La loi du retour : vingt fois sur le métier…

N° 185 – 17 avril 2014.

Ainsi le nouveau grand rabbin ashkénaze d’Israël, David Lau, estime que la loi du retour est « problématique » et qu’il est temps de la changer. Il dénonce le fait que, selon lui, cette loi permettrait d’accueillir toutes les misères du monde sans se préoccuper du statut de juif des postulants.

Inutile de dire combien cette contestation de la loi du retour est rémanente depuis son adoption par la Knesseth le 5 juillet 1950. Régulièrement, elle est remise en cause par les ultra- religieux qui souhaiteraient avoir le monopole de décider qui est juif.

Je ne résiste pas, au moment d’en rappeler le contenu, à vous citer ces quatre vers de l’Art Poétique de Boileau (Chant 1), tant ils sont de circonstance en la matière :

Hâtez-vous lentement, et sans perdre courage, / Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage, / Polissez-le sans cesse, et le repolissez, / Ajoutez quelquefois, et souvent effacez.

 Après cette incursion salutaire et plaisante dans le champ de l’un des plus grands poètes et critiques français, Nicolas Boileau (1636-1711), j’en reviens à la loi du retour, l’une des toutes premières votées par le jeune Etat d’Israël (« Ce siècle avait deux ans », cet Etat aussi). Que dit-elle ? En voici quelques extraits dans sa version de 2006.

1. Tout Juif a le droit d’immigrer en Israël.
2. a) L’immigration se fera avec un visa d’immigrant.
2. b) Un visa d’immigrant sera délivré à tout Juif qui aura exprimé le désir de s’établir en Israël, à moins que le ministre de l’intérieur soit convaincu que le candidat :
1) mène des activités dirigées contre le peuple juif ; ou
2) risque de porter atteinte à la salubrité publique ou à la sécurité de l’État ; ou
3) a un passé criminel susceptible de mettre en danger le bien-être public.
3. a) Un Juif qui vient en Israël et manifeste ensuite le désir de s’établir peut, alors qu’il se trouve encore en Israël, recevoir un certificat d’immigrant.
3. b) Les exceptions précisées au paragraphe 2. b) s’appliqueront également à la délivrance d’un certificat d’immigrant, mais une personne ne sera pas considérée comme mettant en danger la santé publique du fait d’une maladie contractée après son arrivée en Israël. […]
4. A a) Les droits d’un Juif aux termes de cette loi, les droits d’un immigrant selon la loi sur la nationalité de 1952, et les droits d’un immigrant aux termes de toute autre loi sont aussi accordés aux enfants et petits-enfants d’un Juif, à son conjoint et au conjoint d’un enfant ou d’un petit-enfant d’un Juif — à l’exception d’une personne qui était juive et a, de sa propre volonté, changé de religion. […]
4. B Pour les besoins de cette loi, « un Juif » désigne une personne née d’une mère juive ou convertie au judaïsme et qui n’est pas membre d’une autre religion. […]

Chacun aura compris que c’est l’alinéa 4.B qui est le sujet de la polémique entre les Israéliens laïques, les libéraux et les massortim, les orthodoxes et les ultra-orthodoxes. QUI EST JUIF ? C’est la question qui est devenue primordiale depuis la création de l’Etat d’Israël, alors qu’il est clair qu’elle ne l’était pas jusque-là. Considérons en effet que la loi biblique était la patrilinéarité ; que depuis l’époque romaine elle est devenue la matrilinéarité. Et qu’en tout état de cause la question de « qui est juif ? » n’a jamais été au centre des préoccupations des autorités rabbiniques, comme il est aisé de le constater dans le judaïsme consistorial français jusque dans les années d’après-guerre, alors qu’il  est devenu aujourd’hui l’un des plus orthodoxes du monde !

