Les bourreaux, les victimes et les héros.

Les bourreaux, les victimes et les héros

Jamais plus qu’en cette année, la dénomination hébraïque Yom HaShoah vehaGuevoura, journée de la Shoah et du Courage, n’aura eu plus de sens pour désigner ce que nous célébrons en ce 27 nissane 5753 correspondant au 18 avril 1993. En effet, si, comme chaque année, et à l’appel   de   la   Knesseth,   le Parlement   israélien,   qui en   vota l’institution en 1951, les communautés juives du monde entier commémorent la Shoah, l’extermination de 6 millions des nôtres, un tiers du peuple juif, entre 1939 et 1945, s’y ajoute cette année le cinquantième anniversaire du soulèvement du Ghetto de Varsovie contre les troupes nazies chargées d’en liquider les 30.000 survivants à partir du 19 avril 1943.

La presse écrite et audiovisuelle s’est très largement fait l’écho de ce cinquantenaire douloureux et glorieux. Douloureux parce qu’on en sait l’épilogue tragique ; glorieux parce que durant les quatre semaines du 19 avril au 16 mai 1943, les combattants du plus grand Ghetto de l’histoire juive ont écrit l’une des pages les plus héroïques de l’histoire de l’humanité. C’est notre inlassable devoir que d’évoquer cet épisode qui prit place en plein milieu de la guerre, et à un moment où l’exécution de la sinistre “solution finale” était en cours dans toute l’Europe. Nous devons le faire à l’intention de “ceux qui ne se souviennent pas parce qu’ils n’ont pas su, afin qu’ils apprennent et comprennent”, selon la belle expression de Louis-Martin Chauffier.

Les témoignages abondent du côté juif, de Emmanuel Ringelblum à Martin Gray, de Marek Edelman à Léon Uris, témoignages directs ou romancés. En revanche, du côté allemand, il n’existe que peu d’écrits. C’est pourquoi les propos du principal acteur de la liquidation du Ghetto de Varsovie, le Generalmajor Jurgen Stroop, publiés en 1980, sont précieux (si je puis dire). Ces propos, Stroop les a tenus, sans savoir qu’ils seraient révélés, à son compagnon de cellule polonaise, Kazimierz Moczarski, entre 1951 et le 6 mars 1952, date de sa pendaison. Ils font l’objet d’un ouvrage intitulé ”Entretiens avec le bourreau”.

Rappelons que le Ghetto de Varsovie, créé par les nazis en édifiant un mur séparant un quartier juif du reste de la ville, compta jusqu’à près de 500.000 Juifs rassemblés là de diverses provenances de Pologne. En quelques mois, la mortalité due à la sous-alimentation (entre 120 et 180 calories quotidiennes par habitant) et les déportations   massives au rythme de 5 à10.000 par jour avaient réduit la population à quelque 30.000 Juifs, employés pour la plupart dans des usines allemandes. Déjà, en janvier 1943, le pouvoir nazi avait décidé de liquider définitivement le Ghetto. Mais, une première tentative  s’étant soldée par un échec dû à la résistance juive, la nouvelle opération, de plus grande envergure, fut confiée à un général aguerri, Jurgen Stroop, et à une troupe de près de 3.000 hommes équipée d’armes automatiques, de lance-flammes et de blindés.

La “Grossaktion” débute le lundi 19 avril 1943 à 6h du matin et se poursuit officiellement jusqu’au 16 mai, date à laquelle Stroop annoncera dans un rapport laconique : “Il n’y a plus de ghetto juif à Varsovie”. Il faut pourtant savoir que, de l’aveu même de Stroop : “Autant que je sache, Bundtke a mené activement les opérations dans ce secteur jusque vers la fin de l’automne 1943” ! Cela signifie que quelques milliers, puis quelques centaines, voire quelques dizaines de Juifs résistèrent à la plus forte armée du monde durant une période variant entre 28 jours et 7 mois ! En entrant en force dans le Ghetto, le 19 avril au matin, Stroop constate avec surprise : “À vrai dire, ils attaquaient”. C’est une chose qu’il ne comprendra jamais trop bien. On lui avait enseigné la leçon nazie qu’il récite à son compagnon de cellule : “Les Juifs n’ont pas, ne sont pas en état d’avoir le sentiment de l’honneur et de la dignité. Un Juif n’est tout de même pas un homme à part entière. Les Juifs sont des sous-hommes. Ils ont un autre sang, d’autres tissus, d’autres pensées que nous, européens, aryens ; que nous en particulier nordiques”. Alors, que de telles créatures puissent se battre comme des hommes, puissent souffrir, lutter, espérer comme des hommes étonnera toujours Stroop. Son jugement peut se résumer dans sa description du combat des « Haluzzenmädeln », jeunes filles juives d’un mouvement pionnier qui participèrent à la défense du ghetto. “Je pense… que ce n’étaient pas des êtres humains, mais plutôt des diablesses ou des déesses. Calmes. Adroites comme des demoiselles de cirque. Souvent elles tiraient au pistolet des deux mains à la fois. Acharnées au combat jusqu’au bout. Dangereuses dans le contact direct …”. Stroop finira pourtant par reconnaître aux combattants juifs une valeur identique à celle de ses soldats : “… ici, entre nous, entre détenus, nous pouvons nous en tenir à la vérité. Les Juifs nous ont surpris, moi et mes subordonnés …par leur résolution au combat. Nous autres, anciens combattants de la première guerre et membres de la S.S., nous savons ce que c’est que la résolution dans le combat. On nous avait inculqué cette résolution-là, cette trempe, cette obstination, cette dureté. Et voici que les Juifs varsoviens faisaient preuve de cette même résolution ; ils nous ont complètement déroutés. Voilà pourquoi les combats dans le ghetto se sont prolongés de la sorte”. Tel est donc le témoignage, qu’on peut aisément imaginer sans complaisance, du bourreau de Varsovie qui avoue par ailleurs avoir exterminé 71.000 Juifs du Ghetto. Ces Juifs qu’il traitait avec mépris de “liseurs” et de “talmudistes” et qu’il décrit au combat comme chantant l’hymne polonais et des “psaumes” (probablement des prières ou des chants sionistes en hébreu).

