Le long fleuve intranquille de Serge et Beate Klarsfeld.

rabbin-daniel-farhi-serge et beate klarsfeldN° 280 – 11 février 2016.

Le mercredi 10 février 2016, le Centre Communautaire de Paris a organisé une soirée d’hommage dédiée à la vie et l’œuvre de Serge et Beate Klarsfeld. Commencée par la projection du film de Laurent Jaoui, « La Traque », interprété entre autres par Yvan Attal dans le rôle de Serge Klarsfeld, la soirée s’est poursuivie par un certain nombre d’intervention. Vous pourrez lire ci-dessous la mienne à laquelle je consacre volontiers l’espace de cette chronique hebdomadaire.

לא תקם ולא תטר את בני עמך ואהבת לרעך כמוך אני יהוה « Tu ne te vengeras pas et tu ne garderas pas rancune à l’égard des enfants de ton peuple ; tu aimeras ton prochain comme toi-même ; Je suis l’Eternel ». (Lévitique 19:18) Le Centre Communautaire nous a invités à plancher sur le thème « Justice n’est pas vengeance » autour de l’action de Serge et Beate Klarsfeld. C’est ainsi que m’est venue à l’esprit l’une des citations les plus célèbres de la Bible. Elle présente cette particularité de contenir dans un même verset l’interdiction de se venger, de garder rancune ET d’aimer son prochain comme soi-même. C’est donc qu’il doit exister un lien entre l’interdit des uns et l’injonction de l’autre. Peut-être même nous faut-il comprendre qu’on ne peut véritablement aimer son prochain qu’en rejetant tout esprit de vengeance et de rancune ?

Je ne me lancerai pas dans cet intéressant débat, car je craindrais, et de dépasser les dix minutes imparties à chacun d’entre nous, et de m’écarter des paroles d’amitié et de tendresse que je voudrais adresser à Serge et Beate. – Serge et Beate, Beate et Serge, je m’aperçois que ces deux prénoms sont entrés dans mon univers familier – familial – depuis près de 45 ans, depuis que, rabbin de l’Union Libérale Israélite rue Copernic, j’invitai Beate à venir parler à notre communauté de l’action qui l’avait déjà rendue célèbre : celle de débusquer, de démasquer et de dénoncer les anciens nazis qui encombraient les couloirs du pouvoir politique dans l’Allemagne de l’ouest des années 70, c’est-à-dire 25 ans après la fin officielle du nazisme. A la fin de sa conférence, ému par son courage et son enthousiasme je hasardai une question très imprudente : comment pouvons-nous vous aider ? Elle me répondit très simplement : laissez-nous vos coordonnées et nous vous contacterons. Je me souviens qu’une dizaine de personnes, des jeunes comme moi, inscrivirent leurs noms et adresses sur une feuille. La suite ne tarda pas à venir : peu de temps plus tard, nous fûmes convoqués pour un voyage d’une journée à Cologne, ville où travaillait paisiblement l’ancien SS Kurt Lischka, qui avait dirigé la rafle du Vel d’Hiv des 16 et 17 juillet 1942. Je passerai sur les détails de cette nouvelle action des FFDJF (créée en 1979) qui consistait à se poster à la sortie des bureaux de Lischka à l’heure du déjeuner et à distribuer des tracts aux employés pour les informer sur la véritable personnalité de leur patron. Je dirai que les choses tournèrent mal et que, contre toute prévision, les participants à cette action se retrouvèrent au poste de police puis à la prison d’Ossendorf pour quelques journées peu agréables.
Etrangement, cette expérience, qui me procura quelques déboires au début d’une carrière qui atteindra les 50 ans le 24 février prochain, ne me laissa aucun sentiment de rancune vis-à-vis de Serge et Beate, mais au contraire un surcroît d’admiration et de sympathie ! Je me dis rétrospectivement que j’ai sans doute appliqué à la lettre le verset du Lévitique que je citais il y a un instant : « Tu ne garderas pas rancune […] Tu aimeras ton prochain ». Le fait est que tous les hommes et femmes qui ont suivi Serge et Beate dans leur action ont éprouvé de la reconnaissance envers ce couple qui leur permettait d’accomplir un devoir sacré – une mitsva – envers les victimes de la Shoah et leurs descendants. Devoir de mémoire ; devoir d’enseigner ; devoir de témoigner ; devoir de vigilance envers les dévoyeurs et faussaires de l’histoire ; devoir d’alerter la conscience d’une société qui a tôt fait de transformer les victimes en bourreaux, et les bourreaux en hommes de paix.

