Le pape François au pied des murs.

N° 191 – 28 mai 2014.

Le bon pape François s’est rendu ces trois derniers jours en « Terre Sainte », accompagné d’un rabbin et d’un professeur musulman. Par « terre sainte », il faut entendre : la Jordanie, les territoires palestiniens et Israël. Dans chacun de ces trois pays, il a posé des actes et des paroles pleins de symboles. En Jordanie, il a évoqué le sort difficile des Chrétiens d’Orient ; dans les territoires, il s’est entretenu avec le président de l’Autorité Palestinienne et il a visité Bethléem où il a célébré une grande messe ; en Israël, il s’est rendu au Mur Occidental, le Kotel, que les médias s’entêtent à appeler le Mur des Lamentations, et au Mémorial de Yad Vashem. Partout, il a prononcé des discours courageux et appelant à une juste paix.

rabbin-daniel-farhi-François au Mur.Au Kotel, comme le veut la tradition, il a glissé un billet sur lequel était écrit ce message qu’il a murmuré : « Je suis venu ici pour prier Dieu afin qu’Il fasse régner la paix. » J’ajouterai la phrase que nous prononçons après une telle prière : כן יהי רצון (kène yehi ratsone), que telle soit Sa volonté ! Et de fait, cette visite d’un homme que tous s’accordent à considérer comme un messager d’amour et de paix, lui qui tient un discours rappelant aux plus anciens d’entre nous l’autre « bon pape », Jean XXIII, portait en elle beaucoup d’images, de gestes et de paroles propres à appeler la paix sur la terre – pacem in terris – comme le nom de l’encyclique de son regretté prédécesseur. Permettez-moi d’en citer ici quelques passages en vous rappelant que c’est son auteur qui convoqua le Concile de Vatican II. « Lettre encyclique du Souverain Pontife Jean XXIII sur la paix entre toutes les nations, fondée sur la vérité, la justice, la charité, la liberté […] au clergé et aux fidèles de l’univers ainsi qu’à tous les hommes de bonne volonté. […] La paix sur la terre, objet du profond désir de l’humanité de tous les temps, ne peut se fonder ni s’affermir que dans le respect absolu de l’ordre établi par Dieu. […] L’ordre si parfait de l’univers contraste douloureusement avec les désordres qui opposent entre eux les individus et les peuples, comme si la force seule pouvait régler leurs rapports mutuels. […] Que les assemblées les plus hautes et les plus qualifiées étudient à fond le problème d’un équilibre international vraiment humain, d’un équilibre à base de confiance réciproque, de loyauté dans la diplomatie, de fidélité dans l’observance des traités. Qu’un examen approfondi et complet dégage le point à partir duquel se négocieraient des accords amiables, durables et bénéfiques. […] Un des actes les plus importants accomplis par l’O. N. U. a été la Déclaration universelle des droits de l’homme, approuvée le 10 décembre 1948 par l’Assemblée générale des Nations Unies. Son préambule proclame comme objectif commun à promouvoir par tous les peuples et toutes les nations la reconnaissance et le respect effectifs de tous les droits et libertés énumérés dans la Déclaration. […] A tous les hommes de bonne volonté incombe aujourd’hui une tâche immense, celle de rétablir les rapports de la vie en société sur les bases de la vérité, de la justice, de la charité et de la liberté : rapports des particuliers entre eux, rapports entre les citoyens et l’Etat, rapports des États entre eux, rapports enfin entre individu et familles, corps intermédiaires et États d’une part et communauté mondiale d’autre part. Tâche noble entre toutes, puisqu’elle consiste à faire régner la paix véritable, dans l’ordre établi par Dieu. »

Les différents discours de François lors de ce voyage sont de ceux qui vont dans le bon sens : celui du rapprochement entre les religions, les cultures, les peuples et bien sûr les hommes. Ainsi, au siège du rabbinat à Jérusalem, Hékhal Shelomo, il a affirmé : « Je suis convaincu que tout ce qui est arrivé ces dernières décennies dans les relations entre Juifs et Catholiques a été un authentique don de Dieu, une des merveilles qu’Il a accomplies, pour lesquelles nous sommes appelés à bénir Son nom : « Rendez grâce au Seigneur des Seigneurs, / éternel est Son amour. / Lui seul a fait de grandes merveilles, / éternel est Son amour » (Ps 136, 3-4).