Pourquoi n’auraient-ils pas chanté des prières, les combattants héroïques de Varsovie ? Oublierons-nous que le 19 avril 1943 coïncidait avec la veille de la fête de Pâque juive ? Dans le roman de Léon Uris, Mila 18, nous pouvons lire la reconstitution de la soirée du dernier séder des résistants. On y trouve notamment la remarque d’un journaliste non-juif y assistant. “Les Juifs m’étonneront toujours. Dans les abîmes de l’enfer, près d’être anéantis, il faut que vous rabâchiez les prières rituelles pour la liberté !”. Et la réponse d’un des participants lui arrive, candide : “Existe-t-il un moment mieux choisi que ce soir pour renouveler nos engagements ?”. Cette parole m’évoque le témoignage de Adam Rayski dans l’“Express” de la semaine dernière parlant, à propos de la résistance des combattants du Ghetto, du “nouvel esprit qui anime aujourd’hui    les    Juifs   du   monde   entier.    Oui, mourir    pour    la sanctification du Nom, comme nos pères et grands-pères, mais autrement qu’eux… les armes à la main”. La révolte du Ghetto de Varsovie, ce fut l’alliance d’une indéfectible fidélité juive au passé d’un peuple et à son message moral et spirituel avec un courage humain exceptionnel.

Cette révolte fut, en dehors des forces armées alliées, le premier acte de résistance au grand jour et de cette ampleur en Europe contre la terrible force de dévastation nazie. Elle inaugura, chez les Juifs comme les non-Juifs, une -attitude nouvelle vis-à-vis de ce qui avait pu, jusque là, apparaître comme une fatalité. C’est pourquoi ce cinquantième anniversaire est célébré conjointement par des Juifs et des non-Juifs, en France mais aussi à cette heure même à Varsovie et dans d’autres capitales du monde, partout où des hommes se rappellent et en appellent à la vigilance contre le retour de situations identiques du fait de nationalismes exacerbés.

Ce soir, c’est aussi et encore une fois la Shoah dans son ensemble que nous commémorons. Les six grosses bougies que nous venons d’allumer nous rappellent six millions de morts, six millions d’hommes, de femmes et d’enfants coupables d’être nés juifs. Six millions d’êtres humains exterminés dans ces chambres à gaz dont certains s’obstinent à nier l’existence, sans pour autant proposer de réponse à la question : que sont devenus ces six millions de Juifs ? Et, s’ils sont partis travailler en   Pologne   ou   ailleurs,   par   quelle   incroyable   distraction   ne trouvèrent-ils pas le chemin du retour dans leurs foyers en 1945 ? Ces négateurs de l’histoire, il faudrait dire ces faussaires de l’histoire, possèdent des publications, des associations. Notre devoir de témoignage est donc très grand. Bientôt, les derniers survivants des camps auront disparu. Malgré leur compréhensible blocage psychologique, ils doivent dire. Rappelons-nous cette phrase d’Albert Camus : “Qui répondrait en ce monde à la terrible obstination du crime, si ce n’est l’obstination du témoignage ?”. Et encore cette autre phrase de Paul Eluard : “Si l’écho de leurs voix faiblit, nous périrons”.

