La rétribution de nos actes: justice mystérieuse ou hasard? (Parasha Vaéra 6:2à 9:35)

La rétribution de nos actes : justice mystérieuse ou hasard ?

Les deux premiers versets de la parasha que nous lisons cette semaine ont abondamment fourni en commentaires les rabbins qui se sont penchés dessus depuis des siècles. En effet, Dieu, s’adressant à Moïse avant que celui-ci n’accomplisse l’essentiel de sa mission auprès de Pharaon, lui dit : « Je suis apparu à Abraham, Isaac et Jacob en tant que « Divinité souveraine ». Ce n’est pas en Ma qualité d’être immuable que Je me suis manifesté à eux ». Cette traduction française de l’hébreu, due au rabbinat est sans doute la meilleure pour rendre la différence entre les deux termes de אל שדי (El Shaddaï) et de יהוה (Adonaï). Or, ce verset intervenant après un reproche de Moïse à Dieu de notre précédente parasha, où le prophète s’écriait : « Seigneur, pourquoi as-Tu fait du mal à ce peuple ? Pourquoi m’as-Tu envoyé ? », est diversement interprété par les grands exégètes juifs. Les uns y voient un reproche voilé de Dieu à Moïse, les autres la constatation d’un privilège par rapport aux trois patriarches.

Pour les premiers donc, ce verset où Dieu fait remarquer à Moïse que ce n’est qu’à lui qu’Il s’est fait connaître sous le nom de YHWH (Eternel), alors qu’à Abraham, Isaac et Jacob Il n’avait révélé que le nom de Shaddaï (Puissant) serait un reproche voilé. Le midrash dit en effet : « A de nombreuses reprises Je suis apparu à Abraham, Isaac et Jacob comme El Shaddaï et Je ne leur ai pas fait connaître Mon Nom de Adonaï comme Je te l’ai fait savoir. Mais ils n’ont pas critiqué Mes actes. » Et le midrash poursuit en donnant des preuves de la foi inconditionnelle des trois patriarches. Alors que pour Moïse, à peine Dieu l’a-t-Il investi de sa mission, qu’il Lui demande Son vrai Nom, et qu’il se plaint des maigres résultats de ses premières démarches auprès du Pharaon. Cette interprétation de notre verset peut se résumer ainsi : les patriarches sont infiniment supérieurs par la foi et l’obéissance à Moïse puisque Dieu n’a pas eu à leur révéler Sa vraie nature pour qu’ils agissent, alors qu’Il a dû le faire pour que Moïse accomplisse sa mission. Mais il faut dire que le midrash a toujours marqué une préférence pour les patriarches, et c’est à cette sympathie qu’il faut attribuer ce jugement sévère pour Moïse.

Pour d’autres commentateurs, dans ce verset, il faut voir exactement le contraire : Moïse est à même de constater l’amour que lui porte Dieu, et Sa confiance, puisqu’à lui, et lui seul, Il juge bon de révéler Sa vraie nature, la face qu’Il cache aux autres créatures. Mieux encore, dans la réponse que Dieu fait à Moïse, au reproche qu’il lui adressait dans les derniers versets de la parasha précédente, il y a une sorte de souci de justification du Créateur à Sa créature. Dieu est amené à reconnaître, selon Rashi, à propos des promesses faites aux patriarches הרבה הבטחות הבטחתים ולא קיימתים « J’ai leur ai fait de nombreuses promesses que Je n’ai pas tenues ». Ce serait pour cette raison que Dieu ne Se serait pas révélé à eux sous le nom de YHWH qui inclut notamment l’idée de : נאמן לשלם שכר למתהלכים לפני « fidèle à récompenser ceux qui marchent dans Mes voies ».

Mais, si nous voulons aller un peu plus loin, il nous faut lire et réfléchir au commentaire de Rambane à ce sujet. Il aborde en effet le problème de la justice dans le monde. Pour lui, les deux noms de Dieu cités dans ce verset se rapportent à des degrés différents de communication, de perception d’une part, d’action de Dieu dans le cours des choses et dans l’histoire des hommes, d’autre part.

