« Je Te demande la paix, seulement la paix » – Haftarah de la parasha Terouma, I Rois 5:26 à 6:13

« Je Te demande la paix, seulement la paix ».

« L’Eternel donna la sagesse à Salomon, comme Il le lui avait promis, de sorte qu’il y eut la paix entre Hiram et Salomon et qu’ils conclurent une alliance » (1 Rois 5,26). Ce verset introductif de la haftarah que nous lisons cette semaine et qui traite de la construction du Temple de Jérusalem, la ville de la paix, par Salomon, le roi de la paix, vient à point nous permettre d’évoquer un événement de l’actualité de cette semaine : l’installation au Caire d’une ambassade israélienne. Un événement sur lequel la presse s’est peu étendue, comme si les faits de guerre l’intéressaient plus que les faits de paix. Car c’est un pas de plus vers une paix totale entre l’Egypte et Israël que représente l’ambassade d’Israël au Caire. C’est un pas de plus vers une paix entre Israël et les autres états arabes, puisque nous voulons croire, comme Méir Rosenne l’affirmait avant-hier sur une antenne nationale, que la paix entre Israël et l’Egypte sera suivie de la paix entre Israël et d’autres pays arabes.

Mais revenons un peu sur le verset que je vous citais à l’instant. La traduction que je vous en ai proposée ne figure sur aucune version française. Aucune version, en effet, n’indique une relation de cause à effet entre la première partie du verset : « L’Eternel donna la sagesse à Salomon » et la seconde partie : « Il y eut la paix entre Hiram et Salomon ». Ma traduction « L’Eternel donna la sagesse à Salomon […] de sorte qu’il y eut la paix entre Hiram et Salomon » se base sur deux commentaires, celui de Metsoudat David et celui de Rabbi Lévi ben Guershom (RaLBaG). Que dit Metsoudat David ? « Il y eut la paix : c’est à cause de l’esprit de sagesse (rouah hokhma) qui se trouvait en Salomon que Hiram désira être en paix avec lui ». Quant à Rabbi Lévi ben Guershom, il exprime la chose en des termes presque similaires : « Ceci nous enseigne que la grande sagesse de Salomon fut la cause qu’il y eut la paix entre lui et Hiram, car c’est à cause de sa sagesse que Hiram l’aima (ahav oto) ». La paix, ici celle entre le roi de Tyr et le roi d’Israël, est donc le résultat de la sagesse. C’est là un enseignement auquel nous devons être très sensibles. Et je refuse de croire que la sagesse dont parle la Bible ici soit uniquement de l’esprit de calcul ou de la ruse. Car la finalité de cette paix entre Hiram et Salomon est, ne l’oublions pas, la construction du Temple, « maison de prières pour toutes les nations ». Dans sa prière d’inauguration de ce Temple, Salomon invoquera la protection et le pardon divins sur tous les hommes, israélites ou étrangers, qui viendront prier dans ce lieu de paix et de réconciliation. La sagesse nécessaire à l’établissement de la paix est de nature différente de celle de la stratégie ; elle relève de cette hokhma divine accordée à l’homme et qui comprend à la fois l’intelligence et la justice, le discernement et l’amour.

Et c’est bien pourquoi l’événement de cette semaine doit être vécu, non seulement comme historique, mais aussi providentiel. Et c’est pourquoi la banalisation de cet événement, pour reprendre l’expression d’un chroniqueur de radio, serait bêtise et malveillance. La Bible, par la voix des prophètes Jérémie et Ezéchiel, s’en prend vigoureusement à ceux qui annoncent la paix alors qu’elle n’est pas établie, mais que dire de ceux qui n’annoncent pas la paix lorsqu’elle existe ? Et c’est pourtant ce à quoi nous assistons depuis plusieurs mois : tous semblent vouloir minimiser la portée de la paix entre l’Egypte et Israël, comme s’il était déplacé, dans un monde livré à la guerre et à la violence, au chantage et au meurtre, de signer un traité de paix mettant fin à 32 années de conflit ! Méir Rosenne rappelait cette semaine que le traité de paix entre l’Egypte et Israël était le premier à être condamné par l’Assemblée des Nations Unies, laquelle mérite plus que jamais son appellation gaullienne de « machin ». Evidemment, l’on pourra dire que la « majorité automatique » a joué une fois de plus dans ce vote, que le traité ne résout pas le problème palestinien, mais pourquoi s’acharner sur ce qui devrait être salué comme un acte de sagesse et de courage ? Car de la sagesse et du courage, il en a fallu à l’Egypte et à Israël pour signer cette paix et en réaliser progressivement les étapes. La première (l’Egypte) a dû ignorer les réactions belliqueuses de son geste au sein du monde arabe ; le second (Israël) accepter de se dessaisir d’un territoire et de ressources qui lui assuraient un minimum de sécurité en cas d’attaque surprise. Il a fallu de part et d’autre de la confiance réciproque. Mais justement, ces mots de sagesse, de courage, de confiance, ne sont-ils pas complètement étrangers aux grandes organisations internationales, comme l’ONU, l’UNESCO, l’OMS ou le BIT ? Ils le sont parce que ce qu’ils recouvrent de profondément humain est bien plus difficile à mettre en œuvre qu’un vote de condamnation. S’unir pour condamner est plus facile que s’unir pour approuver. Parce que, pour approuver, il faut essayer de comprendre, d’admettre, autant de choses qui exigent un peu de cette hokhma dont parle la Bible et qui fait si cruellement défaut aux membres des organisations internationales. Les commentaires de Metsoudat David et de Rabbi Lévi ben Guershom disent que la sagesse de Salomon fit que Hiram voulut être en paix avec lui et l’aima. Si deux adversaires acceptent d’oublier un instant l’objet de leur litige pour regarder l’autre autrement que comme un ennemi, mais comme son prochain, comment ne naîtrait-il pas entre eux de l’amour et de la paix, à plus forte raison lorsque ces deux hommes sont issus d’une longue tradition spirituelle qui les rapproche beaucoup plus qu’elle ne dresse l’un contre l’autre ? Que ceux qui sont chargés de véhiculer l’information réfléchissent donc à cela et qu’ils se demandent s’ils ont pleinement rendu compte du miracle humain que représente le drapeau d’Israël flottant dans le ciel du Caire autrement qu’au terme d’une guerre victorieuse mais meurtrière !

