Le pompier du Vel’ d’Hiv’

N° 177 – 19 février 2014.

Hier, 18 févier 2014, a été inaugurée une « Esplanade du Capitaine Henri Pierret » située au droit du 6, place Violet, à Paris 15e, devant la grande caserne de Pompiers de la rue des Entrepreneurs.

Pour présenter cet homme exceptionnel,  je cite l’exposé des motifs du projet de délibération du maire de Paris. Armand Joseph Henri Pierret naît en 1899. Engagé volontaire en 1917, blessé et cité, il effectue sa carrière principalement chez les sapeurs-pompiers de Paris. En 1939, il commande la compagnie du XVe arrondissement de Paris où se trouvent les usines Citroën et le grand palais des sports du Vel’d’Hiv. Appelé au Vel’d’Hiv le 16 juillet 1942, il est bouleversé par ce qu’il y découvre: une foule désemparée où dominent femmes et enfants, tous réclamant à boire et privés d’hygiène. Désobéissant aux consignes, il prend le commandement du Vel’d’Hiv et fait dérouler les lances à incendie pour distribuer de l’eau aux milliers de familles assoiffées.

Les pompiers acceptent aussi de faire passer des messages des juifs raflés à leurs proches pour les informer et leur dire de fuir la police et les Allemands. Le capitaine Henri Pierret envoie même l’un de ses hommes, Fernand Baudvin prévenir Ruben, un collègue juif en permission, de ne pas revenir à la caserne : ce dernier pourra fuir.

Henri Pierret termine sa carrière comme Commandant et se retire en Provence. Il décède le 25 mai 1990, dans une localité proche de Marseille, dans les Bouches-du-Rhône. Il est inhumé à Paris.

Tous ceux d’entre vous qui ont vu le film de de Rose Bosch de 2010, « La Rafle », se rappellent cet homme courageux et compatissant à la tête de ses hommes qui, au mépris des ordres, décide d’ouvrir les vannes d’incendie pour désaltérer les milliers d’hommes, de femmes, d’enfants, de vieillards parqués dans le Vélodrome d’Hiver. Il accepte aussi et encourage ses hommes à prendre et poster les centaines de messages que les malheureux internés leurs confient.

Je ne sais pas si le capitaine Pierret a reçu, même à titre posthume, la médaille des Justes puisqu’il ne figure pas sur la liste du site français de Yad Vashem. Qu’il me soit permis de dire que cet homme, qui poursuivit son combat dans la Résistance, fut un juste selon la définition du judaïsme et de l’Institut Yad Vashem de Jérusalem. En tant que tel, il fit passer sa conscience avant la discipline, son cœur avant la loi. Il constata, propulsé au sein d’un enfer insoupçonné, ne sachant d’ailleurs pas quelle pouvait être sa mission en tant que pompier, la souffrance de ces êtres humains et l’injustice qui leur était faite. A partir de là, deux voies s’offraient à lui : la première, la plus simple, ne rien faire. Personne n’eût pu le lui reprocher. La seconde : agir, même au mépris des consignes policières. Henri Pierret opta, pour lui et pour ses hommes (dont la plaque inaugurée rappelle qu’ils étaient en parfait accord avec lui), pour la seconde solution, celle qui risquait de lui valoir des sanctions très graves. Ce faisant, il appliqua l’adage des Pirké Avoth  (2:5) : במקום שאין אנשים השתדל להיות איש « Là où il n’y a pas d’hommes, efforce-toi d’être un homme ». Et par là même, comme trop peu de ses contemporains, il sauva l’honneur de la France. Certes il ne sauva pas la vie des prisonniers du Vel’ d’Hiv’ dont l’écrasante majorité furent déportés, mais il allégea leurs abominables souffrances et leur laissa (peut-être) une autre image de l’humanité.

Lorsqu’on interroge des Justes ou, dorénavant, leurs descendants, on est frappé d’entendre presque toujours la même explication de leur conduite : « Je n’ai fait que mon devoir. », « Comment pouvais-je faire autrement ? » Ils ont raison, et pourtant… Pourtant bien plus de leurs semblables ont agi différemment. Ils ont détourné leur regard, étouffé leur conscience, pris le parti du plus fort contre le plus faible. Finalement, à part cas exceptionnels, ils n’ont pas fait de mal. Si ce n’est  qu’ils ont enfreint ce commandement de la Bible (Isaïe 58:7) : ומבשרך לא תתעלם « Ne te dérobe pas à ta propre chair ». Tout-à-l’heure, j’employais le mot « semblable » pour désigner les hommes qui ne furent pas des justes. Mais ce substantif se justifie-t-il dans ce cas ? Qui est mon semblable ? Uniquement celui qui partage avec moi les mêmes caractéristiques physiques, la même culture, la même langue ? Ce n’est pas suffisant. C’est avant tout celui qui partage les mêmes valeurs humaines, celui qui ne peut rester indifférent au sort de son prochain. Celui-là est mon semblable avec qui je sais pouvoir partager, non seulement les bons moments, mais également les épreuves. Le capitaine Henri Pierret a été de ceux-là. En un temps où, simplement, faire son devoir relevait de l’héroïsme, il a pleinement assumé sa condition d’homme. Grâces lui en soient rendues plus de soixante-dix ans plus tard. Lorsque vous passerez par la jolie place Violet et sa grande caserne de pompiers, pensez-y !

Shabbath Shalom à tous et à chacun. Bien amicalement, – Daniel Farhi.

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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