Le rude amour de Dieu pour Israël. (haftarah de la parasha Vayéshev, Amos 2:6 à 3:8)

N° 270 – 3 décembre 2015.

Au hasard d’un périple parmi des petits villages de montagne du sud de la France, cherchez une maison bien éloignée de toute habitation, de préférence un cabanon. Observez si elle est occupée par un homme seul, si cet homme conduit des troupeaux au pâturage, s’il a planté à côté de sa maison des sycomores. Renseignez-vous s’il n’est ni prophète, ni fils de prophète, s’il n’a jamais fait partie d’aucune confrérie de prophètes. S’il remplit toutes ces conditions, si son village est à environ 850 m d’altitude, dans une région désertique, si aucune antenne de télévision ou de radio ne jaillit de son toit, alors, tentez une expérience : parlez-lui et racontez-lui les événements de l’actualité. S’il abandonne tout pour se rendre au cœur d’une grande ville, pour y admonester la population, les juges, les responsables politiques, si tous le prennent en aversion et l’invitent à retourner à ses moutons et à ses sycomores, s’il le fait, eh bien, c’est que vous avez retrouvé le prophète Amos, et je vous envie. Amos, étymologiquement le « fardeau » (à moins que ce ne soit celui qui charge les autres), c’est cet homme, ce berger qui faisait aussi pousser des sycomores, qui vécut au 8ème siècle avant l’ère chrétienne, et que Dieu alla chercher de « derrière son troupeau » pour s’adresser aux habitants du royaume d’Israël. Il était natif du village de Teko’a, à quelques kilomètres au sud de Jérusalem, à 850m d’altitude, en lisière du désert de Juda. C’est sa parole rude d’homme du désert que la haftarah de cette semaine nous invite à écouter. Haftarah brève, mais intense, qui nous introduit aux difficultés de la condition de prophète, ainsi qu’à la dénonciation de l’injustice pratiquée par ceux-là même qui ont en charge la justice, les juges. Le proverbe dit qu’on ne parle pas de corde dans la maison d’un pendu. Je devrais donc m’abstenir de parler de justice en un temps et dans un pays où elle est si malmenée, corrompue et détournée de son objet. Mais, pourquoi faudrait-il nous priver d’écouter Amos et sa vieille-nouvelle parole de 28 siècles ?

Et d’abord, Amos nous explique en quoi consiste l’amour de Dieu. « Ecoutez cette parole que l’Eternel prononce sur vous, enfants d’Israël, sur toute la famille que J’ai fait monter du pays d’Egypte. Je n’ai connu que vous parmi toutes les familles de la terre ; aussi sévirai-Je contre vous pour toutes vos fautes. » (Amos, 3:1-2). C’est peut-être là la présentation la plus claire jamais proposée de l’élection divine pour Israël. Là se rencontre le rude et exigeant amour de Dieu pour son peuple : c’est justement parce qu’Il a « connu » Israël, qu’Il l’a choisi de préférence à tous les autres peuples, qu’Il lui demande un compte sévère de ses actes. Terrible marque d’amour qui ne saurait passer sur certaines défaillances. Et c’est bien ainsi que les commentateurs nous invitent à comprendre le début de la haftarah. « Ainsi parle l’Eternel : à cause de trois forfaits d’Israël et à cause de quatre Je ne Me raviserai pas ; parce qu’ils ont vendu un juste pour de l’argent et un indigent contre une paire de chaussures. Eux qui piétinent sur la poussière de la terre la tête des pauvres et font dévier la voie des humbles ; un homme et son père vont vers la même fille afin de profaner Mon Nom de sainteté. » (Amos, 2:6-7). Rabbi David Kimhi, commentateur français du Moyen-Age, s’interroge sur cet étrange verset qui parle de trois, puis de quatre péchés d’Israël. Il propose de le lire ainsi : « J’ai pu passer sur trois forfaits, mais Je ne pourrai accepter le quatrième ». Il n’est pas important de savoir si, du point de vue de la syntaxe, Kimhi a raison ou non. Il est certain que de toutes manières, l’hébreu est ici défaillant et que l’exégète s’engouffre dans la brèche. Et d’expliquer : les habitants du royaume d’Israël, sous le règne de Jéroboam II (783-743), avaient déjà failli aux commandements les plus fondamentaux que sont l’interdiction de l’idolâtrie, de l’inceste et du meurtre. Ces trois interdits sont considérés en principe comme les seuls qu’il ne faille en aucun cas enfreindre. Et pourtant, Dieu dit ici : J’ai passé sur ces trois-là, mais c’est le quatrième péché que Je ne souffrirai pas : celui qui consiste à détourner la justice de l’innocent, à spolier l’indigent. Et Kimhi nous rappelle que ce fut le cas pour la génération du déluge. Dieu accepta tout de cette humanité pervertie, mais Il décida d’en finir avec elle du jour où elle exerça la violence – hamas –à l’encontre de l’innocent et du pauvre. Cette leçon du texte biblique par Rabbi David Kimhi doit nous faire réfléchir sur les priorités de notre vie, sur les valeurs prônées par les prophètes. Il est vrai que ces derniers furent des obsédés de la justice. S’ils ont aussi dénoncé l’hypocrisie, le lucre, la concupiscence, ils n’ont rien tant aimé que la justice. Ils n’ont eu de cesse que d’expulser toute trace d’injustice du comportement de leurs contemporains, ceux-ci fussent-ils des rois, des prêtres, des juges ou simplement des gens du peuple. Leur soif de justice l’a emporté sur toute autre considération. Leur parole s’est faite cri à chaque fois qu’ils ont détecté une conduite injuste. Aussi ont-ils pris si vigoureusement la défense des opprimés, des laissés-pour-compte de la société. Toujours ils parlent de la veuve et de l’orphelin, de l’indigent, de l’étranger pour en appeler à la compassion des hommes à leur égard. C’est assez dire combien la justice « à deux vitesses » les écœurait : celle qui était rendue différemment selon la condition sociale des justiciables. Quel dommage qu’Amos n’ait pas vécu aujourd’hui, que les géants spirituels que furent Isaïe ou Michée, Jérémie ou Zacharie, ne viennent pas de temps en temps s’asseoir sur les bancs des salles de procès ou ne partagent les confidences des « grands » de notre temps sur telle ou telle affaire !

