Haftarah de la parasha Kedoshim – Amos 9:7-15.

Egalité des hommes et amour de l’étranger

« N’êtes-vous pas pour Moi comme des Koushites, enfants d’Israël ? Oracle de l’Eternel. N’ai-Je pas fait monter Israël du pays d’Egypte comme les Philistins de Kaftor et les Araméens de Kir ? » (Amos, 9:7). Ce verset du prophète Amos est le premier de la haftarah que nous lisons cette semaine. Il met l’accent sur le fait qu’Israël ne peut revendiquer aucun privilège sur les autres peuples. Tous les peuples sont égaux devant Dieu, Israël comme l’Egypte, l’Ethiopie (Koush) comme la Crète (Kaftor), etc. Et Rashi d’expliquer : pourquoi Dieu marquerait-Il Sa préférence pour Israël dès lors que ce peuple ne se conduit pas mieux que les autres ? Tous ne sont-ils pas issus des fils de Noé ? N’ont-ils pas une même origine et n’ont-ils pas connu des destinées semblables dans leurs pérégrinations et leurs épreuves ?

Ce verset d’Amos et sa lecture par Rashi introduisent d’emblée quelques-unes des leçons fondamentales du judaïsme concernant l’égalité de tout le genre humain. Première leçon : tous les hommes sont issus d’une même souche. Selon la Bible, cette souche est celle de Noé qui, à la suite du déluge universel, fut seul à être sauvé du cataclysme. C’est à partir de ses trois fils, Sem, Cham et Japhet et de leurs épouses que l’humanité s’est re-formée. Peu importe, en vérité, si cette théorie paraît vraisemblable ou non aux savants du fait de la chronologie biblique de seulement quelques milliers d’années. L’essentiel n’est pas la vérification par le récit biblique des données de la science moderne chiffrant à plusieurs milliards d’années l’âge de la planète terre et à plusieurs centaines de millions d’années l’apparition des premiers humains. L’essentiel est ailleurs : il est qu’au décalage près sur le plan de la durée, la Bible affirme que l’humanité est UNE et qu’elle nie la notion de races, c’est-à-dire d’inégalité entre les hommes selon leur origine géographique ou la couleur de leur peau. Comment ne pas évoquer à cette occasion les théories raciales soutenues par des savants aux 19ème et 20ème siècles ? On en trouve l’écho jusque chez de grands penseurs et l’on sait combien, malheureusement, elles ont inspiré l’idéologie nazie notamment exprimée dans Mein Kempf dès 1924. Au milieu de toute cette littérature judicieusement résumée et présentée au public par Léon Poliakov dans « Le mythe Aryen » (Calmann-Lévy 1971), je n’ai rien trouvé de plus stupide que ce qui différencie les théoriciens du racisme au niveau des origines des « races ». Qu’on en juge : pour Klaatsch, les nègres proviendraient du gorille et du chimpanzé, les Mongols du gibbon et les Européens de l’orang ; pour Sergi, si les nègres descendent toujours du gorille et du chimpanzé, ce sont les jaunes lato sensu, c’est-à-dire au sens large (je suppose incluant les blancs) qui descendent du gibbon et de l’orang ; pour Arldt, les nègres descendent du gorille, les blancs du chimpanzé et les jaunes de l’orang (le pauvre gibbon est délaissé !). Comme le fait remarquer Poliakov, « il semble bien que ces auteurs manifestaient quelque tendance à rapprocher l’homme blanc d’un singe réputé plus intelligent que les autres. » Mes connaissances dans l’étude comparée des singes ne me permettent pas de me faire une opinion tranchée en la matière, mais je suis sûr que vous me pardonnerez, n’attendant sans doute pas de votre rabbin qu’il soit expert en anthropopithèques, pithécanthropes et autres sinanthropes. Seconde leçon : les différences qui peuvent exister entre les hommes, voire les peuples, sont, non pas d’ordre biologique ou physiologique, mais d’ordre moral. Si un peuple veut pouvoir se dire élu, il faut qu’il le montre dans son comportement moral, non par ses aptitudes physiques ou esthétiques, ni même par ses aptitudes intellectuelles. Ici, je ressens le besoin de vous citer l’une des plus grandes voix juives de tous les temps, Albert Cohen, dans son œuvre maîtresse, « Belle du Seigneur », s’adressant à ses frères juifs : « Ô vous qui par votre Loi et vos commandements et vos prophètes avez déclaré la guerre à la nature et à ses animales lois de meurtre et de rapines lois d’impureté et d’injustice ô mes anciens morts sainte tribu, ô mes prophètes sublimes bègues et immenses naïfs embarrassés ressasseurs de menaces et de promesses jaloux d’Israël sans cesse fustigeant le peuple qu’ils voulaient saint et hors de nature et tel est l’amour notre amour ô mes anciens morts je veux vous louer et louer votre Loi car c’est notre gloire de primates des temps passés notre royauté et divine patrie que de nous sculpter hommes par l’obéissance à la Loi que de devenir ce tordu et ce tortu ce merveilleux bossu surgi cette monstrueuse et sublime invention cet être nouveau et parfois repoussant car ce sont ses débuts maladroits et il sera mal venu et raté et hypocrite pendant des milliers d’années cet être difforme et merveilleux aux yeux divins ce monstre non animal et non naturel qui est l’homme et qui est notre héroïque fabrication en vérité c’est notre héroïsme désespéré que de ne vouloir pas être ce que nous sommes et c’est-à-dire des bêtes soumises aux règles de nature que de vouloir être ce que nous ne sommes pas et c’est-à-dire des hommes. (p. 904 éd. Pléiade).

