Haftarah du Shabbath Hol hamoed de Pessah. Ezéchiel 37:1-14.

Un générique à l’histoire juive

La vision d'Ezéchiel: les ossements desséchés.

La vision d’Ezéchiel: les ossements desséchés.

Demain matin, nous lirons le chapitre 37 d’Ezéchiel qui est la fameuse vision du prophète transporté dans une vallée d’ossements desséchés. Là, il aperçoit à perte de vue des monticules de restes humains. Dieu s’adresse à lui et lui demande s’il existe une chance pour que ces ossements vivent à nouveau. Ezéchiel, prudent, répond « C’est Toi qui le sais ! ». Puis, sous ses yeux éberlués, il voit s’agiter cette masse, les os se recouvrir de chair et de nerfs, l’esprit les habiter à nouveau. Dieu lui dit alors : « Ces ossements-là, c’est toute la maison d’Israël », et Il annonce au prophète le retour de tous ces hommes dans la terre d’Israël.

Tous les commentateurs, juifs et non-juifs, ont vu dans cette prophétie « une saisissante image de la restauration nationale » (E. Dhorme). C’est exact, sans aucun doute, puisqu’Ezéchiel, prophète de la consolation, a délivré son message au 6ème siècle avant l’ère chrétienne, c’est-à-dire pendant l’exil de Babylonie. Mais, ce serait appauvrir cet extraordinaire chapitre de la Bible que de limiter sa compréhension à la seule histoire d’Israël d’il y a vingt-six siècles ! Je crois qu’à chaque génération, au contraire, les Juifs ont voulu y voir un symbole de leur pérennité, de l’échec des ennemis d’Israël qui ont voulu l’exterminer, de la renaissance éternelle du peuple juif de ses cendres… Déjà, Rabbi Yehouda avait déclaré : אמת משל היה, « il est vrai que ce fut un symbole », en parlant de cette vision prophétique. Cependant, tous les exégètes ne sont pas d’accord pour comprendre au sens figuré ce passage. Dans le midrash, nombreux sont ceux qui tentent de répondre aux questions : Combien étaient ces ossements ? Qui étaient ces morts? Qu’ont-ils dit en se réveillant ? Où sont-ils allés ? Nous allons rapidement suivre les réponses qu’ils donnent car nous verrons qu’elles sont beaucoup plus profondes qu’il n’y paraît.

Rabbi Yehoshouah Ben Korha estime à six-cent mille le nombre des squelettes ainsi éparpillés dans cette vallée. 600.000, ce n’est pas n’importe quel chiffre ! C’est celui des enfants d’Israël sortis d’Egypte selon le texte de la Bible. Ainsi donc, pour ce rabbin, il était impensable, si la promesse de retour en Israël devait s’accomplir, que les Israélites sortis d’Egypte et morts dans le désert n’y fussent pas associés. En creusant un peu cette idée, on y trouve exprimé le fait que toutes les générations du peuple juif participent, chacune à son époque à la rédemption finale. C’est chacune d’entre elles qui permet qu’elle se produise, et il est juste que ce soit chacune d’entre elles qui goûte la joie du salut. On a ainsi une vision de l’histoire juive bouclée à ses deux extrémités. A l’une d’entre elles se trouve Moïse qui, s’adressant aux Israélites, leur dit : ce n’est pas à vous seuls que je m’adresse, mais aussi à ceux qui ne sont pas là aujourd’hui, c’est-à-dire aux générations à venir. A l’autre extrémité, Ezéchiel, prophétisant l’ère messianique, annonce : ce ne sont pas que les contemporains de cette époque qui la goûteront, mais aussi toutes les générations passées, depuis la sortie d’Egypte. C’est ainsi qu’il faut comprendre cette estimation numérique de Rabbi Yehoshouah Ben Korha, chiffrant à 600.000 le nombre des squelettes aperçus par Ezéchiel. Toutes les générations sont concernées par l’ère messianique. Même si elles vivent et disparaissent sans en avoir vu l’arrivée, même si elles disent, comme dans la Bible ואבדה תקוותנו, « Notre espérance est détruite », la vision d’Ezéchiel vient affirmer, sans doute possible, à tous ces hommes : votre espoir n’est pas perdu, ni ne doit s’émousser votre faculté d’espérer, car c’est du sein de vos souffrances ou de vos déceptions que vous œuvrez pour la délivrance finale. Votre vie a un sens, comme en a eu celle des 600.000 Hébreux morts dans le désert sans avoir aperçu la terre promise.