Mais les prophètes n’existent plus, peut-être parce que Dieu aime moins les hommes…Car, Amos nous le dit nettement : c’est une marque d’amour de la part de Dieu que d’avoir suscité des prophètes. Rabbi David Kimhi, toujours lui, explique que le peuple d’Israël n’est pas meilleur que les autres. Sa chance a été d’avoir des prophètes tels que ceux qu’il a eus. Dans l’exigence de Son amour, Dieu a délégué ces hommes pour mieux faire connaître Son message moral. Certes, leurs paroles sont dures et inquiétantes, souvent désespérantes, mais elles seules sont assez fortes pour réveiller les hommes de leur torpeur, les amener à se ressaisir de leur laisser-aller, et surtout pour leur faire prendre une réelle conscience de leurs devoirs essentiels et de leurs manquements sans nombre. Ces prophètes, comme Amos, ont été les sentinelles de leur temps, la conscience d’un peuple qui l’avait perdue, la lumière au milieu de l’obscurité qui a permis aux hommes de se diriger. Le texte de la haftarah parle, non seulement des prophètes, mais aussi des nezirim, c’est-à-dire de ces hommes jeunes qui faisaient vœu de s’abstenir d’alcool, ces abstèmes, comme on les appelle en français. Rabbi David Kimhi dit que ce fut un privilège pour la société biblique d’avoir tant de sa jeunesse qui s’abstenait volontairement de boire de l’alcool et de perdre ainsi sa volonté et sa dignité. Il met ainsi l’accent sur une autre pierre nécessaire à l’édification d’un monde nouveau : l’enthousiasme de la jeunesse. Car, ajoute-t-il, c’est une tentation facile que celle de l’alcool, et elle détruit l’individu. Les nezirim eux, marquaient ainsi leur volonté de se préserver de cette déchéance physique pour accomplir la volonté divine, s’épanouir et aider les autres à le faire. – Un midrash, à propos des premiers versets du Deutéronome, rappelle cette exclamation d’un rabbi au sujet des reproches adressés par Moïse à Israël : heureuse la génération qui a comporté de tels hommes, capables d’admonester leurs contemporains, c’est-à-dire ayant ce courage des prophètes pour dénoncer injustice et violence. Mais un autre rabbi intervient aussitôt pour dire : heureuse la génération qui savait écouter des reproches ! Savoir observer et dénoncer l’injustice, savoir écouter ceux qui la condamnent, savoir s’abstenir de ce qui fait écran entre nous-mêmes et notre prochain, ce qui déforme son image, ce qui dénature nos rapports, autant de vertus et de forces que des prophètes tels qu’Amos ont voulu nous inculquer et nous inoculer. « Mais vous avez fait boire du vin aux naziréens et vous avez donné ordre aux prophètes, en disant : ne prophétisez pas ! » (Amos, 2:12). C’est ce comportement suicidaire pour une société qu’Amos dénonce dans la haftarah de demain. Suicidaire parce qu’il réduit au silence et à la paralysie ceux, peu nombreux, qui auraient pu éviter aux hommes la catastrophe, le naufrage. Nous avons tendance à stigmatiser les paroles et les actes de ceux qui dérangent, à détourner de leur voie ceux qui s’engagent dans l’effort, à railler ceux qui dénoncent pour ne pas avoir à entendre ce qu’ils annoncent et que nous voulons ignorer. Bialik a écrit un poème intitulé : Hozé, lekh, berah, « Visionnaire, va, fuis ! ». Les prophètes ne sont pas aimés parce qu’ils incitent à l’effort, au progrès moral, tandis que tout dans la société, nous incite à la facilité, au laxisme. Aussi Dieu n’aime-t-Il pas ceux qui n’aiment pas Ses prophètes. Aussi s’est-Il lassé d’en envoyer. Et nous, il nous reste à lire et relire sans cesse leur message, à ces hommes d’il y a tant de siècles, à l’actualiser, à nous l’appliquer. Ces hommes avaient la curieuse particularité de ne rien vouloir pour eux-mêmes, mais seulement de vouloir aider leurs contemporains, de les garder d’eux-mêmes et de leurs pulsions mauvaises. Vilipendés, traités de fous, de traitres, emprisonnés, parfois assassinés, ils nous ont laissé une parole retentissante au point que les siècles n’ont pas eu raison d’elle. A nous donc de faire notre nourriture de l’écho de cette parole, et d’essayer, aussi peu que ce soit, d’être plus lucides sur les mobiles qui actionnent notre monde, d’écarter de notre vie les injustices flagrantes, de venir en aide à ceux sur lesquels le sort s’acharne ; à nous d’écarter résolument les comportements de fuite devant nos responsabilités fondamentales. « L’Eternel a parlé, qui ne prophétiserait ? » Amen.

Rabbin Daniel Farhi – Sermon prononcé au MJLF le 11 décembre 1987 – et adressé à un groupe d’amis le 2 décembre 2015

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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