« La structure des livres de la Torah : un enseignement en soi » (Parasha Vaye’hi Genèse 47:28 à 50:26)

Le livre de la Genèse dont nous achevons la lecture cette semaine par la parasha Vayehi, se termine par le mot mitsrayim – Egypte -, alors qu’il avait commencé par Béréshith – au commencement -. Il y a là une gradation intéressante. Mais, il est aussi intéressant de se livrer à la même observation sur la conclusion des quatre autres livres de la Torah, et de comparer la conclusion de la Torah avec celle de la Genèse, le premier et le dernier mot de la Torah. La division de la Torah en cinq livres remontant au moins à la période qui a suivi celle d’Ezra et Néhémie, étant reprise par la littérature rabbinique et médiévale, on peut admettre qu’elle n’est pas le fruit du hasard ni l’œuvre de savants non-juifs aux décisions desquels nous ne nous sentirions, bien évidemment, pas liés. On peut honnêtement penser que cette division correspond à une ancienne tradition délibérément suivie depuis 25 siècles. La structure des cinq livres de la Torah peut donc représenter en soi un enseignement auquel nous devons réfléchir.
Si l’on observe le déroulement du livre de la Genèse, on peut y percevoir un certain nombre de faits. Les premiers chapitres mettent en place le cadre universel de toute l’humanité : création du monde, création de l’homme, premiers enseignements quant au cadre moral voulu par Dieu pour Sa créature (qu’on déduit de l’histoire des premières générations). Caïn et Abel, la Tour de Babel, le Déluge, l’alliance de Noé : autant d’événements et d’hommes qui illustrent une lecture biblique du fonds commun de mythologie de toutes les civilisations. Soudain, apparaît, au beau milieu de l’empire sumérien, un homme, Abraham, qui va révolutionner les croyances de son époque et essayer d’instituer le monothéisme. Sa vie, celle de ses descendants, va prendre valeur de symbole d’un certain combat pour la vérité et la justice, combat dans lequel, jusqu’à aujourd’hui, s’identifient plusieurs grandes religions révélées. L’histoire de cette famille (au meilleur des cas de cette tribu) forme la trame de tout le reste du livre de la Genèse, du chapitre 12 au chapitre 50ème et dernier. Entre ces hommes et Dieu, il existe une alliance particulière contenant les germes d’un peuple, puisque se basant sur la promesse d’une terre. L’histoire de Joseph, la descente de Jacob et des siens en Egypte, préfigurent la naissance de ce peuple. Et justement, c’est sur le mot d’« Egypte » que se termine, comme nous l’avons vu, le livre de la Genèse. On a donc l’impression générale que ceux à qui nous devons la division de la Torah en cinq livres, ont voulu faire apparaître dans le premier d’entre eux la singularisation du projet divin qui part de l’universel pour se concentrer sur une seule famille. Mais, parallèlement, on sent bien que cette famille est porteuse d’un message qui la dépasse infiniment et qui, au-delà de sa réalité ethnique, s’adresse à toutes les familles de la terre, comme il est annoncé à chacun des trois patriarches. C’est la raison pour laquelle tant de croyants se reconnaissent aujourd’hui en Abraham. Il n’en reste pas moins que c’est dans le livre de la Genèse qu’apparaît pour la première fois le nom d’Israël, sans qu’il soit l’aboutissement du livre. De la création du monde et de l’homme à la descente en Egypte, haut-lieu de la civilisation de l’Antiquité, se déroule l’histoire d’une famille dont la descendance aura souvent affaire à l’Egypte, mais dont l’histoire des relations symbolise un combat qui concernera toute l’humanité. Ainsi se trouvent déjà mis en place, dans la Genèse les principaux thèmes de la théologie juive. Et nous voyons que le déroulement du récit n’est pas insignifiant, mais qu’il se dirige vers un certain but.
Avec les livres suivants, ce but ne fait que se préciser. L’Exode, qui s’ouvre sur la formation d’un peuple d’Israël en Egypte, s’achève avec la mention de la protection divine sur ce peuple pendant son long séjour dans le désert. Entre temps s’est passée la scène centrale du Sinaï avec l’énoncé des Dix commandements, mais aussi la mise en place du tabernacle et donc du culte d’Israël. Là aussi, nous voyons imbriqués le caractère universel de la révélation divine et le caractère particulier des préceptes religieux ordonnés à Israël. Si le récit semble se focaliser sur un peuple particulier, le message moral, lui, semble s’adresser bien au-delà d’Israël à toutes les nations de la terre, au premier rang desquelles l’Egypte que l’histoire des plaies associe au dessein de Dieu.
