Les vêtements souillés du Grand-Prêtre (haftarah de Hanouccah, Zacharie 2:14 à 4:7)

Février 519 avant l’ère chrétienne. Il fait humide et froid dans la 5ème satrapie du grand Roi Darius 1er : la Palestine. Un homme parcourt la ville de Jérusalem repeuplée après l’exil de Babylonie. Repeuplée, mais de Temple, point. Pourtant, depuis quelques mois, cet homme, au si joli nom de Zacharie – « Dieu S’est souvenu » -, accompagné de Haggaï, a commencé de ranimer la flamme des exilés pour qu’ils entament la construction du saint édifice. Celle-ci va s’étendre sur cinq années, de -520 à -515. Deux hommes dirigent alors la nation juive : Zorobavel, Haut-Commissaire juif, nommé par le pouvoir perse, et Josué, le Grand-Prêtre, qui va mourir peu après la pose de la, première pierre du Temple. Le grand souci de Zacharie et de Haggaï va être, outre la reconstruction du Temple, la restauration nationale et ses exigences de pureté et de moralité. Ces deux prophètes contemporains et amis s’intéresseront essentiellement à la définition du sacerdoce, représenté par Josué, et de la royauté, représentée par Zorobavel.

La haftarah de ce shabbath intercalaire de Hanouccah est tirée du prophète Zacharie et comporte surtout une grande vision concernant le prêtre Josué. A part la description, tout à la fin, d’un grand chandelier d’or, on pourrait se demander quel rapport existe entre cette haftarah et la fête de Hanouccah. C’est à Isaac Abravanel, commentateur fécond de la Bible du 15ème siècle, qu’il appartenait de nous éclairer, si j’ose dire, à ce sujet. Je vous propose donc de suivre ses explications historiques et morales à la fois.

Il nous faut tout d’abord rappeler en quoi consiste la vision de Zacharie. Il voit le Grand-Prêtre Josué se tenant debout devant l’envoyé de Dieu, avec, à sa droite, le Satane qui l’accuse. Dieu s’adresse au Satane pour lui dire Sa réprobation. Puis Zacharie constate que Josué porte des vêtements souillés. Dieu les lui fait retirer et remplacer par des vêtements propres ainsi qu’un diadème. S’adressant à lui, Il lui dit : si tu respectes à l’avenir Mes voies et préceptes, tu jugeras Mon peuple et garderas Mes portes. Alors viendra le temps où chaque homme conviera son voisin sous la vigne et le figuier. (Chapitre 3).

Abravanel nous précise d’abord qu’au moment de cette vision, le Grand-Prêtre Josué est probablement mort. Il le déduit d’une comparaison avec le prophète Haggaï. C’est d’ailleurs ainsi qu’il est possible d’affiner la date de cette prophétie. Josué est mort, et Zacharie le voit donc dans son séjour de l’au-delà, flanqué à sa droite de l’ange accusateur qui a nom Satane. A sa droite ? Peut-être pas. Il faut comprendre ימינו, yemino, « sa droite » comme זרועו, zeroo, « sa descendance ». Le Satane est là pour accuser la descendance de Josué. Qui est cette descendance ? Ici, nous entrons de plain-pied dans l’histoire de Hanouccah. Il s’agit de Mattathias et de ses cinq fils, tous prêtres, et bien sûr de la dynastie des Hasmonéens qui se fonda sur ces six hommes. Quant au Satane, ce n’est autre que le méchant Antiochus IV Epiphane et ses forces de Macédoine qui ont tenté d’amener Mattathias et les siens au culte idolâtre et à la profanation de la loi de l’Eternel. Tout cela, nous dit Abravanel, nous l’avons appris grâce à Joseph Ben Gourione, historien du 10ème siècle, auteur d’un livre de référence pour tous les commentateurs du Moyen-Age : le Yossifon.

Dieu a donc voulu faire entrevoir à Zacharie, qui le répercute au peuple, l’avenir de la descendance de Josué. Avenir à la fois rassurant et inquiétant. Rassurant parce que finalement Israël, les descendants de Josué le prêtre, et les hommes qu’ils auront ralliés à eux, l’emporteront sur l’ennemi grec, tel un « tison tiré du feu », pour reprendre l’image de la vision. Inquiétant, et c’est Abravanel qui nous introduit à cette lecture, parce que cette victoire sera due à l’alliance de la force avec l’esprit. Pour mieux comprendre ceci, il nous faut lire le verset 3 du chapitre 3 de Zacharie : « Or Josué était vêtu d’habits souillés et il se tenait devant l’ange de l’Eternel. » Abravanel voit dans cette juxtaposition comme le reproche adressé par Dieu à Ses prêtres de l’époque de Mattathias, c’est-à-dire des événements que nous commémorons à Hanouccah. Les vêtements souillés, ce n’est pas Josué qui les porte, mais ses descendants lorsque, trois siècles plus tard, les prêtres et la dynastie qu’ils vont fonder, les Hasmonéens, vont confondre et assumer ensemble la royauté et le grand sacerdoce. Les vêtements souillés, ce sont nécessairement ceux de la royauté dont le pouvoir politique pratique la vengeance et le meurtre. C’est pourquoi le verset disait de Josué, donc de ses descendants, qu’il portait à la fois des vêtements souillés – ceux de la royauté – et qu’il se tenait devant l’ange de l’Eternel -pour son saint ministère -. Or, nous dit Zacharie, qui reprend cette leçon à la fin de la haftarah par son apostrophe à Zorobavel (« ni par la force, ni par la violence, mais par Mon esprit, dit l’Eternel »), il n’est pas possible d’assumer ensemble deux fonctions aussi contradictoires que la royauté, c’est-à-dire le pouvoir politique, et le sacerdoce, c’est-à-dire le pouvoir spirituel. C’est même, dirions-nous, tout l’enseignement du judaïsme qui affecte systématiquement Edom du signe de la force victorieuse et meurtrière, et Israël du signe de la prière et de la parole.

