Le divorce religieux: réflexions d’un naïf.

N° 190 – 22 mai 2014.

Voilà quelques années que la question récurrente des agounoth occupe de plus en plus de terrain dans le débat intercommunautaire juif et, plus récemment, dans des medias non-juifs. Que sont, ou plutôt qui sont les agounoth ? Le mot oguène (en hébreu עוגן) signifie ancre. Ce terme maritime qui désigne habituellement un instrument assurant la sécurité d’un navire au  mouillage ou en mer, a été adopté dans sa forme verbale agoune (féminin agouna, pluriel agounoth) pour désigner la femme dont l’ex-mari, lors du divorce religieux, refuse de lui accorder le gueth (en hébreu גט), c’est-à-dire l’acte de « répudiation ».

rabbin-daniel-farhi-mariage-divorceIl faut se rappeler que le judaïsme, contrairement au christianisme, admet le divorce. Il se fonde en cela sur la Torah elle-même qui stipule : (Deutéronome 24:1-2) « Si un homme prend une épouse et a consommé le mariage, et il arrive qu’elle ne trouve plus grâce à ses yeux, parce qu’il aura découvert en elle de l’inconduite, il lui écrira un acte de rupture, le lui remettra en mains propres et la renverra de chez lui. Elle quittera sa maison, s’en ira et épousera un autre homme. » Ce qui frappe immédiatement dans cet énoncé, c’est le caractère unilatéral de cette législation et sa brutalité : veshilleha mibéto, « il la renverra de sa maison ». Il n’y est question que d’une action de l’homme envers sa femme, d’une éventuelle faute à caractère sexuel de cette dernière (« inconduite », en fait c’est ערות דבר ervath davar), mais pas de la réciproque. De plus la femme est chassée comme une servante dont on ne serait pas satisfait (aux temps jadis bien sûr !). Il en est de même au livre des Nombres lorsqu’il est question de la sotta, la femme (jamais l’homme) soupçonnée d’adultère (Nb. 5:11-31). Celle-ci doit être présentée par son mari soupçonneux au prêtre pour y subir l’épreuve des eaux amères. Si elle en sort indemne, c’est qu’elle n’a pas fauté ; mais si son ventre gonfle, c’est que les soupçons du mari sont avérés. Justice d’un autre âge direz-vous et vous n’aurez pas tort. Certes la législation sur la femme soupçonnée d’adultère – sotta – même si elle occupe tout un traité du Talmud qui en porte le nom, n’est plus appliquée, pas davantage que celles concernant le fils rebelle (lapidé) ou la ville séduite par l’idolâtrie (rasée et ses habitants tués). Il n’empêche que les lois sur le divorce n’ont pas été modifiées et sont génératrices d’injustices autant que d’atteintes au principe de dina demalkhouta dina, « la loi du royaume, c’est la loi ». Je vais essayer de m’en expliquer tout en vous demandant par avance pardon pour ce qui vous apparaîtra peut-être comme une extrême naïveté ou une inouïe simplification.

Les différents cas qui, de temps en temps, défrayent la chronique dans les cas de divorce religieux juif sont ceux liés au refus par l’ex-mari d’accorder