Selon l’actuelle loi du retour non-amendée (et nous espérons qu’elle le restera !), une personne est considérée comme juive si elle est de mère juive ou convertie au judaïsme. Ce qui, bien sûr, déplait aux orthodoxes, c’est que la loi n’ait pas stipulé : « convertie au judaïsme כהלכה (kahalakha) selon la halakha », c’est-à-dire selon les critères du Shoulhane Aroukh de Joseph Caro (1560), lui-même reprenant une législation qui n’a cessé de se durcir depuis l’époque romaine. Rappelons que dans le traité Yevamoth du Talmud, la procédure de conversion était simplifiée à l’extrême dès lors qu’un non-juif – en des temps où la situation des Juifs était dramatique – demandait à devenir juif. On lui rappelait les dangers qu’il encourait, on lui enseignait miktsath hamitsvoth, quelques commandements peu nombreux, il devait se faire circoncire et, homme ou femme, s’immerger dans le mikvé, bain rituel.

Ce que le grand rabbin David Lau, comme nombre de ses prédécesseurs, voudrait, c’est un Etat d’Israël composé uniquement de Juifs, de surcroît pouvant faire valoir plusieurs quartiers de judéité familiale. A ses yeux, les ex-refuzniks de l’Union Soviétique ne sauraient être reconnus sans une conversion appliquant les critères les plus sévères alors même que ces hommes et femmes ont bravé l’un des pires totalitarismes pour pouvoir émigrer en Israël. Idem pour les Juifs éthiopiens qui ne pourraient pas se prévaloir d’une tradition pourtant héritée de l’époque du roi Salomon.

Le grand rabbin David Lau est le fils du grand-rabbin Israël Meir Lau, survivant (à l’âge de 8 ans) du camp de Buchenwald, et qui fut grand rabbin ashkénaze d’Israël de 1993 à 2003. Peut-être conviendrait-il qu’il s’interroge sur la judéité des victimes de la Shoah. Selon ses critères, une certaine partie d’entre elles ne devraient pas être considérées comme juives puisque de mère non-juive, voire ni de père ni de mère juifs mais seulement dotés d’un grand-père ou d’une grand-mère juifs. Il est vrai que les chambres à gaz et les fosses communes lituaniennes, russes ou ukrainiennes ont recueilli des cadavres pas toujours « kasher ». Faudra-t-il transformer, selon les critères de Monsieur David Lau, Israël en un état racial ?

Mais au fait, qui est David Lau ? Selon « Tribune Juive », le tout frais émoulu grand rabbin ashkénaze d’Israël s’est illustré une semaine après son élection, d’une manière très particulière. Je cite l’article de Line Tubiana du 31 juillet 2013 : Le nouveau grand rabbin ashkénaze David Lau, élu à ce poste la semaine dernière, est déjà impliqué dans son premier scandale : un enregistrement d’une remarque qu’il a faite lundi sur les joueurs de basket-ball a été porté mardi à la connaissance du public, suscitant de vives réactions.  Tentant de convaincre les jeunes gens ultra-orthodoxes de s’abstenir de cette pratique de plus en plus courante qui les pousse à regarder les matchs de basket-ball chez les dépanneurs de quartier (la plupart des haredim n’ayant pas de postes de télévision à la maison), le nouveau grand rabbin a demandé : « Qui se soucie de savoir si un tas de « Cushim » (un terme familier péjoratif pour les Juifs éthiopiens nombreux dans l’équipe israélienne de basket-ball) de Tel- Aviv a battu un tas de « Cushim » grecs ? » Voilà comment le grand rabbin ashkénaze d’Israël considère les Israéliens d’origine éthiopienne ! Cela en dit long sur son approche du problème de « qui est juif ? » au sein de la loi du retour.

Espérons que les tentatives toujours infructueuses des éléments les plus orthodoxes au sein de la Knesseth et de la société israélienne pour modifier la loi du retour n’aboutissent jamais, et surtout qu’Israël reste cette démocratie unique au Moyen-Orient, où Juifs, Chrétiens et Musulmans se côtoient quotidiennement, où les critiques les plus sévères en matière de politique peuvent se faire entendre, où la médecine est au service de tous, où l’accueil de l’étranger reste une réalité.

 Shabbath Shalom et Hag Saméah à tous et à chacun. Bien amicalement, Daniel Farhi.

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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