Joseph et ses frères, paradigme de l’histoire juive (Parasha Vayiggash, Genèse 44:18 à 47:27)

La parasha de cette semaine – Vayigash –, comme les deux précédentes Vayéshev et Miketz – relate l’aventure de Joseph, vendu par ses frères, emmené en Egypte où il devient le personnage le plus important après le pharaon. Or, dans le texte de cette semaine, nous assistons à l’épisode le plus intéressant, puisqu’il s’agit de la reconnaissance de Joseph par ses frères, le dénouement en quelque sorte de toute cette affaire. En effet, après les avoir mis à l’épreuve, Joseph décide de dévoiler son identité à ses frères qui ne l’avaient pas reconnu. « Je suis Joseph » leur dit-il, « mon père vit-il encore ? » Puis, voyant le trouble et la peur qu’il a ainsi fait naître, il ajoute : « Je suis Joseph votre frère que vous avez vendu en Egypte […] Ce n’est pas vous qui m’avez envoyé ici, c’est Dieu ». A la suite de cette révélation, et après avoir appris que Jacob it encore, Joseph renvoie ses frères auprès de lui, chargés de vivres et accompagnés de chariots pour ramener toute la famille en Egypte. Suivant le principe que tout ce qui est raconté de nos ancêtres dans la Torah est prémonitoire de ce qui doit nous arriver dans la suite des âges, on peut tirer de nombreux enseignements de l’histoire de Joseph telle que nous la décrit la Torah, et en particulier appliquer tels détails du destin de cet homme (Joseph) au destin d’Israël en général.

Il est facile par exemple de transposer tous les personnages en présence et de les remplacer par des entités, des réalités plus générales. Supposons un instant que Joseph symbolise le peuple d’Israël, que ses frères représentent les nations de la terre, que Jacob représente Dieu (!), et que le pharaon de cette époque symbolise telle ou telle terre d’accueil. La tradition n’a pas imaginé cette transposition, mais d’autres exemples tirés de la Bible nous permettent de la faire. Ainsi donc, lorsque les frères de Joseph le vendent à une caravane d’Ismaélites, on peut traduire ainsi : ce sont les nations de la terre qui se désolidarisent du destin d’Israël et jalousent son élection, cette fameuse élection qui a alimenté tant de haine et fait couler tant de sang pour avoir été mal comprise et aussi, ne craignons pas de le dire, pour avoir été si naïvement présentée par les Juifs eux-mêmes. Songeons à la manière orgueilleuse et naïve dont Joseph relate à ses frères les deux rêves qu’il a faits et où lui a été révélé son avenir. N’est-ce pas à partir de là que ses frères le haïssent, et n’est-il pas vrai que lorsqu’ils prennent la résolution de s’en débarrasser, ils diront : « Voilà l’homme aux songes qui arrive. Maintenant venez, tuons-le et jetons-le dans n’importe quelle citerne. […] Nous allons voir ce qu’il adviendra de ses songes ! » Si nous poussons la parabole, nous pouvons voir dans l’emprisonnement de Joseph, puis de son ascension jusqu’aux plus hautes fonctions, l’image des pérégrinations d’Israël tour à tour brimé, maltraité, calomnié (comme Joseph par la femme de Potiphar), et finalement accepté à cause de ses talents, mais aussi grâce à la bienveillance d’un quelconque pharaon de l’histoire. Et lorsque Joseph dit à ses frères : « Ce n’est pas vous qui m’avez envoyé ici, c’est Dieu », il est aisé de comprendre qu’Israël, s’adressant aux nations, leur affirme : quoi que vous en pensiez, vous n’êtes pas les artisans de mon destin, et le malheur comme le bonheur qui m’arrivent, ce n’est pas à vous que je les dois, mais à mon propre destin agencé par la providence divine depuis les origines. Et pourtant, malgré tout le mal que vous m’avez fait : « C’est moi Joseph, votre frère ». Je continue de me sentir appartenir à votre famille, la grande famille des nations.

Si maintenant nous abandonnons tous ces rapprochements purement imaginaires entre l’histoire de Joseph et celle d’Israël, pour nous en tenir à la tradition stricte, aux commentaires que nous ont légués les grands rabbins du Moyen-âge, nous verrons qu’eux aussi ont voulu trouver dans le récit un peu plus que ce qu’il dit vraiment et que leurs déductions ne manquent pas d’intérêt ni de renforcer ce que nous venons de dire.