Poursuivant leur investigation, les maîtres du midrash se demandent : מאן ננהו המתים שהחיה יחזקאל « Qu’étaient ces morts qu’Ezéchiel à ressuscités ? » Ici, plusieurs réponses sont proposées, dont nous retiendrons surtout trois. 1° Rav, quant à lui, répond : אלו בני אדם שמנו לקץ וטעו « Il s’agit des hommes qui, ayant calculé la fin, se sont trompés ». Qu’est-ce que cela signifie ? Cela fait allusion à un midrash qui dit que les hommes de la tribu d’Ephraïm, ayant jugé que la fin du séjour en Egypte était arrivée, étaient sortis avec trente ans d’avance sur le reste du peuple d’Israël. Mal leur en prit, car en chemin ils rencontrèrent les Philistins qui les défirent et tuèrent 300.000 d’entre eux. Ce serait donc leurs ossements qu’Ezéchiel entrevit. Tragique erreur que celle de ces hommes qui avaient supputé la fin du séjour en Egypte. Mais, que signifie cette erreur et que symbolise-t-elle ? Cette erreur, c’est celle d’hommes à qui un destin exceptionnel était promis (surtout les fils d’Ephraïm), empêtrés dans une servitude qui n’en finissait plus, et qui avaient voulu forcer le destin et sortir avant le terme. Combien nombreux ont été, à travers l’histoire juive, les mouvements messianiques qui, tels un feu de paille, ont embrasé une génération, puis se sont éteints, ne laissant derrière eux que l’amertume et le désespoir. Pour autant, faut-il que ces hommes soient exclus de la délivrance ultime ? Non, un des messies de la tradition doit sortir d’Ephraïm et livrer le combat à Gog et Magog. Malgré leur tragique erreur, ni les descendants d’Ephraïm, ni ceux qui se sont laissé égarer par de faux-messies ne seront exclus du salut, car ils ont cru de bonne foi et mis leur passion au service de cette foi. Cela leur sera imputé à mérite. C’est pourquoi on les retrouve au terme ultime, au moment de la résurrection symbolique des morts. 2° Shmouel, de son côté, propose une autre réponse à la question : qui étaient les « morts d’Ezéchiel » ? אלו בני אדם שכפרו בתחיית המתים , « Il s’agit des hommes qui ont nié la résurrection des morts ». Ici, nous abordons un point extrêmement délicat de la théologie juive. La Bible elle-même parle très peu de la question. Ce ne sont, que des allusions qui ont permis aux rabbins de construire une théorie à ce sujet. La croyance qui se dégage le plus clairement de tous leurs enseignements est celle en l’immortalité de l’âme. Ce qui veut dire que nous n’acceptons pas l’idée que tout se termine avec la mort physique et que cette âme qui a dirigé toutes nos actions ici-bas ne s’éteint pas, mais retourne à Dieu qui l’avait donnée. Plus tard, à la fin des temps, toutes les âmes comparaîtront en jugement devant Dieu après avoir été « ressuscitées ». Ceux qui nient cette croyance sont, aux yeux de la tradition juive, dans une situation très grave, car c’est comme s’ils niaient l’essence spirituelle et divine de l’homme. Pourtant, d’après la réponse de Shmouel, eux aussi seront associés à la résurrection entrevue par Ezéchiel. Ce n’est pas parce qu’ils auront nié la possibilité de cette résurrection qu’il faudra les en exclure. Ils auront erré pendant leur vie, mais peut-être auront-ils recherché quelque chose ? Leur résurrection, plus que celle de quiconque aura valeur de symbole pour le reste de l’humanité. Et puis, n’oublions pas que les théories relatives à la résurrection des morts ont trop varié à travers les siècles, même au sein du judaïsme, pour que l’on puisse se montrer intolérants avec ceux qui, convaincus du contraire, peut-être à cause des démentis infligés à cette croyance par l’histoire des persécutions, ont affirmé des choses sur un domaine où aucune preuve matérielle ne peut être apportée ! 3° Rabbi Yirmiyahou bar abba, enfin, propose une troisième réponse à la question envisagée. אלה בני אדם שאין להם לחלוחית מצוה . Pour lui, ces ressuscités d’Ezéchiel étaient « les hommes qui n’ont pas la fraîcheur des mitsvoth ». C’est par opposition aux ossements desséchés que ce rabbin propose le terme « fraîcheur ». Ces ossements sont desséchés parce que leur cœur était desséché. Les hommes, dont ils sont les restes, n’ont pas connu la joie et l’enthousiasme qu’apporte la pratique des commandements. Eux aussi, pourtant, seront ressuscités pour attester de la miséricorde divine. Peut-être est-ce eux qui, en se réveillant proclameront, selon l’opinion d’un des rabbins, יהוה ממית בצדקו ומחיה ברחמים רבים, « L’Eternel fait mourir par Sa justice, mais Il ressuscite dans Sa grande miséricorde ».