Si nous nous tournons à présent vers la parasha de cette semaine, kedoshim, nous y lisons ceci, qui complète l’enseignement d’Amos : (Lévitique, 19:33-34) « Si un étranger réside avec vous dans votre pays, vous ne le molesterez pas. L’étranger qui réside avec vous sera pour vous comme un compatriote et tu l’aimeras comme toi-même, car vous avez été étrangers au pays d’Egypte. Je suis l’Eternel votre Dieu ». Ces versets qui, pourtant, parlent d’eux-mêmes, sont magistralement commentés par notre bon maître de Troyes, Rashi. « Vous ne le molesterez pas » : ni par des actes, ni en paroles. « Vous avez été étrangers au pays d’Egypte » : מום שבך אל תאמר לחברך, « La tare que tu portes, ne la dénonce pas chez ton compagnon. « Je suis l’Eternel votre Dieu » : Je suis ton Dieu et le sien ! La troisième leçon du texte biblique est donc très claire : l’amour de l’étranger est aussi important que les autres commandements de la Torah. De plus, cet amour ne consiste pas seulement à ne pas causer physiquement de tort à celui qui vient vivre parmi nous, mais également à ne pas le blesser par des propos discriminatoires, et enfin à nous rappeler toujours et sans cesse que l’Eternel est le Dieu de tout homme, qu’Il aime l’étranger autant qu’Il nous aime. Quant à la référence à l’Egypte, elle est propre à nous rappeler que nous pouvons, nous aussi, à l’instar de l’étranger qui vit au milieu de nous, nous retrouver étrangers parmi d’autres et subir alors le sort que nous réservons aujourd’hui à autrui.

