Notre commune responsabilité.

N° 141 – 11 juin 2013 – Pour ouvrir cette chronique, je voudrais raconter une petite histoire que m’a transmise la semaine dernière un cousin de mon épouse. Mais, pour que vous puissiez tous la savourer, il me faut vous expliquer une notion juive : le miniane – nombre – qui désigne les dix personnes nécessaires pour procéder à une prière communautaire. J’y reviendrai plus loin. Donc, lorsque l’on veut procéder à un office communautaire, où que ce soit – synagogue, domicile, dehors–, c’est-à-dire incluant certaines prières particulières, notamment la lecture du rouleau de la Torah et le kaddish, il est obligatoire d’être au minimum 10 personnes. Inutile de dire combien cette notion de miniane fait appel au sens des responsabilités de chacun. En effet, il suffit qu’une personne manque et certaines prières capitales ne peuvent être dites. Chacun peut se dire : c’est peut-être à cause de moi que l’office n’a pas pu se dérouler normalement !

Et maintenant la petite histoire. C’est une petite synagogue dans laquelle se réunissaient chaque matin dix hommes (selon la vision orthodoxe ; les femmes comptent aussi pour les libéraux), y compris le rabbin. Un jour, on voit arriver un onzième homme ! Tout le monde l’accueille chaleureusement et lui souhaite la bienvenue. Le lendemain matin, il n’y avait plus que deux hommes : le rabbin et le nouveau venu ! Bien sûr, chacun des neuf absents avait dû se dire que s’il ne venait pas, ce ne serait pas grave puisqu’il y avait le nouveau…

Cette histoire m’a beaucoup amusé et j’espère que vous aussi. Maintenant, si nous voulons la prolonger plus sérieusement, nous y voyons cette tendance assez naturelle à nous  décharger de nos responsabilités sur les autres. Je vais vous raconter un midrash qui ressemble un peu à l’histoire précédente, mais qui introduit une note plus dramatique. A bord d’un bateau en perdition, des hommes remarquent un de leurs voisins en train de percer un trou sous sa place. Ils s’écrient : « Malheureux, que fais-tu ? Nous allons tous mourir à cause de toi ! » Il leur répond tranquillement : « Vous ne courrez aucun risque puisque c’est seulement sous mon siège que je perce ! » Ce midrash, comme la petite histoire du miniane, vient nous mettre en garde contre une attitude trop individualiste, voire égocentrée ou égoïste, en face du monde qui nous entoure, qu’il s’agisse de la société ou de la nature. Or, la Bible, dès l’origine, nous indique que : 1° Nous sommes responsables de notre frère (Caïn et Abel) ; 2° Nous sommes les gardiens de cette terre que Dieu nous a donnée le’ovdah ouleshomerah – pour la travailler et pour la préserver –. Ce qui veut dire que nos actions individuelles comme notre inertie, nos paroles comme nos silences, ont une répercussion sur le devenir de la planète et de ses habitants. Il nous est impossible, interdit, de nous dire que nos petites vies individuelles n’ont aucune importance par rapport à l’ensemble du monde humain ou de l’écologie. Pour l’expliquer, je veux revenir à la notion du miniane. D’où vient-elle ? D’après notre tradition, c’est de la discussion qu’intente Abraham avec Dieu lorsqu’Il vient lui annoncer la destruction prochaine des deux villes pécheresses de Sodome et Gomorrhe. Abraham va discuter pied à pied pour que Dieu épargne ces deux villes, arguant qu’il s’y trouve peut-être cinquante justes. Dieu le rassure et lui dit que si c’est le cas, Il épargnera les deux villes. Abraham, s’enhardissant va demander : et pour quarante-cinq justes, et pour quarante, trente, vingt, dix ? A chaque fois, Dieu lui promet d’épargner Sodome et Gomorrhe. Mais Abraham n’ose pas aller plus loin. C’est de là qu’on a déduit qu’une communauté est composée d’au moins dix personnes. [Ici, une parenthèse personnelle. Les textes rabbiniques ont parlé de dix hommes, non de dix personnes, selon le principe qui veut que les commandements dont l’exécution exige une heure fixe dans la journée, les femmes en sont exemptées, du fait du rôle domestique que la tradition leur réservait. Mais on peut objecter plusieurs choses à cela. 1° Le rôle de « la femme au foyer » est aujourd’hui dépassé. Nombreuses sont celles qui travaillent à l’extérieur et qui se réalisent ainsi pleinement, sans pour autant délaisser l’éducation de leurs enfants et la tenue de leur maison, mais ni plus ni moins que les hommes. Cette évolution du statut de la femme en navre plus d’un. Je pense, au contraire, qu’elle correspond à de nombreux textes de notre tradition qui exaltent la femme, mais qui, trop souvent, se heurtent à une halakha – loi – trop sexiste. 2° Même dans une vision orthodoxe, ne peut-on imaginer qu’une femme n’ait pas/plus d’obligations familiales, et que donc elle puisse se libérer à heures fixes pour participer à un miniane mixte ? 3° Ici j’introduis une remarque personnelle (si vous devez la citer, il faudra le faire en mon nom!) un peu malicieuse. Lorsqu’Abraham parlait de justes dans Sodome et Gomorrhe, et étant donné ce qu’on reprochait communément à leurs habitants, jusqu’à en avoir fait un substantif, la sodomie, ne peut-on imaginer que ces justes avaient plus de chances d’être des femmes que des hommes ? Hum, hum ! 4° Dans le texte, Abraham parle de tsadikim, de justes en général, et l’on sait que le pluriel inclue le masculin et le féminin. S’il avait voulu désigner des mâles, il aurait dû dire anashim tsadikim ou encore zekharim tsadkim, mais puisque tel n’est pas le cas, il faut – comme dans toutes les éditions de la Bible – traduire par « justes » de manière générique et asexuée. 5° Les rabbins qui, à l’époque, étaient tous des hommes, ont transformé une exemption en interdiction, interdisant ainsi aux femmes de participer à de nombreuses mitsvoth, et c’est bien regrettable.]

Donc, la notion de miniane est née du texte biblique (Genèse 18) où Abraham sous-entend fortement l’idée qu’une poignée d’hommes (et de femmes !) peut suffire à sauver deux grandes cités. Cela fait aussi penser à la théorie hassidique selon laquelle, à chaque génération, il y a trente-six justes sans lesquels le monde ne subsisterait pas. Il me semble que ces textes (et bien d’autres) viennent nous dire notre immense responsabilité à tous les niveaux : familial, communautaire, social, politique, écologique. Et surtout, n’allons pas nous dire : ce que je ne fais pas, d’autres le feront à ma place. Ou encore : à quoi bon ma petite action ? Elle ne changera rien ! Le judaïsme dit exactement le contraire lorsqu’il affirme par exemple que l’action d’un seul homme peut hâter ou retarder l’arrivée du Messie. Le judaïsme est exactement à l’opposé du totalitarisme. Il accorde à chaque individu une valeur immense, et bien sûr une responsabilité non moins immense. La société qu’il prône est une société à responsabilité illimitée (SARI et non SARL). Alors, vous voyez combien la petite histoire du début, même si elle est très drôle, contient une infinie leçon. Ne la perdons pas, cette leçon, et transmettons-là à nos enfants de génération en génération.

Shabbath Shalom à tous et à chacun.

Daniel Farhi

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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