Rambane fait remarquer les verbes différents employés par la Bible pour qualifier les rapports entre Dieu et les patriarches d’un côté, entre Dieu et Moïse d’un autre côté, C’est le verbe ראה (raoh) « voir, apparaître » qui est employé lorsqu’il s’agit d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. Pour Rambane, comme pour d’autres commentateurs contemporains, ce verbe « voir » désigne un degré important de révélation, mais cependant moins important que le verbe ידע (yado’a), « savoir, connaître » employé pour Moïse. Dans le premier verbe il n’y a qu’une sorte d’intuition, dans le second c’est une certitude qui est exprimée, certitude due à la connaissance directe et intelligente. Certes, c’est déjà une qualité que de voir réellement les choses que d’autres sont incapables ou ne désirent pas voir. Certes, Abraham était un visionnaire, un prophète très en avance sur son époque, mais théologiquement parlant moins important que Moïse ou qu’Isaïe. Un commentaire de Jacob Ben Asher, qui vécut en Allemagne et en Espagne (1270-1340), et qui porte le nom de « Baal hatourim » va même encore plus loin dans cette appréciation de Rambane sur la différence qualitative entre la perception divine d’Abraham et de Moïse. Il fait remarquer que si l’on prend les dernières lettres des trois mots וארא אל אברהם, « Je suis apparu à Abraham », on obtient le mot אלם (ilem), qui signifie sourd, non réceptif, et il ajoute, en parlant des trois patriarches, עשו עצמם אלמים ולא הרהרו אחרי מדותי, « Ils se sont bouché les oreilles et n’ont pas réfléchi aux voies divines ». Ici, il convient de placer une remarque importante pour atténuer la sévérité du jugement de Jacob Ben Asher. Le commentateur en veut à Abraham et ses descendants de n’avoir pas cherché à percer les voies divines, il les méprise de s’être contentés d’explications faciles au sujet de la volonté de Dieu, d’avoir suivi aveuglément Ses ordres. L’appréciation qu’on peut porter sur les attitudes religieuses des uns et des autres est très variable et très relative. C’est tout-à-fait par hasard que je me suis aperçu que le midrash, parlant de cette attitude des patriarches, employait mot pour mot les mêmes termes, mais en en faisant un éloge ! En effet, lorsque, d’après le midrash, Dieu reproche à Moïse son manque de foi, il lui dit en parlant d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, לא הרהרו אחרי מדותי, « ils n’ont pas cherché à percer Mes voies » ! Cette remarque pour mettre en garde contre un jugement hâtif de l’attitude religieuse des hommes. Il n’en reste pas moins que pour Jacob Ben Asher, comme pour Maïmonide notamment, c’est par l’intelligence et non par la résignation intellectuelle que l’homme peut le plus sûrement se rapprocher de Dieu. Je crois que ce doit être notre conception aujourd’hui encore.

Nous avions dit tout-à-l’heure que Rambane voyait une différence de perception de Dieu de la part des hommes dans les deux noms employés par notre verset, mais aussi une différence qualitative d’intervention de Dieu dans le cours des choses et l’histoire des hommes. En effet, explique-t-il, אל שדי, (El Shaddaï) « Dieu puissant », que la Bible du rabbinat traduit par « divinité souveraine », désigne le Dieu qui intervient dans les choses et chez les hommes sans changer l’ordre du monde, sans abolir les lois qu’Il a fixées à la création. Ainsi, pour Abraham, Isaac et Jacob, les a-t-il sauvés de la famine, mais sans empêcher la famine, les a-t-Il préservés du glaive, mais sans empêcher la guerre, leur a-t-il accordé gloire et richesse. Pour tous ces bienfaits, il n’a pas modifié le cours des événements ni violé les règles naturelles de Sa création. Dieu aurait ainsi dit à Moïse : à tes prédécesseurs, Je me suis fait connaître par Mon nom de El Shaddaï. Par ce nom Je suis connu comme ruinant les desseins des méchants et aidant ceux qui M’aiment et M’obéissent. Cependant, fait remarquer Rambane, même dans cette notion, il y a une part d’inconnu et de mystère. S’il est en effet vrai que, selon la Torah, le bien ne peut arriver qu’aux hommes pratiquant les lois divines, le malheur qu’aux hommes y désobéissant, dans la réalité on est forcé de constater une grande différence ! Ici se place une phrase très audacieuse de Rambane que je vous cite dans le texte : כי לא תבוא על אדם טובה בשכר מצוה או רעה בעונש עבירה רק במעשי הנס ואם יונח האדם לטבעו או למזלו לא יוסיפו בו במעשיו דבר ולא יגרעו ממנו, « Le bien n’arrive à l’homme, comme récompense de ses bonnes actions, et le mal, comme punition de ses mauvaises actions, que miraculeusement (exceptionnellement). Si l’homme était livré à son seul destin, à sa seule nature, rien ne lui serait ajouté ni retranché ». Ceci veut dire que la justice apparaît rarement réalisée au niveau habituel des hommes et des choses et qu’à la limite, lorsqu’un homme méritant est heureux ou un méchant malheureux, c’est le fruit du hasard ! Rambane ajoute d’ailleurs que les récompenses et les punitions appliquées par Dieu à l’homme relèvent des nissim et des nistarim, c’est-à-dire du domaine de l’incompréhensible pour notre entendement. Il met de toute façon en garde les hommes de croire que le bien et le mal soient vraiment à considérer comme des récompenses ou des punitions comme on serait tenté d’expliquer de manière superficielle. Dieu aurait voulu dire à Moïse, selon ce commentaire, qu’à la génération d’Abraham Il s’est révélé comme le Dieu qui pratique une justice immédiate et claire à chacun. Mais à la génération de Moïse, Il est obligé de révéler que, du fait de la complexité de sa nature, de l’impossibilité pour l’homme de saisir l’infini et l’Eternel, il reste pour lui des choses inexpliquées. Ces choses se résoudront pour lui lorsqu’il aura commencé d’appliquer son esprit à ce nom de YHHH, d’Eternel, par lequel tout est appelé à l’existence, par lequel se créent de nouvelles choses ou situations ou même de nouveaux hommes simplement en changeant ce qui existe déjà. Par cette prise de conscience de cette dimension divine en nous, et non plus au-dessus de nous, de cette proximité dans le dialogue, il nous sera possible de changer le cours de l’histoire vers le Bien. Amen.

Rabbin Daniel Farhi – Sermon prononcé à l’ULI le 18 janvier 1974 – et adressé à un groupe d’amis le 7 janvier 2016

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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