Mais, c’est à Rabbi Eliézer que revient sans doute l’interprétation la plus optimiste, celle qui est le plus dans l’esprit de la vision d’Ezéchiel, celle qui s’inscrit le plus dans le sens de l’histoire du peuple juif en général. Lui se demande où sont allés tous ces morts ressuscités.      הלכו לארץ ישראל ונשאו נשים והולידו בנים ובנות « Ils sont allés en Israël. Ils y ont épousé des femmes, engendré des fils et des filles ». Et comme si cette affirmation n’était pas suffisante, Rabbi Yehouda Ben Beteira ajoute : c’est tout-à-fait exact. J’ai même ici des Tefilines qui m’ont été offertes par le petit-fils de l’un de ces ressuscités ! Admirable naïveté, admirable foi!
Nous pressentions bien que toute cette vision n’avait de sens que si on la reliait au destin historique du peuple juif. Quel serait le sens de tous les morts הרוגים, « tués », assassinés de notre longue histoire s’ils ne devaient, tels les ossements d’Ezéchiel être rappelés à la vie pour participer à l’apothéose du retour sur la terre d’Israël qui est elle-même le prélude indispensable à l’arrivée de l’ère messianique ? Les ossements ne sauraient être une vision ultime. Pas plus que les cendres d’Auschwitz n’ont marqué la fin du peuple juif. De leurs tombeaux Dieu fera remonter les Israélites pour les diriger vers leur terre. La vision d’Ezéchiel est comme le générique premier et dernier de l’histoire d’Israël. Ne se cantonnant pas à un moment donné de notre aventure elle en est plutôt le symbole vivant. Des vallées nous en avons rempli plusieurs. Non pas avec des morts de mort naturelle metim, mais malheureusement avec des tués, assassinés harouguim, comme dans le texte du prophète. Et, comme lui, nous avons vu ces ossements revivre, et nous avons compris qu’au lieu de dire veaveda tikvaténou, « Notre espérance est détruite », il nous fallait chanter, comme dans l’hymne israélien, od lo avda tikvaténou, « Notre espoir n’est pas perdu ». C’est parce que nous savons que Dieu peut faire revivre ces ossements, c’est-à-dire nous conserver la force de poursuivre la voie qu’ils nous ont tracée par leur vie et par leur martyre, que nous comprenons avec notre cœur ce passage d’Ezéchiel, et que, comme les ressuscités de la Bible, nous nous levons pour entonner le chant de la vie et de l’espoir. Amen.

 Rabbin Daniel Farhi – Sermon prononcé à l’ULIF le 16 avril 1976 – et adressé à un groupe d’amis le 17 avril 2014.

 

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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