Répudiation de Joséphine par Naoléon

Répudiation de Joséphine par Naoléon

le gueth à son épouse, alors que bien souvent (presque toujours) le divorce civil a été prononcé, parfois depuis longtemps, empêchant ainsi celle-ci de se remarier religieusement, car alors elle serait considérée comme adultère, et les enfants qui pourraient naître de sa nouvelle union seraient considérés comme mamzérim, c’est-à-dire adultérins, ce qui au regard de la loi juive est extrêmement grave. Pourquoi l’homme refuse-t-il de donner son consentement au gueth libérateur ? Parfois, c’est par pure vengeance ; parfois c’est pour obtenir par la religion ce qu’il n’a pas obtenu par la justice civile : garde des enfants, compensation financière, etc. Aussi longtemps que les tribunaux rabbiniques régissaient seuls le droit des personnes, c’était eux qui réglaient tous les problèmes une fois pour toutes et contraignaient l’homme à accorder le précieux acte de divorce religieux. Ils avaient à leur disposition des moyens de coercition. Mais voilà bien longtemps que les Juifs (en-dehors d’Israël) sont assujettis à la loi civile. C’est précisément ce que vient nous rappeler le fameux principe dina demalkhouta dina, énoncé par rav Shemouel dans la Mishna au 3ème siècle. C’est au nom de ce principe, entre autres, qu’un rabbin ne peut pas célébrer de mariage religieux avant le mariage civil, et ne devrait pas prononcer de divorce avant celui du Tribunal de Grande Instance de la ville. Mais, comme alors les ex-époux sont hors de la juridiction du TGI, l’homme croit pouvoir se permettre des libertés et des exigences dont il sait qu’elles auront toutes les chances d’être satisfaites. Car hélas, les tribunaux rabbiniques orthodoxes et traditionnels se veulent respectueux de la sacro-sainte halakha, loi juive sur le statut des personnes, et se montrent très (trop) indulgents vis-à-vis des revendications de monsieur. Ils vont jusqu’à se faire les intermédiaires entre le maître-chanteur et sa victime, convainquant cette dernière qu’il y va de son intérêt et de sa tranquillité d’accepter les conditions qui lui sont imposées ! Comme a superbement déclaré récemment un éminent rabbin, c’est « le prix de la liberté »…

rabbin-daniel-farhi-coeur brisé Alors, face à une telle situation qui concerne des dizaines de milliers de femmes en Israël et dans le monde, que convient-il de faire ? Les laisser en déshérence et contracter des mariages qui génèreront des mamzérim, donc des enfants qui, devenus adultes, rencontreront toutes sortes de problèmes avec leur futur(e) conjoint(e) et seront à leur tour malheureux ? Ou bien s’atteler résolument à modifier une loi religieuse devenue obsolète en même temps que l’ancien statut de la femme dans une société essentiellement machiste ? Pour moi, mais c’est peut-être ma naïveté qui me guide, la réponse s’impose d’elle-même : lorsque l’application stricte d’une loi aboutit à des injustices, il est certain qu’elle doit être abolie ou modifiée. Nous en avons un exemple très fameux dans l’audacieuse mais nécessaire décision de Hillel d’introduire la notion de prozbol dans l’application de certaines dispositions financières de la loi de l’année sabbatique, shemita. Afin que l’application trop littérale de cette législation de la Torah n’en vienne à léser ceux pour qui elle avait été édictée (les pauvres), il décida le transfert des dettes individuelles au Sanhédrin afin que les créanciers puissent rentrer dans leurs créances et les emprunteurs avoir un délai supplémentaire pour rembourser leur dette au-delà de la 7ème année dont l’approche, sinon, sonnait le glas de toute transaction financière. Il « tordait ainsi le cou » à la loi de la Torah, mais réintroduisait de la justice là où elle risquait de disparaître.

עת לעשות ליהוה הפרו תורתך « Le temps venu d’agir pour l’Eternel, on a violé Ta loi ! » (Psaumes 119:126). Certains commentateurs proposent de lire ainsi ce verset : « Au moment d’agir pour l’Eternel, il a fallu violer Ta loi ». Il me semble que le cas du divorce religieux, dont il m’a été donné de mesurer les drames qu’il peut susciter durant mes 43 ans de carrière communautaire, fait partie de ce « temps d’agir pour l’Eternel », car il y va de la survie de la vie juive. Il faut d’urgence convoquer une assemblée rabbinique internationale rassemblant tous les courants du judaïsme pour statuer sur les questions de statut personnel : mariage, divorce, enfants de mariages mixtes, conversion. Le midrash nous dit que chaque fois qu’un couple se sépare, la Shekhina, Dieu, pleure sur lui. Pour autant, le judaïsme admet le divorce. Faisons au moins que le respect de sa législation n’ajoute pas du drame au drame. Il est vraiment temps de prendre à bras le corps les problèmes les plus brûlants de notre religion et de leur trouver des solutions à la fois équitables et respectueuses de l’esprit de la loi.

Shabbath Shalom à tous et à chacun,

Bien amicalement,

Daniel Farhi.

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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