Haftarah de la parasha Ki-tissa: I Rois 18:20-39

Élie au Carmel : le test

 

Une fois n’est pas coutume : malgré l’intérêt de la parasha Ki-tissa que nous lisons cette semaine, c’est de sa haftarah – Vayishlah Ahe’av – que je voudrais vous parler ce shabbath. Elle est extraite du premier livre des Rois, chapitre 18, versets 20 à 39, selon la lecture sépharade, les ashkénazim lisant ce même chapitre depuis son début.

De quoi y est-il question ? Du défi lancé par le prophète Elie aux 450 prophètes de Baal afin de convaincre le peuple d’Israël, dirigé par le Roi Achab et la reine Jézabel, de suivre le culte de l’Eternel, et lui seul. En effet, cette époque qui se situe au milieu du 9ème siècle avant l’ère chrétienne, se caractérise par l’introduction dans le royaume d’Israël du culte de Baal et d’autres divinités, sous l’influence de la reine Jézabel, fille du roi de Sidon, donc idolâtre. C’est elle qui protège les prophètes d’Ashérah qui « mangent à sa table » et encourage la multiplication des autels dédiés à Baal. Le prophète Elie décide d’en finir avec ce culte païen. Pour cela, il fait convoquer par Achab tout le peuple d’Israël au Mont Carmel, ainsi que les 450 prophètes de Baal. Il s’adresse alors solennellement à tous en ces termes : « Jusques à quand clocherez-vous des deux pieds ? Si l’Eternel est Dieu, allez à Sa suite, et si c’est le Baal, allez à sa suite. » (18:21) Puis il propose une épreuve : que les prophètes de Baal préparent un taurillon et le placent sur le bois sans y mettre le feu ; de son côté, il en fera de même. Il leur pose alors les termes de l’épreuve : « Vous invoquerez alors le nom de votre dieu, et moi j’invoquerai le nom de l’Eternel : le Dieu qui répondra par le feu, ce sera lui le Dieu ! » (18:24) Le peuple acquiesce et le test commence. Pendant toute la matinée et jusque vers la fin de la journée, les 450 prophètes de Baal invoquent leur divinité et dansent devant son autel : en vain. Eine kol, ve’eine ‘oné veeine kashev – « Pas de voix, pas de réponse, pas d’attention ». Alors Elie demande au peuple de s’approcher de son autel. Il demande que l’on verse à trois reprises sur le bois quatre cruches d’eau. Puis il invoque l’Eternel : « Eternel, Dieu d’Abraham, d’Isaac et d’Israël, que l’on sache aujourd’hui que Tu es Dieu en Israël, que je suis Ton serviteur et que c’est à Ta parole que j’ai fait toutes ces choses. Réponds-moi Eternel, réponds-moi, et que ce peuple sache que c’est Toi, Eternel, qui es Dieu, et Tu auras ainsi ramené leur cœur en arrière ! » (18:36-37). Le feu de Dieu vient alors dévorer le sacrifice ainsi que tout l’autel, y compris les 12 pierres qu’Elie avait disposées. Le peuple tombe face contre terre et s’écrie Adonaï hou haElohim ! Adonaï hou haElohim ! « C’est l’Eternel qui est Dieu, c’est l’Eternel qui est Dieu ! » (18:39)

Les commentaires à propos de ce majestueux épisode sont abondants. Certains en expliquent les détails techniques, cherchant à trouver les « trucs » employés par les prophètes de Baal pour les opposer au miracle réalisé en faveur d’Elie. D’autres s’interrogent sur la nature de l’épreuve et sur ses conséquences. Abravanel, tout d’abord, essaye d’éclaircir les circonstances de ce que notre tradition appelle ma’assé habehina, c’est-à-dire l’épisode du « test » proposé par Elie. Sa première question est : comment les prophètes de Baal ont-ils pu être assez naïfs ou imprudents pour accepter le défi lancé par leur rival ? D’autant qu’Elie avait déjà prouvé à deux reprises au moins ses pouvoirs surnaturels, en ressuscitant l’enfant mort et en attirant sur le pays la sécheresse. Abravanel répond d’abord en citant l’opinion de RaLBaG -Rabbi Lévi Ben Guershom- selon laquelle les prophètes de Baal étaient persuadés que leur divinité était placée sous le signe de Mars, de la constellation du Bélier, l’une des constellations de feu et que, donc, leur Baal ferait jaillir le feu sur l’autel. Mais, selon Abravanel, il est plus probable que le culte de Baal était celui du soleil et c’est pourquoi ses prophètes acceptèrent volontiers l’épreuve, d’autant qu’ils passaient les premiers, le matin, à l’heure où le soleil brille le plus fort et est le plus susceptible d’enflammer du bois. A cela s’ajoutent trois autres raisons. La première est qu’ils n’avaient pas le choix car le peuple les aurait lapidés s’ils ne s’étaient prêtés à l’épreuve d’Elie. La seconde qu’ils avaient constaté qu’Elie n’avait pas dressé son autel au même endroit qu’eux, c’est-à-dire sur l’autel officiel dressé sur les ordres de Jézabel, et que donc ses chances étaient moindres. Enfin, ils avaient cru comprendre des paroles d’Elie que l’épreuve se déroulerait simultanément pour eux et pour lui, et que si le feu descendait du ciel grâce aux invocations d’Elie, ils pourraient toujours s’en attribuer le mérite ! Mais le prophète déjoua leur stratagème en les invitant à commencer leurs invocations avant les siennes. – Et Abravanel poursuit en nous expliquant certains des « trucs » employés par les tenants de Baal, éclairant du même coup certains versets obscurs du passage. Pourquoi, par exemple, les faux prophètes dansaient-ils en piétinant l’autel ? C’était pour échauffer l’emplacement et favoriser l’embrasement du bois. Pourquoi se sont-ils emparés de lances et d’épées ? Bien plus que pour s’en taillader le corps, c’était pour capter par le brillant du métal les rayons du soleil et les diriger sur le bois, ou bien encore en les entrechoquant, de provoquer des étincelles propres à embraser l’autel !

