La fonction pastorale du rabbin.

Un de mes amis, Hervé-Elie Bokobza, a écrit récemment sur le sujet « le rabbin et son utilité ». Dans son étude très documentée, il explique que la fonction moderne du rabbin à qui on a administré la semikha – l’ordination – est essentiellement de dire la loi ; contrairement au prêtre chrétien qui « est responsable du culte et des affaires religieuses », à peu près comme l’étaient les cohanim à l’époque du Temple. Mais il constate également que la possibilité d’administrer la semikha s’étant perdue, puisqu’il faudrait qu’elle le soit par quelqu’un qui l’aurait reçue en ligne directe de Moïse (!), désormais n’importe quel fidèle peut exercer des fonctions en matière de loi. « En conséquence, rien n’interdit à quiconque de contredire les décisions rabbiniques, dès lors que celui-ci fonde son argumentation sur des preuves solides. Ce principe vaut même pour s’opposer à l’opinion de son propre maître. » Et Hervé-Elie Bokobza de conclure : « Selon ce que nous venons de montrer, à savoir que l’autorité halakhique n’est plus l’apanage du rav, en quoi alors se caractérise la mission d’un rabbin aujourd’hui ? Selon R. Haïm Soloveichik (1853-1918) de Brisk : « Le rôle d’un rabbin c’est d’intervenir en faveur des esseulés et des abandonnés, défendre l’honneur des pauvres et sauver l’oppressé des mains de son tyran ».
rabbin-daniel-farhi-vieux rabbinPour avoir exercé les fonctions rabbiniques durant 43 ans, je m’interroge sur les deux définitions proposées ici : ou celle de législateur, ou celle d’un pasteur d’hommes et d’âmes. Mais auparavant, je voudrais vous dire comment je suis devenu rabbin alors que rien ne m’y prédisposait, sinon le fait d’avoir grandi dans une famille juive traditionnelle. Après ma bar-mitsva, j’ai continué d’aller à la synagogue pour les offices religieux et les activités du groupe de jeunes. A la fin de mes études secondaires, le rabbin de ma communauté, André Zaoui ז »ל, m’a conseillé de faire une année d’études juives qui « ne m’engagerait à rien ». Oui mais voilà, cette année au cours de laquelle j’ai découvert l’étude des textes, de la langue hébraïque, l’histoire et la pensée juives, m’a donné l’envie de continuer ! Pour quoi faire ? Rabbin, sûrement pas ! D’ailleurs il y en avait un déjà dans l’unique communauté libérale de l’époque. J’ai donc pensé à l’enseignement, et ce n’est que progressivement que j’en suis venu à l’idée du rabbinat qui, comme son nom l’indique, contient la mission d’enseigner. Du coup, au terme de six années d’études, et après dix-huit mois de service militaire, je me suis trouvé à diriger une petite communauté naissante de banlieue qui dépendait de la synagogue à laquelle j’appartenais. Deux ans après, le rabbin Zaoui ayant émigré en Israël, j’ai pris sa place à la rue Copernic. Dire que mes études m’avaient préparé à la tâche qui m’attendait serait très exagéré ! En fait, j’avais acquis des connaissances et une méthode pour continuer d’apprendre, mais rien ou presque sur le quotidien d’un rabbin de communauté.

Mon ministère rabbinique m’a d’emblée, jeune homme que j’étais, conféré une autorité et un respect sans aucun

Gran-rabbin Joseph Cahen. Bordeaux 1940.

Gran-rabbin Joseph Cahen. Bordeaux 1940.