En effet, lorsque les frères de Joseph retournent auprès de Jacob et qu’ils lui annoncent : « Joseph est encore vivant, c’est même lui qui gouverne tout le pays d’Egypte ! », la Torah nous dit de Jacob que « son cœur resta inerte parce qu’il ne les crut pas ». Cependant, quand ils eurent répété toutes les paroles que Joseph leur avait dites, quand il vit les chariots que Joseph avait envoyés pour le prendre, alors l’esprit de Jacob leur père se ranima et il dit : « Il suffit, Joseph mon fils est encore vivant ! » Or, qu’avait dit Joseph de si particulier qui fit que son père le crut vivant alors que les paroles et témoignages de tous ses autres fils n’avaient pas suffi ? Pour le comprendre, il faut suivre un des commentaires bibliques. Nous avons appris, dit-il, que les Israélites ont mérité de sortir d’Egypte grâce au mérite de quatre vertus : parce qu’ils n’ont pas modifié leurs noms ; parce qu’ils n’ont pas abandonné leur langue ; parce qu’ils ne se sont pas livrés à la calomnie ; et enfin parce qu’ils n’ont pas abandonné le précepte de la circoncision. Cette définition des vertus essentielles du peuple juif peut paraître à la fois trop particulariste et trop générale pour qu’on la retienne comme la seule possible. D’ailleurs, le problème n’est pas ici de définir le peuple juif, mais de mieux comprendre le discours de Joseph à ses frères. En effet, le commentaire applique à ce discours la définition que nous venons de rapporter. Citons-le à nouveau : Joseph a indiqué à ses frères comment il avait échappé à son mauvais sort en leur rappelant ces quatre points qu’il avait respectés scrupuleusement. Il n’avait pas changé de nom puisqu’il leur dit : « Je suis Joseph ». Bien que le pharaon m’ait donné le nom de Tsofnat-Panéah, je reste Joseph ; c’est mon nom à tout jamais. Il n’avait pas abandonné sa langue ainsi qu’il est dit : « C’est ma bouche qui vous parle ». Tous les commentateurs s’accordent à comprendre que c’était là une preuve supplémentaire de son identité que Joseph fournissait à ses frères car comment un gouverneur égyptien aurait pu parler l’hébreu ? Il n’avait pas non plus abandonné la circoncision, ainsi qu’il est écrit : « Approchez-vous de moi ». Cela signifie qu’il leur montra qu’il était circoncis. Il ne se livrait pas à la calomnie, ainsi qu’il est écrit : « Approchez-vous de moi ». Il ne voulut pas que Benjamin entendît le récit de sa vente par ses frères pour ne pas les déconsidérer à ses yeux, pas plus qu’il ne voulut dire à Jacob la vérité sur sa disparition afin qu’il ne maudît pas ses fils.

C’est donc là le sens des paroles de Joseph qui ont fait dire à Jacob : « Mon fils Joseph est vivant ! » Ces paroles étaient pour lui une preuve plus importante que toutes les distinctions d’Egypte. Mais l’exégèse pousse encore plus loin ses investigations sur le brusque revirement de Jacob quant à la nouvelle que son fils était vivant. Le texte dit en effet que c’est non seulement après avoir entendu les paroles de Joseph que Jacob sut qu’il était vivant mais aussi après avoir vu les chariots que les frères avaient rapportés. Les commentateurs font un subtil rapprochement entre les deux sens du mot hébreu agaloth qui peut vouloir dire soit « chariots », soit « vaches ». Selon une sorte de code secret entre Jacob et Joseph, ce dernier aurait ainsi fait savoir à son père qu’il avait continué d’étudier la Torah pendant son absence, et plus particulièrement les lois relatives à la égla aroufa, la vache rousse que l’on sacrifiait dans le cas de découverte d’un cadavre dont on ignorait le meurtrier, tout comme les frères de Joseph qui avaient rapporté à Jacob sa tunique ensanglantée, laissant croire qu’il avait été victime d’une bête sauvage.

Ainsi, finalement, si l’on reprend l’image du début, Joseph symbolisant le peuple d’Israël et Jacob, Dieu, on peut dire qu’au bout de toutes ses peines, Israël conserve l’espoir que Dieu reconnaisse sa loyauté et les efforts immenses qu’il a accomplis pour rester lui-même au milieu de toutes sortes de nations au sein desquelles il ne lui a pas toujours été facile de vivre sans s’assimiler totalement et sans s’écarter dès lors de sa mission. Au contraire, le peuple juif, à travers son histoire, a dû faire preuve de son genius for creative assimilation, comme l’appelait dans un récent article de la West London Synagogue Review, le rabbin Michael Gouldston, génie dont témoigne particulièrement la fête de Hanouccah que nous venons de célébrer. Il est vrai qu’il a été aidé dans ces épreuves par son attachement à certains principes indéfectibles tels que ceux qui ont été évoqués dans le commentaire cité plus haut, comme par exemple le respect de la circoncision qui, si l’on veut, est le symbole d’un certain nombre d’autres commandements de base qui furent un ciment entre les Juifs de tous les pays et de toutes les générations. Très importante fut également la conservation de l’hébreu comme langue d’étude et de prière, une sorte d’esperanto des Juifs du monde entier. Mais au-dessus de tout, on pourrait placer ce que la tradition exégétique appelle « n’avoir pas changé de nom » qui est beaucoup plus que le simple fait d’avoir conservé son nom patronymique, qui représente la volonté d’un peuple dispersé de ne jamais se fondre dans son entourage, de conserver sa personnalité intrinsèque, cette personnalité qui lui vient de son étude de la Torah. Mais aussi de tout un passé qu’il n’a jamais renié, fût-ce au prix de sa vie.

Notre devoir est de méditer sur tous ces problèmes aujourd’hui plus que jamais où nous sommes happés par la vie quotidienne vertigineuse qui est la nôtre. Nous devons nous demander s’il nous est plus difficile de rester juifs à une époque de liberté de penser et d’agir, que ce ne le fut pour Joseph dans un pays où régnaient l’idolâtrie, l’esclavage, la perversion la plus totale et l’obscurantisme intellectuel, voire la magie. Il ne s’agit pas de refuser systématiquement tout ce qui nous vient de l’extérieur, mais de sélectionner ces données et de les adapter ou de les rendre compatibles avec notre héritage spirituel, qu’il nous reste bien souvent à découvrir, hélas. Alors, on pourrait dire de nous, de notre peuple : « Il est vivant », comme s’écria Jacob pour Joseph, car c’est bien d’une vie spirituelle qu’il est question, et c’est bien à ces symptômes définis par notre tradition qu’on la reconnaît et qu’on peut la distinguer de l’extinction totale. Amen.

Rabbin Daniel Farhi – Sermon prononcé à l’Union Libérale Israélite le 19 décembre 1969 – et adressé à un groupe d’amis le 17 décembre 2015.

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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