Israël, lutteur devant Dieu, contre Dieu, pour Dieu. (Parasha Vayishla’h, Genèse 32:4 à 36:43)

Israël, lutteur devant Dieu, contre Dieu, pour Dieu.

Israël ! Depuis qu’en cette nuit dramatique, tu luttas avec l’« homme », tu n’as plus posé les armes. Tu as lutté contre Dieu, devant Dieu, avec Dieu. Mais tu as lutté.
Que dit le texte de ton ancêtre Jacob ? « Jacob ne sera plus ton nom, mais Israël, parce que tu as lutté avec Dieu et avec les hommes et que tu l’as emporté ». כי שרית עם אלהים ועם אנשים ותוכל. Ce « avec » Dieu signifie-t-il que tu étais aux côtés de Dieu ou contre Lui ? Qu’y a-t-il de plus proche que deux lutteurs au corps à corps ? S’étreignent-ils ? Veulent-ils s’entretuer ? Doivent-ils en passer par l’étreinte pour en arriver à la mort ? Quelle plus grande intimité physique et mentale que celle de deux hommes qui s’empoignent ?
Tu as lutté, Israël, avec et contre Dieu. Avec Dieu, parfois contre Lui-même lorsque Sa justice te révoltait. Tel Abraham, tu l’as interpellé : השופט כל הארץ « Juge de toute la terre ! ». Juge de toute la terre, Tu ne pratiquerais pas la justice ? Tes rabbins eux-mêmes, devant le Temple en flamme, ne T’ont-ils pas apostrophé : ce monde serait-il donc sans justice et sans juge ?לית דין ולת דיין. Et le Rabbi de Berditchev et Elie Wiesel ne T’ont-ils pas mis au défi d’expliquer Ton silence à Auschwitz ?
rabbin-daniel-farhi-lutte de jacob avec l'angeAvec Dieu, tu as lutté, Israël. A Ses côtés contre l’injustice des hommes, contre l’indifférence, contre la désespérance, contre la violence et la cruauté. Soldat-témoin de Dieu, tu étais toujours en première ligne des combats qui honorent l’être humain. Eclaireur de l’humanité, tu avançais dans les ténèbres pour guider les tourbes d’esclaves aveuglés par la souffrance. De ton corps tu as fait un rempart pour protéger les valeurs morales sur lesquelles reposait la Création divine. Est-ce trop de dire que derrière ces valeurs était Celui qui les avait révélées au monde et que tu Le protégeais du même coup ? Et lorsque tu agonisais sur les bûchers de l’Inquisition, au milieu des pogroms russes et polonais, sur l’Ile du Diable ou dans les chambres-à-gaz de Birkenau, pour qui, contre qui, devant qui, luttais-tu encore ?
Tu as lutté Israël ! De toutes tes forces, de tout ton génie, de tes mains nues. Tu as déchiré les voiles de l’obscurantisme ; et si, aujourd’hui, on peut parler d’humanitarisme, « ce stupide amour collectif qu’il faut nommer l’humanitarisme », comme disait Balzac, c’est parce qu’un jour tes prophètes ont dénoncé l’injustice, la misère, l’hypocrisie, l’égoïsme, la violence. Et si les valeurs de l’esprit l’emportent chaque jour un peu plus sur celles du matérialisme ; si la science, l’art, la culture ont un droit de cité croissant, c’est parce qu’au plus sombre du plus moyen « moyen-âge », tes enfants de 4 ans lisaient déjà la Torah en hébreu, entourés d’adultes analphabètes que les églises maintenaient dans une ignorance commode pour justifier les inégalités sociales.
Tu as lutté Israël ! Avec des hommes, avec des anges, avec des presque-dieux, avec Dieu peut-être lorsqu’Il était désespéré par Sa création. Tu as lutté au point que tes sacrifices, korbanoth, étaient à la fois des actes religieux qui te rapprochaient de Dieu et des combats qui t’affrontaient à Lui, jouant sur le double sens de ce mot hébraïque pour les désigner. Tes sacrifices : n’était-ce pas toi aussi parfois la victime ? Les hommes n’ont-ils pas fait ou voulu faire de toi un « holocauste » comme ils disaient ? Mais toi, combattant jusque dans l’emploi des mots, tu as refusé ce terme, et ce qu’il sous-entendait, pour lui préférer celui de Shoah, catastrophe, ruine, anéantissement sans pareil.
Traduisant l’épopée de ton ancêtre Jacob, Onkélos dit : « Ton nom ne sera plus Yaacov mais Israël parce que tu as lutté devant Dieu avec des hommes ». Le traducteur, par peur de dire « avec Dieu ou contre Dieu », a préféré « devant Dieu ». N’est-ce pas pire ? Israël, tu as donc lutté avec des hommes devant Dieu. Qu’était-Il donc Dieu ? L’empereur dont le pouce tourné vers le ciel pouvait épargner le misérable gladiateur que tu étais ? L’arbitre qui comptabilisait les points et les erreurs et distribuait les cartons de pénalité ? Le spectateur indifférent ?
Israël ! Quelle étrange destinée depuis cette nuit au bord du Yabok où « un homme » lutta pour la première fois avec toi. Tu sortis victorieux de ce combat, victorieux mais boiteux, fier mais diminué. Et depuis cette nuit, quelle longue nuit, et quelle longue lutte, que de victoires morales, que de blessures physiques et morales ! Mais au bout, la lumière. Cette lumière que tu entretiens dans tes maisons d’étude et de prière, dans le cœur de tes jeunes enfants, dans l’esprit de tes sages, dans la fougue de tes combattants. Cette lumière, un jour, sera cette aube dont le texte nous dit qu’elle se leva pour Jacob/Israël ויזרח לו השמש, « le soleil se leva sur lui ». Et cette lumière illuminera tes enfants et ceux de l’humanité, parce que tu n’auras jamais cessé de lutter, Israël !

Rabbin Daniel Farhi – Sermon prononcé au MJLF le 22 novembre 1991 – et adressé à un groupe d’amis le 25 novembre 2015.

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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