doute attachés à la fonction bien plus qu’à celui qui l’incarnait. Quel piège ! Du jour au lendemain, l’étudiant frais émoulu de l’école rabbinique était sollicité par des familles pour les accompagner dans les grands moments de leur vie, de la naissance à la mort. Tour à tour confident, conseiller, juge, ami, professeur, officiant, conférencier, spécialiste en cashrouth, en traditions autour des fêtes juives, etc. Bien sûr, dans de nombreux métiers, on apprend « sur le tas », avec cette nuance d’importance que le « tas » en question, c’était, non pas un matériau ou une technique, mais bien de la glaise humaine. Sauf aussi que l’attente était illimitée face à mes compétences qui ne l’étaient pas. Et puis, au cours des années, j’ai découvert qu’une grande partie de ce qu’on attendait de moi était d’écouter attentivement et avec empathie, de fournir les principaux éléments d’un judaïsme dont la connaissance manquait souvent à des fidèles dont les suites de la Shoah avaient été cause qu’ils n’avaient pas reçu (ou peu) d’éducation juive. Et ça, je pensais pouvoir le faire parce que j’avais eu la chance d’être élevé dans deux familles aimantes : celle de ma naissance et celle des Justes qui nous avaient recueillis, ma jeune sœur et moi.

Au fil des années, j’ai investi ma fonction autant qu’elle m’a investi. Je pense que je n’aurais pas pu la remplir si : 1° Je m’étais enorgueilli de la place prééminente qui était la mienne ; 2° Si je n’avais pas aimé passionnément mon prochain et n’avais pas été entièrement disponible pour répondre à ses besoins, qu’ils fussent éducatifs, affectifs, intellectuels, spirituels ; 3° Si j’avais exercé cette fonction de manière bureaucratique ou médiatique ; 4° Si j’avais essayé de m’identifier à tel ou tel modèle en oubliant que l’essentiel est de rester soi-même, voire de le devenir. Lorsqu’il y a cinq ou six ans, j’ai publié chez Albin Michel mon livre « Profession rabbin », la femme qui m’a accompagné dans son écriture en dirigeant des entretiens que nous eûmes alors pendant plusieurs mois, (professeur de philosophie au Centre Sèvres, spécialiste  de Hegel), voulait que j’intitule mon livre « J’aime les gens » ! Même si je ne n’ai pas, pour de multiples raisons, suivi son conseil, il n’en reste pas moins qu’au terme de ces dizaines d’heures où nous avons évoqué ma « profession », ce qu’elle avait retenu comme essentiel était l’amour des autres. C’est pourquoi la définition du rav Soloveichik que cite Hervé-Elie Bokobza me convient davantage que celle de l’homme (ou de la femme!) qui dit la loi. Naturellement, il est primordial que le rabbin connaisse cette loi pour l’enseigner, mais sûrement pas pour l’asséner. On dit que l’homme n’est pas fait pour le shabbath : c’est le shabbath qui est fait pour l’homme. Si le rabbin oublie cet enseignement premier, il risque alors de ne présenter du judaïsme qu’un carcan lourd à porter et ne se souciant pas de ceux qui y cherchent des réponses et des chemins pour s’y engager.

" Le chat du rabbin "

 » Le chat du rabbin « 

Le rôle du rabbin tel que je le conçois, c’est celui d’un homme étudiant et enseignant toute sa vie, se portant auprès de ceux qui ont besoin de lui, exigent pour lui-même, tolérant pour les autres, à la fois pédagogue, psychologue, écoutant, aimant et respectant chacun. C’est aussi, dans les moments-clés de l’existence, d’être présent et d’y apporter chaleur et compétence, joie et consolation. Cela ressemble à la définition d’un homme parfait ! Je dirai qu’il s’agit plutôt de celle d’un pasteur, comme évoqué plus haut, c’est-à-dire de quelqu’un capable de faire le chemin et d’amener à bon port ceux qui s’adressent à lui. Ce n’est certes pas facile, mais extraordinairement exaltant. Au soir de ma carrière et de ma vie, je me dis que si c’était à refaire, je recommencerais et ce, malgré tous les dangers attachés à une fonction où le contact humain peut être mal interprété. S’il m’arrive d’être las, je repense à ces milliers d’enfants, de jeunes couples, de candidats à la conversion, de parents, de malades, de familles en deuil que j’ai côtoyés dans le bonheur et dans l’épreuve. Aussitôt un vent de jeunesse souffle dans mes cheveux absents et réchauffe mes incertitudes.

 

Shabbath Shalom à tous et à chacun, Bien amicalement, Daniel Farhi.

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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