La valise, le cercueil, ou…?

N° 175 – 6 février 2014.

       Depuis quelques semaines, il règne au sein de la communauté juive de France une sorte de psychose quant à l’avenir plus ou moins proche qui l’attendrait. Alimentées par des faits divers réels, des déclarations, des slogans au cours d’une manifestation, les rumeurs vont bon train. Pêle-mêle, on y trouve qu’une proportion non négligeable de la communauté s’apprêterait à émigrer (Israël, Etats-Unis, Canada) immédiatement. On entend également affirmer que l’Etat d’Israël attendrait de pied ferme 10% des Juifs de France fuyant les dangers de l’antisémitisme, et aurait d’ores et déjà débloqué un budget conséquent pour y faire face. Surtout, on entend évoquer avec insistance la montée du nazisme dans l’Allemagne des années 30, tous les signaux politiques et sociaux que les Juifs n’avaient pas su ou voulu prendre en compte à temps. Et bien sûr, cette évocation s’accompagne d’un : « Nous, on ne nous y reprendra pas ! »

       Il est certes difficile de trancher ce débat entre les alarmistes et les flegmatiques. Des arguments plaident en faveur des deux thèses. Minorer les faits serait aussi grave que les exagérer. Certains prétendront que l’histoire est un éternel recommencement ; d’autres s’élèveront contre une vision aussi fataliste des choses. On se souvient du film-document récent en cinq parties sur la guerre d’Algérie dont la dernière s’intitulait « La valise ou le cercueil ». Expression bien connue qui suggère que certaines situations n’ont laissé à ceux qui les vivaient qu’une seule alternative : partir ou mourir. Le peuple juif a souvent été confronté à ce dilemme, et pour autant il n’a ni disparu, ni ne s’est assimilé. L’exemple de la France est à cet égard intéressant. La présence des Juifs y est attestée dès le 1er siècle de l’ère chrétienne (voir la photo ci-contre). Ils y ont été tour à tour protégés, persécutés, chassés. Au gré des rois et des décisions de l’Eglise, ils ont été reconnus et appréciés ou, au contraire, honnis et bannis. Leur présence au cœur de l’histoire de ce pays a représenté un véritable apport culturel, économique, politique. La communauté juive y a connu des grands moments de rayonnement intellectuel dont témoignent des grands noms de la littérature rabbinique, au premier rang desquels bien entendu Rashi (Troyes 1040-1105). Elle a aussi connu des heures sombres dont témoignent les bûchers, les décrets d’expulsion, l’affaire Dreyfus et le régime de Vichy.

       Alors, qu’en est-il aujourd’hui ? Depuis une quinzaine d’années, on assiste à une recrudescence des actes et des propos antisémites. Il est clair que la « trêve » d’après la Shoah a vécu. Il était de mauvais ton de tenir des propos hostiles aux Juifs tout de suite après le martyre qu’ils venaient de subir et dont beaucoup, à tort ou à raison, pouvaient se sentir responsables. Et puis, le temps passant, les consciences s’endormant, on a oublié ce qui venait de se passer. On a également assimilé les Juifs aux Israéliens et donc porté à l’encontre des premiers les critiques qu’on réservait aux derniers. L’antisionisme était une manière bien commode de manifester un antisémitisme larvé, jamais vraiment éteint. Face aux crises économiques, dont l’actuelle, la fonction de bouc émissaire a repris du service. Tout cela s’est conjugué pour installer un climat nauséabond entre la communauté juive et une partie de la communauté nationale.

       Face à cette situation, il y a pourtant des conditions nouvelles qui devraient garantir que les dérapages du passé ne se reproduiront pas. Avant tout, il faut dire et rappeler sans cesse que la République française ne tolère pas l’antisémitisme. Elle s’est dotée d’un arsenal juridique propre à empêcher des débordements. Nous en avons vu un exemple éclatant avec l’affaire Dieudonné et la décision du Conseil d’Etat qui l’a empêché de mener sa tournée antisémite et raciste à travers les grandes villes de France. Il est désormais avéré que l’antisémitisme n’est pas une opinion, mais un délit. Ses débordements ne sauraient être tolérés au nom de la liberté d’expression. – D’autre part, les partis politiques extrêmes qui affichent des idées antisémites sont mis au ban de la représentation nationale. – La communauté juive est parfaitement organisée pour prévenir, dénoncer, alerter, défendre. Les instances politiques (CRIF), religieuses, communautaires ne sont pas susceptibles de laisser passer quoi que ce soit. Il ne s’agit pas seulement de comptabiliser les actes antisémites, mais de les faire connaître, d’éduquer, de dialoguer. C’est à quoi nous devons nous atteler les uns et les autres.

       Mais je voudrais terminer par une réflexion de fond. Pourquoi faudrait-il n’envisager que la fuite comme solution aux problèmes internes à un pays, la France ou tout autre ? Loin de moi de dissuader quiconque de réaliser son aliya, à condition qu’il le fasse par idéalisme, non pas contraint et forcé par l’adversité. La fonction de refuge de l’État d’Israël n’échappe à personne : plût à Dieu qu’il ait existé en 1933 ! Mais nous nous devons, en tant que citoyens juifs de France, d’assumer notre long passé dans ce beau pays dont nous aimons la culture, le rayonnement universel et la générosité. Ce n’est pas en le quittant, sans en être chassés, que nous résoudrons les problèmes dont il souffre de façon endémique. – Alors, face au non-choix « valise ou cercueil », j’opposerai toujours celui d’une citoyenneté assurée loyalement, patiemment. Et fermement vis-à-vis de ceux qui voudraient la flétrir ou la réduire.

 Shabbath Shalom à tous et à chacun. Bien amicalement, Daniel Farhi.

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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