Les peuples migrateurs.

N° 285 – 17 mars 2016.

Qui a oublié le magnifique film de Jacques Perrin en 2001, « Le peuple migrateur » ? Ces images sublimes nous racontent le parcours annuel de dizaines d’espèces d’oiseaux qui sillonnent la planète dans tous les sens à la recherche des conditions optimales pour vivre, nidifier, élever leurs petits, et recommencer éternellement ce cycle de vie. C’est leur instinct qui les guide sur des milliers, parfois des dizaines de milliers, de kilomètres. Sans boussole ni instruments de bord, munis seulement de leurs ailes plus ou moins majestueuses selon les espèces, ces représentants d’un « peuple migrateur » survolent des paysages que nous ne pouvons même pas soupçonner et que jamais – je l’espère – nous n’explorerons. Cette gent ailée sait des choses que nous ne saurons jamais. L’une des grandeurs du film de Jacques Perrin est d’avoir évité tout commentaire humain, toute voix off qui auraient dénaturé ces images grandioses. Seul le bruit des battements d’ailes accompagne le spectateur dans ce voyage jusqu’au bout du monde et des forces de ces chercheurs de vie.

Depuis quelques années, il semble que le terme de migrants ait connu un glissement, s’appliquant désormais davantage aux humains qu’aux oiseaux et autres animaux. Avant d’aller plus loin, il convient quand même de rappeler la définition de la migration animale : « Phénomène présent chez de nombreuses espèces, qui effectuent un déplacement, souvent sur de longues distances, à caractère périodique qui implique un retour régulier dans la région de départ. » On perçoit immédiatement une différence de taille entre la migration des oiseaux et celle des hommes. Cette dernière, en effet, n’a pas vocation à ramener les migrants dans leur région de départ. De fait, on devrait appeler ces légions de malheureux ballotés d’un pays à l’autre des émigrés, c’est-à-dire quittant leur pays dans l’espoir 1° de fuir les dangers qui les y guettent ; 2° d’être accueillis dans des lieux plus hospitaliers où, du coup, ils deviendraient des immigrés.

Ces subtilités autour de la notion de migration ne doivent pas nous faire oublier qu’on parle d’êtres humains ! On peut encore ajouter à cet inventaire sémantique les termes de réfugiés et d’exilés. Le tableau sera plus complet, mais non pour autant plus simple. Le statut de réfugié s’applique à une personne ayant quitté son pays d’origine pour fuir une calamité, un soulèvement ou une invasion militaire. Celui d’exilé à une personne ayant quitté son pays d’origine à la suite d’événements politiques et qui ne peut y retourner sous peine d’emprisonnement ou de mort. Ces définitions juridiques nous évoquent sans aucun doute possible les événements qui ont, depuis au moins cinq ans, jeté sur les routes et les mers des millions d’êtres humains fuyant l’enfer qu’est brusquement devenue leur terre natale. Et, si l’on poursuit la comparaison avec les animaux, on s’aperçoit … qu’on, ne peut la poursuivre. Tout simplement parce que l’on ne saurait parler, s’agissant des pays d’origine des « migrants », d’un lieu « provisoirement hostile » abandonné jusqu’à l’année suivante. Non, il s’agit bel et bien d’un départ sans retour. Seule convient la première partie de la définition d’une migration (humaine ou animale) : déplacement massif d’un endroit vers un autre.

C’est le terme de migrant qui m’interroge. Ma génération a connu celui de « personnes déplacées », phénomène se chiffrant en dizaines de millions d’individus, mais sans que le sort ni le diagnostic vital de ces populations soit véritablement en cause. Aujourd’hui, on parle de migrants comme on parlerait d’espèces animales se déplaçant massivement, selon des itinéraires saisonniers et salvateurs pour assurer leur survie. Mais en les désignant ainsi, n’est-ce pas une façon de mettre en avant le caractère éphémère de leur démarche, de les chosifier au point de ne plus s’alarmer de ce qu’en route quelques dizaines d’entre eux périssent comme dans le film de Jacques Perrin où l’on voyait des oiseaux agoniser dans les eaux pétroleuses d’un port américain ? Les migrants sont tout juste bons à vivre dans des camps, des « jungles », le plus loin possible de nos regards aveugles et de nos oreilles sourdes. Ils ne sont ni des émigrés, ni des immigrés, ni des réfugiés, ni des exilés, ni des personnes déplacées. Ils sont le rebut d’une humanité qui n’a jamais su faire les bons choix, où une Europe conquérante a exporté dans des pays lointains une culture que personne ne lui demandait, s’appropriant des richesses qui n’étaient pas les siennes, asservissant, convertissant, annexant.

Bien sûr, le moins que nous puissions faire aujourd’hui est d’accueillir le moins mal possible cette partie de l’humanité qui vient chercher refuge, fuyant la barbarie de Bachar el Assad comme celle des rebelles à son régime, de daesh et de tous les ansar dine, boko haram, aqmi, etc. Mais sachons-le : ce faisant nous n’accomplirons aucun acte héroïque, sinon l’amorce infinitésimale d’un rétablissement de la justice. Ces hommes et ces femmes, ces enfants ne nous doivent rien. C’est nous qui leur devons tout, y compris la possibilité de réparer un tout petit peu ce que nos responsables temporels ont abimé depuis des générations. Toutes les grandes puissances sont militairement engagées dans les régions d’où s’enfuient les norias de réfugiés. Elles y ont des intérêts parfois contraires et voient, entre autres, la possibilité de tester dans des conditions réelles, grandeur nature, des armements sophistiqués qui s’empoussiéraient probablement dans des arsenaux militaires. Les populations civiles payent le plus lourd tribut à cette guerre de techniciens qui ne leur apportera que des larmes et du sang, toujours plus de sang. Cessons au moins l’hypocrisie consistant à nous auto-convaincre du bien-fondé de nos engagements militaires dans la poudrière moyen-orientale. Je ne crois pas que ces migrants involontaires retourneront un jour vers leur pays natal.

Je n’ai jamais autant aimé le film de Jacques Perrin avec ses oiseaux courageux et obstinés.

Shabbath shalom, bonne fête de Pourim (mercredi soir et jeudi prochains) à tous et à chacun !
Bien amicalement, Daniel Farhi.

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
Posted in Chroniques.