Le Lévitique ne faillit pas à cette règle. La tradition lui a donné le nom de Torat Cohanim, la loi des Prêtres, et de fait, il renferme un grand nombre de commandements adressés à Aaron et à ses descendants, les prêtres de Dieu concernant leurs devoirs et régentant les sacrifices. Mais, n’est-ce pas aussi dans le Lévitique que se trouvent les principaux commandements de justice et d’amour, notamment le fameux chapitre 19 et son injonction : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » ? Dans le livre même qui semble le plus particulier à Israël se trouvent des textes parmi les plus universels.
Le livre des Nombres apparaît un peu comme une parenthèse dans l’ensemble des cinq livres de la Torah. Il semble s’intéresser davantage aux péripéties d’Israël dans le désert, aux nombreuses plaintes et rébellions contre Moïse, aux nombreux obstacles rencontrés.
Mais le Deutéronome, auquel la tradition a donné le nom de Mishné Torah, répétition de la Torah, revient abondamment sur les différents points abordés dans les trois premiers livres. L’élection y est exprimée avec insistance par Moïse mais, dans le même temps il en expose la fragilité et les devoirs. Dans ce livre se trouvent des textes prophétiques dont l’esprit annonce les grands prophètes d’Israël. Ce livre des « paroles » (devarim) se termine par le nom d’Israël. Ainsi, nous voyons que la Torah qui s’était ouverte sur la création du monde, s’achève sur Israël. Mais nous voyons aussi que tout au long de ses cinq livres, elle n’a jamais cessé de mêler le sort d’une famille puis d’un peuple à celui de tous les hommes de la terre. Si elle a choisi d’aller de l’universel vers le particulier, ce n’était que pour mieux retourner vers l’universel. L’une des règles d’interprétation des maîtres du Talmud s’appelle kelal oufrath oukhelal, du général au particulier, pour revenir au général. La Torah nous enseigne donc, par la structure même de ses cinq livres, que l’histoire spirituelle de l’humanité passe par le destin singulier d’Israël.
Le rôle particulier joué par l’Egypte, et le souvenir indélébile que ce pays a laissé dans notre tradition, sont dus à la charge exceptionnelle de symbole que représente l’affrontement entre Israël et le peuple égyptien. Car les quatre derniers livres de la Torah ne nous apprennent rien d’autre que le combat mené par Moïse pour que son peuple ne retourne plus jamais en Egypte, ni physiquement, ni surtout spirituellement. Les diverses rébellions, les plaintes, les regrets formulés par le peuple devant Moïse n’étaient rien d’autre que la nostalgie d’un pays et de son mode de vie avec lequel tranchait l’austérité des lois de la Torah. Il aura fallu quarante ans et la disparition de toute une génération pour commencer d’oublier l’Egypte et que les Israélites s’imprègnent du monothéisme et de ses implications morales. Les quatre derniers livres de la Torah sont le récit pathétique du combat livré par Israël aux relents de l’Egypte.
Le premier mot de la Torah est beréshith – au commencement -, le dernier Yisraël ; le chemin qui sépare ces deux mots, c’est la voie de la Torah, voie difficile pour l’homme, mais passage obligé s’il veut que son existence ait une signification. La Torah c’est avant tout un guide que Dieu propose à l’humanité pour l’aider dans sa quête d’absolu, de perfection. Comme l’échelle qu’avait entrevue Jacob dans son rêve, elle est le lien entre Dieu et nous, le chemin entre nos réalités et nos aspirations.
Particulièrement édifiante est la progression que nous proposent les cinq livres de la Torah pour accéder à notre terre promise personnelle. Chacun de nous se fixe des objectifs à atteindre dans la vie, chacun de nous passe par l’expérience des principaux personnages de la Torah, chacun de nous à son Egypte, son moment de Sinaï, sa traversée du désert. C’est en cela que la structure des livres de la Torah nous aide à nous réaliser si nous sommes prêts à en suivre le déroulement, non par une lecture passive de la parasha, mais par une étude de chaque jour, une étude à laquelle nous apporterons le meilleur de nos facultés. Essayons de réaliser dans nos vies les paroles du nishmath kol hai : « C’est pourquoi Seigneur, ces membres que Tu nous as donnés, nous les soumettons à Ton service ; ces facultés dont Tu nous as doués, nous Te les consacrons ; cette pensée intelligente que Tu as mise en nous, nous la vouons à Ton culte ». Amen.
Rabbin Daniel Farhi – Sermon prononcé au MJLF le 12 janvier 1979 – et adressé à un groupe d’amis le 24 décembre 2015.

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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