. Puis on prenait un train de la RENFE (l’homologue de la SNCF) pas très confortable jusqu’à Barcelone qu’on atteignait vers les 14h. Enfin, un troisième train (aux wagons en bois) nous transportait, légèrement fatigués, à Badalone que nous atteignions vers les 16h ! Quatrième transfert des nombreux bagages soit sur une charrette, soit en taxi, depuis la petite gare jusqu’à l’appartement qui se trouvait dans le quartier ancien de la ville, près de la mer. Pour vous situer les choses, j’ai reproduit ci-dessous une photo de Google earth, street view, de la calle de la Caridad (aujourd’hui carrer de la caritat, le catalan étant de rigueur). – Je reviens en arrière pour vous dire quel était mon rôle au départ de Paris. Il s’agissait d’aller en courant jusqu’à la station des taxis de la porte de Saint-Cloud pour y choisir une voiture suffisamment grande pour convoyer toute la famille et les valises jusqu’à la gare d’Austerlitz. Généralement, il s’agissait d’un de ces gros taxis G7 rouges et noirs que je guidais jusque chez nous. Puis je montais en vitesse au 4ème étage prévenir que la voiture nous attendait. Et bien sûr je portais moi-même quelques bagages, le plus vite possible car le compteur tournait ! C’est sûr que les smartphones d’aujourd’hui sont bien utiles, mais on en était très très loin à cette époque… – Bon, nous voilà donc à Badalone dans l’appartement que nous découvrions et dont nous ôtions méthodiquement les croix suspendues au-dessus de chaque lit, prenant bien soin de les conserver pour ne pas oublier de les remettre à notre départ !

Ayant évoqué les voyages pour le moins pittoresques, je voudrais en venir à mon sujet principal : Maria. La famille amie, qui trouvait pour nous chaque année un appartement différent, habitait au 3 de la calle de la Caridad la maison aujourd’hui modifiée qui est la maison beige sur la gauche de la photo ci-contre. [Je rappelle, pour le lecteur fidèle de mes missives hebdomadaires, qu’afin de visionner les photos, il est nécessaire d’ouvrir la pièce jointe à cet envoi]. La famille s’appelait Platero ; elle comprenait le mari, Pedro, son épouse, Nati (Natividad), une fille aînée de Pedro qui vivait loin, Rosa, et leur jeune fille, Maria. Le couple, très uni, avait toutes les raisons d’être heureux : il avait du travail, une maison, des amis. Pourtant, il vivait un drame intérieur terrible. Pedro était séparé de sa première épouse, la mère de Rosa, et le divorce catholique étant impossible, il vivait maritalement avec Nati. Comme j’ai dit, ils s’aimaient profondément et, malgré les objurgations des différents prêtres qu’ils côtoyaient, ils refusaient de se séparer, préférant vivre « dans le péché ». N’oublions pas que l’Espagne de Franco était très catholique et que donc, la situation de Pedro et de Nati était intenable. Pour autant, ils accuellirent comme une bénédiction la naissance de la petite Maria qui, en grandissant, devint une enfant d’une grande beauté physique, mais surtout morale. Elle était d’une intelligence exceptionnelle, très douée dans ses études, extrêmement serviable et altruiste. En un mot, elle faisait la joie et l’honneur de ses parents. Tous les habitants de la petite rue de la Charité la connaissaient, l’aimaient et l’admiraient. Bien entendu, dès qu’elle nous connut, elle nous prodiga toutes les ressources de sa bonté naturelle. Je me rappelle que, tous les soirs, elle venait me chercher pour m’accompagner à son école où, tandis qu’elle faisait ses devoirs, un maître m’enseignait la grammaire espagnole durant deux heures avec exercices écrits à la clé. C’était un peu rébarbatif pour un jeune garçon en vacances, mais j’aurais été prêt à endurer davantage pour lui faire plaisir et capter de temps en temps son sourire de madone. Nous avions à peu près le même âge, mais elle avait une telle maturité que j’avais l’impression d’une grande sœur. Elle se moquait gentiment de mes fautes en espagnol. Année après année, notre famille retrouvait avec bonheur la petite ville de Badalone (aujourd’hui, cette cité très industrielle a une population de plus de 200.000 âmes) et ses charmants habitants. Il y avait Jaime et sa femme Gloria, Alberto et sa femme Antoña qui logeaient aussi dans la  calle de la Caridad et qui, bien sûr, devinrent des amis très chers.

