Incidemment…

N° 284 – 11 mars 2016.

L’intifada dite « des couteaux » à cause du mode opératoire de ceux qui s’y livrent, ne fait plus la « une » des médias. On s’habitue à tout, y compris à vivre dans la terreur. Ou plutôt, les journalistes occidentaux s’y habituent, qui ont vite compris que ces attaques individuelles ne font plus recette. Parlez-nous d’attentats de masse comme ceux du 13 novembre à Paris, mais la mort au compte-goutte selon un processus répétitif, ce n’est pas très « porteur », comme on dit. Alors, oui, à l’occasion, on veut bien mentionner ces petits drames quasi-quotidiens, mais avec un vocabulaire qui laisse pointer la lassitude et l’accoutumance.

C’est ainsi que, désormais, on se laisse aller à quelques extravagances de langage sans même y voir le mal. On va parler de « la violence entre Israéliens et Palestiniens » : c’est équilibré, n’est-ce pas ? Ou bien on va distinguer entre les attentats commis dans les « territoires » et ceux commis sur le sol non-contesté à Israël (non contesté par qui?). Ou encore, on évoquera sur un ton dramatique qu’un Palestinien a été abattu par des policiers israéliens en omettant (involontairement bien sûr) de dire dans quelles conditions s’est produit cet événement. S’agissait-il d’une bavure ou d’une intense démangeaison du doigt du policier sur la gâchette de son révolver ? La liste serait longue de ces approximations sémantiques. La dernière, qui m’a incité à écrire ces lignes, provenait d’une radio du groupe Radio France. Le journaliste évoquait « la recrudescence des incidents entre Palestiniens et Israéliens ». Des « incidents », vous avez bien entendu. Qu’un(e) jeune Palestinien(ne) se saisisse d’un couteau ou d’un poignard et égorge ou éventre un paisible passant, c’est un incident. – En bon cartésien, je me suis reporté à mon dictionnaire habituel pour y chercher la définition du mot « incident » au cas où j’aurais une absence de mémoire. J’y ai trouvé : « 1265, du latin scolastique incidens, incidere, tomber sur, survenir. ♦ 1° Petit événement qui survient. Un incident sans importance. Incident imprévu, inopiné. ◊ Spécialt. Petite difficulté imprévue qui survient au cours d’une entreprise. Le voyage s’est passé sans incident. » Je passe sur l’incident diplomatique, l’épisode, la péripétie. Donc, pour un journaliste français, qui a vécu 2015 en France, ce qui se passe en Israël relève des « incidents » ?

Rappelons le bilan de cette nouvelle intifada entre le 1er octobre 2015 et le 22 février 2016, côté israélien : 27 morts et 300 blessés. A quoi il faut ajouter un climat de terreur entretenu, même si la population est très courageuse. Ce sont là des incidents ! L’article de Wikipédia qui fournit ces chiffres, parle également de 178 morts et 2000 blessés côté palestinien, « deux tiers présentés comme des agresseurs ». Ah bon ! Donc deux tiers des meurtriers ne sont que supposés être des agresseurs ; quant aux autres, que/qui sont-ils ? Des victimes innocentes de la férocité policière israélienne ? Notez que nous sommes là dans une « encyclopédie », autrement dit un ouvrage censé donner une information objective.

« Mal nommer les choses, écrivait Camus, c’est ajouter au malheur du monde. » Le problème, c’est que, s’agissant d’Israël, on ne cesse de mal nommer les choses, sciemment ou par ignorance, ou les deux ensemble. Dresser le florilège des dérapages verbaux en tout genre concernant le Moyen-Orient des 150 dernières années équivaudrait à rédiger une encyclopédie historique, politique, ethnique, etc. avec, pour chaque domaine, une remise à plat des connaissances, un rappel permanent des fondamentaux. Las, en la matière comme en d’autres, on se contente de répéter quelques poncifs, quelques fausses vérités, d’ignorer quelques évidences, et surtout de saupoudrer l’ensemble d’un verbiage pseudo-savant de café du commerce propre à mettre en valeur celui (celle) qui l’émet. Qui, de nos jours, se donne encore la peine d’aller vérifier ses sources, d’utiliser des conditionnels, d’entendre les différentes parties ? La notion de responsabilité s’est tellement diluée dans toutes les catégories professionnelles – l’exemple venant du sommet des administrations – qu’on serait bien en peine d’en attendre une once de la part des faiseurs d’opinion. Je tiens à dire clairement ici (car ça m’a été reproché) que je ne m’en prends nullement à la presse en particulier : je sais que c’est en amont, au niveau de la formation et des études qu’il