Bien sûr, en lisant de tels commentaires, on peut être tenté de sourire, tout au plus d’admirer la perspicacité d’Abravanel, mais aussi de se dire qu’il va chercher bien loin, alors que la Bible elle-même propose une autre explication, à savoir que toutes ces pratiques étaient traditionnelles chez les idolâtres lorsqu’ils rendaient un culte à leur divinité. Je pense, pour ma part, que derrière le rationalisme d’Abravanel se cache une extraordinaire tentative de nous faire comprendre la différence entre le culte païen et le culte d’Israël. Le prophète Elie raille les 450 hommes affairés à invoquer en vain leur Baal. Il a d’autant plus raison de le faire que ceux-ci pensent que l’enjeu du test est la réussite que représenterait l’embrasement de l’autel, comme le leur a dit Elie. Mais en fait, il réside bien plutôt dans la façon dont les hommes se comportent envers leur dieu. Les prophètes de Baal, sachant pertinemment que leur divinité est impuissante à accomplir le miracle exigé par Elie, s’ingénient à trouver des moyens naturels pour le provoquer malgré tout. Elie, lui, fait tout le contraire : il demande qu’on verse de l’eau sur le bois ; il n’invoque Dieu qu’à l’heure du soleil couchant, alors que celui-ci ne peut plus enflammer l’autel. Il ne laisse donc aucune possibilité aux spectateurs d’imaginer qu’il y aura dans le phénomène qui va se déclencher autre chose que l’intervention du seul vrai Dieu. De plus, la prière qu’il Lui adresse publiquement est de nature à dissiper tout malentendu : ce n’est pas lui, l’homme Elie, qui va accomplir un miracle, c’est Dieu et Lui seul. Mais surtout, il y a, avant la prière, avant le miracle, ce que j’appellerai la pédagogie de la préparation de l’autel.

C’est à RaDaK – Rabbi David Kimhi – que nous devons l’explication de cette pédagogie. Pour Elie, il ne suffisait pas que les Israélites assistent à un miracle, un de plus, il fallait aussi que cette épreuve les ressoude entre eux et les écarte à tout jamais du culte abominable de Baal. Pour cela, tout d’abord, il va « réparer l’autel de l’Eternel qui avait été détruit » (18:30). Quel est cet autel dont il est question ? C’est, dit la tradition, celui que le roi Saül avait bâti. C’est donc le premier autel érigé par le premier roi d’Israël, celui qui fut choisi par Dieu, et dont la piété et la confiance en Dieu le soutinrent sa vie durant. C’est donc le symbole de la gloire antique d’Israël, et le choix d’Elie est fait pour raviver le souvenir d’un passé ancien dans le cœur de ses compatriotes et conjurer ainsi les influences désastreuses de Jézabel, l’étrangère, Ensuite, il fait rassembler par le peuple 12 pierres, selon les douze tribus d’Israël, pour les inviter à se réunir, à réunir les deux tribus de Juda et Benjamin aux dix autres tribus et mettre un terme à un schisme déplorable. (Notons d’ailleurs que c’est Athalie, fille d’Achab, qui en épousant Yoram, fils de Josaphath, réunira pour un temps les deux royaumes d’Israël et de Juda). Enfin, Elie fait déverser à trois reprises 4 cruches d’eau sur le bois. Vous avez fait le calcul : 3×4=12 ! Mais pourquoi ne pas les avoir fait verser en une fois ? C’est parce qu’ainsi, vient s’ajouter au symbole des douze tribus celui des trois patriarches, fondateurs de ce monothéisme dont les Israélites se sont écartés… Ainsi, rien n’est laissé au hasard. C’est le fait d’un très grand prophète que de faire passer, à travers des actes symboliques, une telle densité d’enseignements. Et de fait, Elie est un prophète incomparable, peut-être plus affectionné et respecté que tous les autres par notre tradition, et cela bien qu’il n’ait pas laissé un livre qui lui soit propre, mais parce qu’il a enseigné par son action, comme Moïse.

