Le Mur Occidental accueillera hommes et femmes ensemble.

N° 279 – 4 février 2016.

Cette semaine aura été marquée, au milieu d’une actualité toujours tragique en Israël, par l’annonce du gouvernement de M. Netanyahou d’aménager une section mixte pour les visiteurs du Kotel, encore appelé Mur occidental (et précédemment Mur des lamentations), à Jérusalem sur ce qui reste du mur d’enceinte autour de l’esplanade du Temple, dont la construction fut terminée sous le règne d’Agrippa II (28-101). Il faut rappeler que jusqu’en juin 1967 (guerre des Six jours), le Mur était indistinctement et totalement accessible aux hommes et aux femmes. Ce n’est que depuis la réunification de Jérusalem, le déblaiement et l’aménagement d’une vaste esplanade devant le Kotel que les autorités religieuses ont imposé la création de deux sections très inégales : l’une pour les hommes, l’autre pour les femmes, avec des accès distincts et une importante mehitza (séparation) entre les deux. Ce qui fait, entre autres, que lors des cérémonies de bar-mitsva, les grand-mères, les mères, les sœurs, les cousines, les amies s’agglutinent aux abords de la dite séparation pour pouvoir espérer, juchées sur des chaises, assister à ce moment si important de la vie religieuse de leur petit chéri. C’est certes folklorique mais assez frustrant au final.

rabbin-daniel-farhi-mur occidental mixte 1857Il est inutile de dire que l’annonce de cette décision a soulevé un immense enthousiasme de la part des Juifs libéraux et massortim du pays, tandis que chez les ultra-religieux au contraire, c’est la consternation. Des insultes ont été proférées à l’égard des premiers par les seconds. Un député harédi (rappelons que ce terme veut dire en principe « craignant » Dieu), Moshé Gafni, a annoncé qu’il bloquerait le budget pour cet aménagement du Mur, en tant que président de la commission des finances de la Knésseth, ce qui en soi n’est pas dramatique, car il sera fait appel à d’autres sources de financement, mais qui témoigne de l’aversion des mouvements dits « religieux » vis-à-vis des mouvements non-orthodoxes. Le parti de M. Gafni porte le nom de Yahadouth haTorah, ce qui signifie « judaïsme de la Torah », sous-entendant probablement que seuls, les Juifs orthodoxes sont fidèles à la Torah, tandis que les libéraux et les massortim sont, selon lui, des clowns ! Un autre membre de ce même parti politique, député et assistant du Ministère de l’Education, Méir Porush, a déclaré à la Knésseth que les neshoth hakotel, les « femmes du Mur » qui se rassemblent tous les premiers du mois hébraïque (rosh-hodesh) devraient être « jetées aux chiens ».

Tapisserie des Gobelins, 1900.

Tapisserie des Gobelins, 1900.

Heureusement, le Premier ministre a coupé court à ces discours indignes d’une véritable démocratie. Il a notamment déclaré : « Je rejette les récentes remarques désobligeantes et clivantes des ministres et des membres de la Knesset sur les juifs réformés. Les juifs réformés et conservateurs font partie à part entière du peuple juif et doivent être traités avec respect ». Il a ajouté : « Le gouvernement a approuvé cette semaine un compromis historique qui assure que le mur Occidental continuera à être une source d’unité et d’inspiration pour tout le peuple juif. C’est la politique du gouvernement. C’est ma politique. »

Si maintenant, on revient au problème historique de la mixité du Mur occidental, on ne peut que constater que ce n’était justement pas un problème durant des siècles. En témoignent d’ailleurs des illustrations ou photos anciennes dont j’accompagne ces lignes de deux d’entre elles montrant des Juifs et des Juives priant côte à côte sans aucune séparation. Nous faut-il comprendre que, comme pour beaucoup d’autres points de pratique, une orthopraxie s’est progressivement installée au sein du judaïsme ? Les lois de la cashrout, du shabbath, pour ne citer que deux des points les plus fréquemment évoqués, ont connu, à travers les siècles, de considérables aggravations et des multitudes de précautions qui en rendent la pratique infiniment plus lourde que la Torah, voire le Talmud, ne l’avaient prévue au départ. On peut comprendre que les autorités rabbiniques, au vu d’une histoire tourmentée de notre peuple au sein des nations, aient voulu protéger les individus juifs des pressions extérieures généralement hostiles en leur multipliant les règles et la discipline. Encore eût-il fallu expliquer que cette rigueur n’était que circonstancielle et non exigée par nos textes fondateurs. Mais quel sens cela a-t-il aujourd’hui d’empêcher hommes et femmes de prier ensemble dans ce qui n’est même pas une synagogue ? – Il y a quelques années, me rendant sur la tombe de Maïmonide à Tibériade, quelle ne fut pas ma surprise de constater qu’une séparation coupait le tombeau par le milieu afin qu’hommes et femmes ne risquent pas de s’y côtoyer ? Je n’ai pu m’empêcher de penser que notre grand philosophe et exégète, adepte du rationalisme, aurait hurlé de rire (ou de pleurer) en face d’une telle stupidité. Voilà où un rigorisme et une intolérance excessifs mènent. Voilà comment ils donnent de la religion une idée fausse.

Je me réjouis de l’annonce de cette semaine parce qu’elle représente un sursaut de raison et de pluralisme de la part des dirigeants israéliens. Puissent-ils ne pas reculer devant les menaces et les critiques de leur aile la plus radicale. N’oublions pas que s’il n’y a qu’une Torah, il existe plusieurs manières de l’interpréter. Il y aura toujours des ma’hmirim – des lecteurs sévères et rigoureux, et des mékilim des lecteurs tolérants et ouverts. Il est bon que les uns et les autres dialoguent respectueusement comme le faisaient Hillel et Shammaï à l’époque du Talmud.

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
Posted in Chroniques.