Maria était une enfant, puis une jeune fille très sérieuse. Tandis que les autres filles de son âge se promenaient inlassablement le long de la rambla de Badalone, elle restait à la maison, aidant sa mère et son abuela qui vivait chez eux. Mais nous avons eu souvent l’occasion de longues conversations au cours desquelles elle m’écoutait avec attention, corrigeait mes fautes, et parfois me livrait quelques unes de ses pensées, ô combien précieuses. Ses longues nattes noires, ses yeux de velours, son maintien de reine, ses robes très sages étaient pour le jeune Parisien source d’émerveillement. Attention, je n’étais pas amoureux d’elle, c’était une amie de cœur. Lorsque je rentrais en France, nous correspondions et j’attendais avec impatience ses réponses où elle me donnait des nouvelles des uns et des autres, et c’était tout le petit monde de Badalone qu’elle entretenait ainsi chez moi entre deux séjours en Espagne. – Et puis, vint ce jour maudit de début janvier où je rentrais du collège (Jean-Baptiste Say). Maman me dit : tu aimes bien Maria n’est-ce pas ? – Oui. – Elle est morte le 28 décembre. Nous avons reçu ce matin ce faire-part. Elle me tendit une petite carte avec la photo de Maria annonçant sa mort à l’âge de 15 ans. S’il n’y avait pas eu sa photo, je ne l’aurais peut-être pas cru. Le monde s’effondrait. Je crois que je suis parti pleurer longuement dans mon coin (ce qui était difficile car nous n’avions que deux pièces).

Les conditions de sa mort, je ne les ai connues que beaucoup plus tard, à notre séjour suivant à Badalone. Nati, tout de noir vêtue (jusqu’à sa mort), nous a raconté cette leucémie foudroyante qui l’avait emportée. Elle nous a dit qu’elle était aussi belle morte que de son vivant. Surtout, elle nous a expliqué comment les prêtres lui avaient dit que c’était l’état de péché dans lequel elle avait vécu qui avait été la cause de la mort de sa fille. Ils lui ont dit que c’était une sainte et qu’elle irait directement au paradis d’où elle prierait pour son salut et celui de son compagnon. Elle ajouta, quelle horreur, que peut-être sa mort avait préservé Maria des avances de jeunes prêtres qui la convoitaient !

C’est une âme et un corps pur qui ont été ainsi ravis à l’amour de ses chers parents et à l’affection de tous ses amis. Devenu rabbin, je me suis souvent interrogé sur la justice divine à propos, notamment, de la Shoah, mais que dire de cette tragédie ? – De nombreuses années plus tard, à cause de ma connaissance de l’espagnol, j’ai été envoyé à Barcelone par l’Union Mondiale du Judaïsme Libéral (Worl Union for Progressive judaism) pour y évaluer une douzaine de candidats à la conversion. Bien entendu, je suis retourné voir Nati, la maman de Maria. Plus de 25 ans avaient passé. Elle portait toujours le deuil inconsolé de sa fille chérie. Elle se rendait à pied deux fois par jour au cimetière distant d’environ deux kilomètres. Je lui proposai de l’y accompagner. Là-bas, dans ce lieu tout blanc avec des tombes superposées jusqu’à une hauteur d’environ trois mètres, je vis la case de Maria avec sa photo. J’eus l’impression que ma présence à ses côtés apaisait Nati, comme si son fils l’avait accompagnée. Elle me montra l’emplacement inoccupé près de la case de Maria et me dit que c’était pour elle, lorsqu’elle mourrait enfin. Quelques années plus tard, après la mort de Nati, je constatai que sa volonté n’avait pas été respectée. Pourquoi, je n’en sais rien. – J’ai voulu vous parler de Maria, la chrétienne, en cette période entre Noël et le Jour de l’an. J’espère ne pas avoir trop assombri ces moments festifs, et si c’est le cas, pardonnez-moi.

Shabbath shalom à tous et à chacun, Daniel Farhi.

Boyos aux épinards.

 

Calle de la Caridad - Badalona, Espagne.

 

Bourekas.

 

Bourekas.

Boyos aux épinards.

Boyos aux épinards.

Boyos aux épinards.

 

Calle de la Caridad - Badalona, Espagne.

Calle de la Caridad – Badalona, Espagne.

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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