Illustration de l'apprenti-sorcier par F. Barth, 1882.

Illustration de l’apprenti-sorcier par F. Barth, 1882.

faudrait agir. J’ai l’impression que notre monde ressemble à ce désordre décrit par Paul Dukas dans l’Apprenti Sorcier. Il s’est emballé et on n’y prend plus le temps de lire, de parler, d’écouter. On est prostré autour de moyens de communication et de réseaux sociaux qui nous rendent autistes. Au lieu de nous rapprocher du monde qui nous entoure, ils nous en éloignent. C’est le temps du fast-food et du kleenex. Ce qui ne demande aucune préparation ni contrôle d’un côté, ce qui ne se répare pas mais se jette, de l’autre.

Tout cela ne serait pas si terrible (c’est le progrès en fin de compte) si ça ne s’accompagnait pas d’une attitude de désengagement et de refus des responsabilités. Or, l’information sur l’état du monde et les solutions à apporter aux conflits entre les peuples nécessite une pause dans nos vies, une réflexion éclairée sur les véritables enjeux. Ce n’est pas lorsque les drames s’exportent jusqu’à nos frontières que nous devons, dans la précipitation et l’irréflexion, nous en remettre à des faiseurs d’opinion dont, après tout, les aptitudes à résoudre les problèmes ne leur viennent pas nécessairement de leur amour du prochain et dont les motivations sont souvent démagogiques. La hantise, à peine une élection passée, de l’élection prochaine, devrait nous amener à ne pas nous dessaisir si promptement et commodément de nos libertés pour les remettre aveuglément entre les mains d’hommes et de femmes dont le comportement moral laisse trop souvent à désirer. N’êtes-vous pas frappés par la place tenue dans les bulletins d’information sur les affaires de corruption, d’abus de pouvoir, de harcèlement sexuel ou autre, de prises d’intérêt illégales, etc. ?

Alors, lorsque je vois que le conflit israélo-palestinien est traité avec tant de légèreté, présenté de manière souvent caricaturale et manichéenne, que l’Etat d’Israël est en permanence mis en accusation par une opinion mondiale manipulée par certains états qui ne respectent pas les droits les plus élémentaires de l’Homme, je suis très inquiet. Je sais qu’Israël n’est pas dirigé par des hommes politiques au-dessus de tout reproche. Mais du moins, c’est la seule démocratie à ma connaissance où un ancien président de la République et un ancien Premier ministre sont en prison. La politique d’Israël est ce qu’elle est, mais ses dirigeants ont été démocratiquement élus. Là-bas, pas d’élections avec des scores à 95 % ni des présidents à vie. Là-bas, chacun a le droit (et ne s’en prive pas!) de critiquer la politique de son pays. Les droits des femmes et de toutes les minorités y sont respectés et représentés. C’est pourquoi je m’insurge contre la présentation trop souvent tendancieuse qui peut être faite de ce qui s’y passe, occultant volontairement les avancées humaines, sociales, culturelles et scientifiques qui s’y rencontrent. C’est pourquoi je dis que l’égorgement ou l’éventration d’un père ou d’une mère devant ses enfants, d’un(e) soldat(e), d’un policier, d’un touriste ne sont pas des « incidents », et que le fait de « neutraliser » l’assaillant n’est autre que de la légitime défense. Est-ce trop demander qu’au moins les faits ne soient pas minorés et que les choses ne soient pas, selon l’expression d’Albert Camus, mal nommées ?
Shabbath shalom à tous et à chacun !  Bien amicalement, Daniel Farhi.

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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