Qu’ajouter encore ? Il y aurait tant à dire sur cet épisode ! Je veux quand même vous citer un dernier commentaire, très audacieux, que rapporte Kimhi. C’est à propos du verset où Elie, s’adressant à Dieu, lui dit : « Réponds-moi, et que ce peuple sache que c’est Toi l’Eternel qui es Dieu, et tu auras ainsi ramené leur cœur en arrière ! » (18:37). Le midrash voit un double sens possible à cette expression. Il dit : « Si Tu ne me réponds pas, moi aussi je deviendrai rebelle et je dirai que c’est Toi qui a ramené leur cœur en arrière ! »  C’est-à-dire qu’il s’agirait d’un défi lancé par Elie à Dieu. Un défi que le midrash relie à celui lancé par Moïse, après la révolte de Corée, lorsqu’il déclarait : « Si ceux-là meurent de la mort de tout homme et s’il leur est infligé le châtiment de tout homme, c’est que l’Eternel ne m’a pas envoyé ! » (Nombres, 16:29). On trouve un autre défi semblable dans la bouche de Michayahou, le prophète, lorsqu’il dit : (1 Rois, 22: 28) « Si tu peux revenir en paix, c’est que l’Eternel n’a point parlé par moi ! » Le midrash poursuit en ces termes : c’est bien Toi qui as ramené leur cœur en arrière car Tu aurais dû disposer leur cœur au bien. Il veut donc nous expliquer que dans 1e défi lancé par Elie, il y a aussi un reproche, Davantage que le prophète ne s’adresse au peuple et aux 450 hommes de Baal, il y a qu’il poursuit avec Dieu un dialogue, un genre de marchandage comme celui d’Abraham, où il met Dieu face à Ses responsabilités. Car, si l’élection comporte pour Israël des devoirs, elle comporte pour Dieu la responsabilité de celui qui aime vis-à-vis de la personne à qui il a déclaré son amour. L’épisode du Carmel est certes destiné à corriger le peuple de ses errements, mais il est aussi l’une des étapes de la relation de Dieu au prophète, relation où le prophète se fait l’avocat du peuple et somme le Créateur de ne pas abandonner ceux qu’Il a choisis pour porter Sa parole. C’est exactement la réplique de ce qui se passe clans la parasha Ki-tissa, après la faute du veau d’or, et c’est pour cela que cette haftarah a été choisie pour l’accompagner.

Dans le verset 30 de notre chapitre, 1e verbe employé pour dire qu’Elie « répara » l’autel détruit est le verbe vayerappé qui signifie exactement « il guérit ». Les commentateurs n’ont pas manqué de le constater. Ils se sont demandé en quoi a exactement consisté la refouah, la guérison ? Cc fut la teshouva -le repentir- du peuple. La conséquence de tout cet épisode du Carmel, c’est donc la teshouva. C’est bien là le rôle essentiel du prophète que de conduire au repentir. L’immense mérite d’Elie, c’est d’y parvenir avec sagesse et amour, en faisant sentir au peuple l’incohérence de sa conduite, non pas en l’humiliant, mais en lui démontrant l’inanité des prophètes et des divinités qu’il suivait. Comme le dit justement un midrash sur Jérémie, ce n’est pas toutes les générations qui ont la chance d’avoir des hommes qui sachent lehokhiah, la manière d’adresser des reproches, ni des hommes qui sachent entendre ces reproches. – Notre génération qui, trop souvent, est boiteuse, ne sachant quelle voie suivre, ne se résolvant pas à choisir, devrait bien, elle aussi, avoir son Elie. Mais après tout, notre tradition ne nous enseigne-t-elle pas qu’Elie n’est pas mort, puisque personne ne l’a vu mourir ? Ne nous dit-elle pas aussi qu’il peut revenir à chaque instant, chaque shabbath ? C’est notre espoir en un temps où lorsque nous crions, il est trop fréquent qu’il n’y ait « ni voix, ni réponse » parce que nous ne savons plus invoquer et encore moins écouter. Amen.

Rabbin Daniel Farhi – Sermon prononcé au MJLF le 20 février 1981 – et adressé à un groupe d’amis le 13 février 2014

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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