Si j’ai tenu ce shabbath à mettre l’accent sur ces aspects-là de nos lectures de la Torah et des prophètes qui en contenaient tant d’autres par ailleurs, c’est, vous vous en serez douté, afin de souligner l’extrême gravité de la plus récente actualité dans notre pays à la suite de la consultation électorale du 24 avril dernier. En tant que rabbin, ce n’est pas aux résultats obtenus par tel ou tel candidat à la Présidence de la République que j’entends consacrer mes commentaires. Je n’en ai pas le droit et je le ferais sûrement moins bien que nos politologues.
Pas davantage, je ne désire faire part de mes préférences politiques qui ne concernent que moi, en tant que citoyen français. Les consignes de vote doivent rester le fait des responsables politiques, non des responsables spirituels. Par contre, j’estime de mon devoir essentiel de revenir sur le résultat obtenu par un parti politique bien précis ; je veux parler du Front National et de ses dirigeants. 15 % des électeurs se sont prononcés en leur faveur. C’est effarant, effrayant, inadmissible. Peu importent les mobiles de ceux qui out-accordé leurs voix à ce parti. Je suppose que, parmi eux, beaucoup ignorent toutes les implications de  l’idéologie raciste, xénophobe et nationaliste du Front National. Ils n’ont voulu que marquer leur désapprobation de la politique des deux principaux candidats. Il n’empêche que, ce faisant, ils confortent les théoriciens du racisme, du chauvinisme, de la violence qui dirigent le parti de Le Pen. Je vous étonnerai sans doute en vous révélant que j’ai consacré cette semaine à la relecture de Mein Kempf d’Adolf Hitler (יש »ו « Que son nom et son souvenir soient effacés »). J’y ai retrouvé, à travers sa description de l’état raciste qu’il appelait de ses vœux en 1924 et qu’il a malheureusement réalisé à partir de janvier 1933, beaucoup des idées qu’il nous a été donné d’entendre exposer lors de la campagne électorale récente par Le Pen et ses amis. La haine de l’étranger, la volonté de bouter hors de France tout ce qui n’est pas né en France, l’exaltation des valeurs patriotiques s’accompagnant d’une xénophobie à peine déguisée, la recherche d’un bouc émissaire pour justifier la crise économique, les allusions non voilées au rôle excessif des Juifs dans la vie politique ou dans la presse, etc. Je vous cite au hasard quelques phrases : à vous de reconnaître de qui elles sont : « La crainte qu’inspire le chauvinisme à notre époque est la marque de son impuissance. Toute énergie débordante lui fait défaut, lui est même inopportune : le destin ne l’appellera plus à accomplir de grandes choses. Car les plus grands bouleversements qui se sont produits sur cette terre auraient été inconcevables si leurs ressorts avaient été, au lieu de passions fanatiques et même hystériques, les vertus bourgeoises qui prisent le calme et le bon ordre […] L’Etat raciste devra, par une éducation appropriée de la jeunesse, veiller à la conservation de la race […] Un peuple n’est pas identique à un autre peuple […] Les droits du citoyen l’emportent sur ceux de l’étranger […] » Bien sûr, ces phrases sont de Mein Kempf, mais comment ne pas y retrouver les accents nationalistes et xénophobes que la démocratie française nous a permis d’entendre sur les ondes radio et tv ? Et surtout, à chaque page, à chaque paragraphe du livre d’Hitler, les attaques constantes contre le Juif, responsable de tous les maux de l’Allemagne, chargé de tous les défauts et vices imaginables. Le bouc émissaire étant désigné, il fut ensuite facile de procéder à son élimination physique à partir de 1938. Rappelons-nous les propos d’Hitler tenus en février 1942 et rapportés par Poliakov dans « Le mythe Aryen » : « Le combat que nous livrons est de même nature que le combat livré au siècle dernier par Pasteur et par Koch » (« Libres propos ». Paris 1952). Aujourd’hui, les nazillons qui entourent leur maître au Front National préparent un climat identique à celui créé par le national-socialisme, que ce soit à l’égard des étrangers ou à celui des Juifs. J’ai moi-même assisté, en compagnie de mes deux fils, à un meeting de Le Pen où celui-ci a fait huer les noms de Simone Weil, Robert Badinter, Charles Fiterman et Jean-François Kahn par dix-mille personnes survoltées. J’imagine ce qui se serait passé si cette foule avait eu devant elle ces personnalités… Il est toujours commode de masquer les échecs, voire la médiocrité de responsables politiques ou de systèmes de société, en désignant au peuple quelques boucs émissaires. Cette façon d’agir protège, un temps, ceux qui ont quelque chose à se reprocher. Il se trouve que c’est également dans la lecture de la parasha de cette semaine que nous trouvons la description de la pratique biblique du bouc émissaire. Vous allez me dire : bien fait pour nous ! C’est nous qui souffrons aujourd’hui du système mis en place par nos pères. Je répondrai : pas du tout ! Il existe une immense différence entre la pratique sacerdotale du bouc émissaire et sa pratique en politique. Dans la pratique sacerdotale, le bouc, effectivement chargé des péchés d’Israël, était envoyé au désert, mais seulement après que le prêtre ait prononcé la confession de ses fautes et de celles du peuple. On voit donc que le bouc émissaire ne fonctionnait, si j’ose dire, qu’après que les coupables aient reconnu leurs fautes et non pas par simple transfert psychologique, ce qui aurait artificiellement déchargé les consciences pécheresses. En politique, à l’inverse, ceux qui utilisent la pratique du bouc émissaire entendent détourner l’attention de leurs erreurs en la fixant sur une tierce personne ou un groupe bien spécifique qu’on accuse alors de ce qui ne va pas.