Mais il y a encore autre chose qu’il faut dire. Il est possible que les adultes ne ressentent pas toujours les choses comme elles devraient l’être, parce que la vie leur a quelques fois fait perdre la spontanéité des enfants. Ils éprouvent plus du mal à s’extasier, à prier, à espérer, à dire leur angoisse que ne le font les enfants. C’est pourquoi il nous faut être particulièrement attentifs à ce que disent les enfants de la paix. Il est paru en 1974 un livre en hébreu intitulé hashalom shéli et traduit depuis en anglais et en français. Il regroupe des poèmes écrits par des enfants juifs et arabes sur le thème de la paix. A leur lecture, on sent bien toute la vanité des conflits qui déchirent le monde. L’on a envie de crier après la folie des hommes et les supplier d’écouter les enfants, car ce sont eux les sages. Voici la prière d’une petite fille de 13 ans, Shlomit Grossberg de Jérusalem : « Que Te demanderai-je, Dieu ? J’ai tout. Il n’y a rien dont je manque. Je demande seulement une chose et pas seulement pour moi ; c’est pour de nombreuses mères, et des enfants, et des pères. Pas seulement dans ce pays, mais dans de nombreux pays en guerre les uns contre les autres ; je voudrais demander la PAIX. Oui, c’est la PAIX que je veux, et Toi, tu ne refuseras pas le vœu d’une petite fille. Tu as créé le pays de la PAIX, dans lequel se trouve la ville de la PAIX, dans laquelle se trouvait le Temple de la PAIX, mais dans lequel ne se trouve pas encore la PAIX […] Que te demanderai-je Dieu ? J’ai tout. Je Te demande la PAIX, seulement la PAIX. » Voici un autre texte d’un garçon arabe de 13 ans, Tali Shurek de Beer-Sheva : « J’ai une boîte de peinture dont chaque couleur brille délicieusement. J’avais une boîte de peinture, avec des couleurs chaudes et fraîches, brillantes. Je n’avais pas de rouge pour les blessures et le sang ; je n’avais pas de noir pour un enfant orphelin ; je n’avais pas de blanc pour le visage de la mort ; je n’avais pas de jaune pour le sable brûlant. J’avais de l’orange pour la joie et la vie ; j’avais du vert pour les bourgeons et pour les fleurs ; j’avais du bleu pour des cieux clairs et brillants ; j’avais du rose pour les rêves et pour le repos. Alors, je me suis assis et j’ai peint la PAIX ». Encore un texte de Doron Zazon, petit garçon de 9 ans, de Give’at Nesher : « La Paix, c’est un pays tranquille ; la paix, c’est une rive en fleurs ; la Paix, c’est une mère heureuse ; la Paix, c’est un pays sans frontières; la Paix, c’est un garçon qui n’est pas un soldat ; la Paix, ce n’est pas qu’un rêve ; alors chante, chante des chants de paix, et elle viendra vers nous et elle ne disparaîtra plus jamais. La Paix, c’est un pays tranquille et sûr ; la Paix, c’est un pays sans gardes ; la Paix, c’est un pays sans sirènes d’alerte ; la Paix, c’est un mot de quatre lettres ; la Paix, c’est un temps de vérité ; la Paix n’est pas qu’un rêve ». Il y a ainsi une centaine de poèmes d’enfants juifs et arabes avec leurs dessins. Après avoir lu ce livre, on ne peut que trouver dérisoires les querelles des adultes, dérisoires leurs réactions ou leur absence de réactions face à la paix qui s’instaure entre l’Egypte et Israël. Leurs voix rejoignent celles de nos maîtres qui disaient qu’il n’y a rien au-dessus de la Paix entre les hommes. Le monde n’est-il pas basé sur la justice, la vérité et la paix ? Malheur à ceux qui empêchent l’avènement de la Paix. Malheur à ceux qui se gardent d’en parler là où elle s’instaure. Malheur à ceux qui ne comprennent pas que le monde entier ne vaut que pour la prière de ces petits enfants qui ont soif de paix, de sécurité, d’amour entre les hommes. Heureux sommes-nous de pouvoir constater de nos yeux la réalisation de la Paix après tant d’années de malheur. Prions le Dieu de Paix pour qu’Il établisse la paix entre Israël et toutes les nations voisines. Amen.

Rabbin Daniel Farhi – Sermon prononcé au MJLF le22 février 1980 – et adressé à un groupe d’amis le 19 février 2015.

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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