Certes, voilà plusieurs années que l’incrédulité et le refoulement par rapport aux événements de la dernière guerre mondiale ont cédé la place à une objective vision de l’histoire et à un réexamen de certains clichés complaisants. En France, par exemple, la collaboration du gouvernement de Vichy avec l’occupant nazi, les terribles mesures qui l’ont accompagnée, ont été douloureusement mises en pleine lumière, faisant la part moins belle à l’imagerie d’Epinal d’une nation tout entière résistante. Il est juste qu’à côté d’une histoire de la Résistance et de ses hauts faits que nul ne songera jamais à minimiser, il y ait place pour l’histoire des centaines de camps d’internement ayant existé dans tout le pays, camps créés par le gouvernement légal, gardés par des policiers et des gendarmes français, vers lesquels ont été dirigés des hommes et des femmes confiants dans les autorités de leur pays d’origine ou d’asile. Il est juste que la journée du 16 juillet ait été récemment instituée comme celle du souvenir du martyre d’une communauté symbolisé par la rafle des 16 et 17 juillet 1942. Tout cela est bon et nécessaire mais ne doit pas nous démobiliser ni nous faire oublier la fragilité de la justice et de la vérité. À travers le monde, nous voyons de trop nombreux émules des nazis à l’œuvre ou tentés de passer à l’acte. Nous voyons les droits de l’homme bafoués, des minorités exploitées, niées, dévalorisées, vouées à l’anéantissement, ballotées, ignorées du reste des nations. Ici même, une simple crise économique ou un fait divers suffisent à rallumer les sentiments d’antisémitisme ou de racisme les plus primaires. Les seuls remparts contre cette fragilité de l’homme dans ses bonnes dispositions, sont une vigilance jamais démentie et un respect obstiné des valeurs de l’esprit.

Du sein de la tourmente, un écrivain a légué un message inoubliable dans un livre intitulé “La cité engloutie”. Michel Mazor, décrivant les sévices et crimes de l’époque nazie, affirme : “Le cauchemar s’était installé dans le monde d’une façon totalement incompréhensible, mais il ne pouvait pas ne pas disparaître finalement si l’homme, porteur de valeurs spirituelles, devait survivre”. C’est cette survivance de l’esprit qui doit être, pour toujours, notre combat. Ce combat n’est pas uniquement celui du peuple juif, il est universel. Je me réjouis de voir dans cette salle de si nombreuses et distinguées personnalités non-juives, représentant d’autres religions ou de hautes autorités de notre pays. Cette présence n’est-elle pas garante de la mobilisation réelle d’hommes et de femmes de bonne volonté pour que la déchirure de la Shoah ne se reproduise plus jamais et que l’homme, où qu’il soit, quelles que soient sa couleur, sa croyance, ses opinions, soit respecté dans sa dignité et pour l’image de Dieu dont il est porteur ?

Parce que j’ai évoqué des moments moralement douloureux du comportement de certains Français pendant la guerre, et parce qu’aussi, je tiens à introduire, non seulement une note d’espoir mais aussi d’humour dans ces réflexions nécessairement amères, je citerai pour conclure quelques lignes d’un livre de David Rousset, “Le pitre ne rit pas”, décrivant le comportement courageux de quelques autres Français. En fait, il s’agit de procès-verbaux de commissariats de police. “À 11h20, bd. Saint-Michel, face n°12, le brigadier G. et le gardien P. arrêtent et mettent à disposition du commissariat Saint-Germain-des-Prés les demoiselles : 1. Sigfried Françoise Alexandrine, 20 ans, étudiante, 234, rue de Tolbiac (13ème), 2. Voisin Paulette, 19 ans, étudiante, 234, rue de Tolbiac, aryennes toutes deux. Elles avaient sur la poitrine une étoile jaune, l’une portant l’inscription “Papou”, l’autre le nombre 130.   Etoiles saisies”. Voici un autre procès-verbal émanant du commissariat de Grandes Carrières : “Ce jour, à 11h35, face n° 25 rue de Clignancourt, M. Muratet Henri, né le 24.10.1903 à Sauveteur (Aveyron), marié, 3 enfants, architecte, nationalité française, demeurant 14 bd. Barbès à Paris, était porteur d’un insigne jaune forme étoile avec inscription “Auvergnat”. M. Beynat Léonard, commerçant de nationalité française, demeurant 2, pl. du Tertre, conseilla à M. Muratet de retirer son insigne. Pour toute réponse, Muratet l’a frappé”. Retenons bien ces noms et ces faits. Ils sont l’honneur d’un peuple dont les dirigeants et trop de citoyens avaient perdu tout honneur, toute dignité, tout sens du ridicule. Ces exemples nous montrent aussi combien des réflexes de justice et de dignité doivent et peuvent être entretenus et développés par l’éducation des nouvelles générations et l’établissement et la protection d’institutions garantes des plus hautes valeurs humaines. Puisse la célébration de ce nouvel anniversaire nous y aider.

 Rabbin Daniel Farhi – Sermon prononcé au MJLF le 18 avril 1993 – Yom HaShoah 5753 – et adressé à un groupe d’amis le 14 avril 2015.

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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