Pour mener leur action, Serge et Beate ont sacrifié leur bien-être personnel et celui de leur famille. Tout le monde sait qu’ils ont mis leur vie en danger au service de la mémoire de la Shoah et de leur quête effrénée de justice. De fait, on a souvent l’impression qu’il n’y a pas de cloison entre leur action et leur famille. Ceux qui mènent le combat avec eux sont leur famille ; et leur famille épouse leur combat. Serge n’a pas de téléphone mobile, mais à quoi bon, puisqu’on peut le joindre n’importe quel jour et à n’importe quelle heure à son bureau ? Et s’il n’est pas là, il suffit de lui laisser un message pour être sûr d’être rappelé très vite. Depuis qu’ils étaient très jeunes, les enfants de Serge et Beate ont été mêlés à leurs actions ; c’est pourquoi nous les considérons comme nos enfants. Il n’est pas jusqu’à leurs chiens que notre couple de chasseurs de nazis n’associe à certaines manifestations ! Quant aux chats, les dossiers, le bureau et la bibliothèque de Serge sont leur royaume.

Le calendrier voudrait nous faire accroire que Serge est à présent octogénaire et que Beate, dès samedi prochain, ne pourra plus être comptée parmi les lecteurs de Tintin, « Le journal des jeunes de 7 à 77 ans ». N’en croyez rien : ces deux-là sont des éternels jeunes que l’âge n’est pas parvenu à faire renoncer à leurs idéaux. – Mais aussi, quels idéaux ! Celui, pour Beate, de rendre sa dignité à son pays d’origine en l’obligeant à un travail sur lui-même pour exterminer du milieu de lui toute trace de la vermine idéologique qui a permis cette monstruosité de la Shoah. Celui, pour Serge, d’établir scrupuleusement tout le déroulement de la « solution finale » en France et de rendre impossible toute théorie sulfureuse qui voudrait exonérer les véritables acteurs de leurs responsabilités. C’est ainsi qu’il a obtenu la déclaration historique du président Jacques Chirac du 16 juillet 1995 reconnaissant la terrible responsabilité de la France dans l’exécution de la solution finale dans notre pays, déclaration dans laquelle se sont depuis engouffrés ses successeurs de droite et de gauche.

Parfois, il arrive à Serge de s’interroger sur ce que deviendra la mémoire de la Shoah après la disparition des derniers témoins et sa propre disparition. Je voudrais, ici et maintenant, le rassurer : grâce à son travail inlassable d’historien, d’avocat, de journaliste, il a inscrit à jamais sur le papier des manuels scolaires comme dans le marbre des nombreux monuments et stèles, en France, en Israël, en Estonie ou Lituanie, en Allemagne ou en Belgique, la vérité de ce qui s’est passé de 1939 à 1945. La mort des millions d’innocents n’en sera pas vengée, mais justice leur aura été rendue. Ne sera-ce pas là le véritable tribut rendu à la mémoire de ceux qui ont été arrachés à l’amour des leurs, comme le fut à Nice le père de Serge, Arno, Juif roumain, déporté de Drancy par le convoi n° 61 du 28 octobre 1943 ?

Après toute une vie de combat, il est juste que la République ait maintes fois honoré Serge et Beate ; que l’UNESCO les ait récemment nommés ambassadeurs de la mémoire de la Shoah et de la prévention des génocides ; que l’Allemagne les ait décorés de sa plus haute distinction. Ce soir, c’est l’hommage de la communauté juive qui leur est rendu par des voix multiples, en attendant que Beate reçoive prochainement la nationalité israélienne, comme Serge jadis. Ni religieux, ni croyants, ils me font pourtant penser à certains couples de l’histoire biblique qui ont ouvert la voie à une humanité meilleure. Que l’Eternel les garde et les bénisse, qu’Il nous les garde longtemps en vie et en santé !

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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