Ces explications d’Abravanel nous ramènent entièrement à la fête de Hanouccah et à ses enseignements essentiels. Qu’est-ce qui s’est passé à cette époque ? Le pouvoir grec, l’occupant, entendait imposer à tous les peuples assujettis par lui sa culture et sa religion. Les Juifs étaient enclins à imiter les mœurs de l’occupant et à adopter sa culture. C’est alors que survint un roi, Antiochus, qui, en brusquant les choses, provoqua une résistance, d’abord faible, puis s’amplifiant au point que le peuple juif reconquit son territoire et fonda un royaume indépendant. Notons au passage que ce royaume fut la seule parenthèse de souveraineté nationale entre le royaume de Juda et l’Etat d’Israël contemporain. A Hanouccah, nous évoquons ces événements politiques certes, mais nous axons toute la fête sur le rappel du miracle de la fiole d’huile qui n’aurait dû brûler qu’un jour et qui brûla huit Jours. Pourquoi ? Pour, justement, tenir compte de la leçon de notre haftarah : s’il arrive à notre peuple de prendre les armes pour se défendre, comme sous les Grecs, les Romains, ou pendant la dernière guerre mondiale, il ne doit pas y perdre son âme. Il ne doit jamais oublier que l’important, l’enjeu suprême, ce n’est pas la force, mais l’esprit. Le judaïsme n’est ni une idéologie, ni une doctrine, ni un mouvement : c’est une spiritualité. En tant que tel, il se doit de promouvoir partout et toujours les valeurs de l’esprit en priorité. Dans le judaïsme antique, la famille et la tribu des prêtres avaient été prévues à cet effet. C’est ce qui explique pourquoi les prophètes s’en prirent tant aux défaillances des prêtres, eux qui devaient garantir l’enseignement et la pratique de la Torah. Zacharie et Haggaï, deux prophètes du retour d’exil, étaient peut-être encore plus soucieux que d’autres de voir les prêtres remplir honnêtement, et exclusivement leurs multiples fonctions. Ils savaient bien pourquoi le peuple avait été déporté par Nabuchodonosor. N’était-ce pas, entre autres, à cause des multiples manquements des prêtres à leur fonction sacerdotale ? Plus près d’eux, ne voyaient-ils pas, comme nous l’expliquent Rashi et les autres, que les fils des prêtres épousaient sans vergogne des filles étrangères ?

Et, ce qui les inquiétait par-dessus tout, c’était cette collusion entre la royauté et le sacerdoce qui ne peut jamais être annonciatrice de bonnes choses. Le roi et les prêtres n’auront-ils pas tendance à couvrir mutuellement les fautes de l’autre partie ? Qu’en serait-il, à plus forte raison, le jour où le grand-prêtre serait en même temps le roi ? Ne faut-il pas que, face au pouvoir politique, se dresse un pouvoir spirituel et moral indépendant pour pouvoir en contrôler les actes ? Zacharie vient nous dire que, même apparemment victorieux, le couple royauté/sacerdoce porte en lui les germes de sa perte. C’est ce que nous explique Abravanel, appliquant cet enseignement à la dynastie des Hasmonéens dont la fin fut pitoyable et empreinte de cruauté. C’est aussi pour cela, sans doute, que les rabbins du Talmud, se questionnant sur la fête de Hanouccah, en ont volontairement occulté toute référence militaire, ne laissant place qu’au miracle de la fiole, c’est-à-dire le mot de la fin à l’aventure de l’esprit confronté aux forces guerrières. N’est-ce pas là aussi, ce qui se fait jour de toute l’histoire d’Israël ? Les étapes de cette histoire sont les grands livres, les grands courants de pensée, les affrontements culturels, bien davantage que les batailles ou les massacres. Et si nous marquons certains événements, c’est pour autant que nous y voyons un témoignage de la Providence divine ou de la persévérance juive malgré les épreuves. Nous avons compris, et appliqué depuis longtemps, la leçon de Zacharie : qu’on ne peut se tenir devant l’Eternel avec des vêtements souillés, c’est-à-dire revendiquer les valeurs de l’esprit au milieu de l’ivresse des charniers de l’histoire. Le comportement politique disqualifie définitivement son auteur pour prendre une quelconque part au progrès moral, ou c’est par accident ou par opportunisme. Inversement, une vocation spirituelle ne s’accommode pas d’un parcours politique. Jugement sévère peut-être, mais qui vaudra aussi longtemps qu’une parole comme celle de Zacharie n’aura pas été intégrée à la conscience des hommes. Zorobavel et Josué, Bar Kokhba et Rabbi Akiva, on pourrait citer des dizaines de couples fabriqués par l’histoire où la force et l’esprit ont collaboré, chacun toutefois restant dans son domaine. La délimitation est nécessaire jusqu’aux temps où l’homme se sera rappelé la leçon première de la Création : qu’il est créé à l’image de Dieu. Ces temps sont ceux du Messie comme les évoque Zacharie en parlant de vigne et de figuier. Amen.

Rabbin Daniel Farhi – Sermon prononcé au MJLF le 18 décembre 1987 – et adressé à un groupe d’amis le 8 décembre 2015

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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