Si nous n’y prenons garde, en laissant monter l’influence du Front National en France, nous mettrons en place une société que la Bible, à ses débuts, a connue et qu’André Neher a si bien décrite dans « l’existence juive ». Cette cité porte un nom : Babel. Voici ce qu’en dit Neher : « La tour de Babel illustre immédiatement vers quels principes tend la cité édifiée sur la notion politique et animale de l’homme : écrasement de l’individu par la collectivité ; civilisation de masse ; mise au pas de l’énergie et de la culture : une seule langue, un seul projet, une seule technique […] Le démiurge de cette cité, c’est Nemrod dont les armes sont inscrites dans son nom : la démagogie (il est chasseur d’hommes) et la volonté de puissance (il est un guibbor, un héros, un surhomme) […] Entre les frères se groupant dans la Cité ne doivent pas exister des liens d’utilité, mais des liens de responsabilité. Caïn est responsable de son frère et il doit le tolérer, quoique ce frère soit hével, vanité, néant, gratuité. Toute société doit savoir qu’elle doit comporter et respecter en elle un néant, une inutilité. Elle doit être fraternellement liée à celle de ses éléments qui sont inutiles. Caïn tuant Abel, c’est la société procédant à l’eugénique, c’est Hitler exterminant les malades mentaux, les Tziganes, les Juifs.

Notre idéal de Juifs est celui décrit par Amos et par le Lévitique, celui d’une société d’égalité entre tous les hommes, tous les peuples, de solidarité sociale et internationale, de responsabilité individuelle, d’amour envers l’étranger, d’écoute et de secours à toute détresse. Cet idéal n’a rien à voir avec les idées simplistes et haineuses de Le Pen. A nous de déterminer, en notre âme et conscience, vers qui se portera notre choix du 8 mai prochain, mais d’exercer en attendant notre plus extrême vigilance pour qu’aucun des deux candidats en présence ne se laisse aller à une quelconque complaisance ou compromission vis-à-vis des thèses ou des électeurs du Front National. N’oublions jamais notre double devoir de Juifs et de
citoyens, celui jadis défini par le prophète Jérémie lorsqu’il écrivait à ses frères exilés en Babylonie : « Plantez des jardins, construisez des maisons, élevez vos familles et priez pour le bien du pays dans lequel vous vous trouvez ». Parce que Juifs, fils des prophètes d’Israël, héritiers d’une longue tradition morale, ayant souffert dans notre chair et dans notre âme des discriminations et humiliations de toutes sortes, nous nous devons de veiller pour nous-mêmes et de mettre en garde les autres contre toute atteinte aux valeurs fondamentales de respect de l’être humain, de sa dignité et de sa liberté. Amen.

 Rabbin Daniel Farhi – Sermon prononcé au MJLF le 29 avril 1988 – et adressé à un groupe d’amis le 24 avril 2014.

 

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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