rabbin-daniel-farhi-François à Yad VashemAu mémorial de Yad Vashem, dans une méditation très inspirée, il s’est écrié, parlant au nom de Dieu : « Adam, où es-tu ? Je ne te reconnais plus. […] Non, cet abîme ne peut pas être seulement ton œuvre, l’œuvre de tes mains, de ton cœur… Qui t’a corrompu ? Qui t’a défiguré ? Qui t’a inoculé la présomption de t’accaparer le bien et le mal ? Qui t’a convaincu que tu étais dieu ? Non seulement tu as torturé et tué tes frères, mais encore tu les as offerts en sacrifice à toi-même, parce que tu t’es érigé en dieu ! […] Homme, qui es-tu ? Je ne te reconnais plus. Qui es-tu, homme ? Qu’est-ce que tu es devenu ? De quelle horreur as-tu été capable ? Qu’est-ce qui t’a fait tomber si bas ? Ce n’est pas la poussière du sol, dont tu es issu. La poussière du sol est une chose bonne, œuvre de Mes mains. Ce n’est pas l’haleine de vie que J’ai insufflée dans tes narines. Ce souffle vient de Moi, c’est une chose très bonne ! […] Un mal jamais survenu auparavant sous le ciel s’est abattu sur nous. Seigneur, sauve-nous de cette monstruosité. […] Donne-nous la grâce d’avoir honte de ce que, comme hommes, nous avons été capables de faire, d’avoir honte de cette idolâtrie extrême, d’avoir déprécié et détruit notre chair ».

Pourtant, au milieu de cette visite mémorable, s’est immiscé un geste voulu par le souverain pontife et qui n’était pas prévu au programme officiel. Il a fait stopper sa voiture devant le mur de séparation à la hauteur de Bethléem où il se rendait. Il est descendu du véhicule, a posé sa main droite et son front contre le mur couvert de graffiti, priant silencieusement durant plusieurs minutes. Selon les explications fournies par son porte-parole le père Federico Lombardi, François pense que « les peuples doivent se rencontrer, se rassembler et qu’un mur les en empêche » et il a voulu signifier que « la situation n’est pas normale ». Deux choses sont choquantes dans cet épisode. La première est qu’il n’ait pas été rappelé pourquoi le mur de séparation a été érigé entre la Cisjordanie et Israël, à savoir mettre fin à la terrible vague d’attentats-suicides de septembre 2000. L’objectif de ce mur (qui n’est mur que sur 30 de ses 750 kms, le reste étant des barbelés) est d’empêcher le franchissement clandestin de la frontière par des terroristes ainsi que les tirs de roquette le long des autoroutes. Le fait est que depuis son érection, le nombre d’attentats a considérablement diminué. – La deuxième chose choquante lors de la halte imprévue du pape François devant ce mur est que, parmi les graffiti, certains disaient que ce mur est semblable à celui qui entourait le ghetto de Varsovie pendant la seconde guerre mondiale, comparant dès lors Bethléem à ce haut-lieu de la souffrance et de l’extermination d’au moins 500.000 Juifs polonais. Cette comparaison est ignoble à plus d’un titre, et il est regrettable que ce soit justement là que le pape ait fait stopper son cortège automobile pour un moment de recueillement. Il pouvait ainsi laisser penser que le représentant spirituel de plus d’un milliard de croyants assimilait la construction du mur de séparation par Israël pour protéger du terrorisme ses populations civiles, à l’édification par les nazis du mur d’enceinte du ghetto à Varsovie afin d’y enfermer les Juifs avant de les déporter vers les chambres à gaz, puis – à partir du 19 avril 1943 – de le liquider et d’y mettre le feu.

Le lendemain de ce geste plus que contestable, le pape a certes fait un autre détour imprévu au programme en allant se recueillir au mémorial des victimes israéliennes d’attentats. Mais il semble que cette visite n’ait été qu’une réponse au mécontentement exprimé par le gouvernement israélien après la halte au mur de séparation. Bref, tout cela ressemble fort à un couac dû à de l’inexpérience du pape François en matière de diplomatie. Il est certain qu’il a voulu bien faire, en ménageant les uns et les autres et que, finalement, ses bonnes intentions n’aient pas eu le résultat qu’il escomptait. Il ne faudrait pas que ces ombres ternissent l’éclat d’une visite au final très positive. Il serait bon néanmoins que les conseillers du souverain pontife lui expliquent (s’ils en sont capables) que les murs ont de multiples fonctions. Outre qu’ils ont des oreilles, comme le dit la sagesse populaire, ils peuvent être de séparation, de protection, de discrimination, d’enfermement, quand ils ne sont pas tout simplement anti-bruit comme au bord des autoroutes sans que personne ne s’en formalise ! Espérons que les prières que François a pu prononcer devant les deux murs où il s’est arrêté seront entendues par le Très-Haut, Lui qui connaît les desseins secrets de toutes Ses créatures.

Shabbath Shalom à tous et à chacun, Bien amicalement, Daniel Farhi.

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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