« Les vieux amants du Lutetia » (1)

N° 165 – 26 novembre 2013.

Un amour immortel

Un amour immortel

Un couple de 86 ans s’est donné la mort dans un hôtel parisien le vendredi 22 novembre dernier. Un fait divers banal ? Un drame autour du droit à mourir dans la dignité ? Pas seulement. Au moins un des deux membres du couple était juif. L’hôtel était le Lutétia. Ils se sont donné la mort par asphyxie. J’y reviendrai. Auparavant, je voudrais rappeler la mémoire de Claude et Gilbert, autre couple qui, en octobre 2004, a décidé de mourir pour les mêmes raisons que celui du Lutetia : crainte de la dépendance, de la séparation, de la déchéance physique. Je sais que leurs trois fils liront cette chronique et je la leur dédie. La mémoire de ces justes continue de nous éclairer même si nous ne pouvons entériner leur acte.

            Georgette et Bernard Cazes, le couple du Lutetia, ont largement expliqué leur geste. Ils ont déploré de n’avoir pu mourir par des pastilles létales interdites en France. Ils disent : « De quel droit empêcher une personne n’ayant plus de charges, en règle avec le fisc, ayant travaillé toutes les années voulues et ayant exercé des activités de bénévolat, de quel droit la contraindre à des pratiques cruelles quand on veut quitter la vie ? »

            Mais je veux dépasser le débat récurrent sur le droit de mourir dans la dignité et l’euthanasie pour constater que le couple Cazes avait choisi l’hôtel Lutétia pour mettre un terme à sa longue vie commune. Peut-être le nom de ce palace parisien ne dira pas grand-chose à beaucoup de lecteurs. Sachez alors que c’est là que, durant l’Occupation, était installé le quartier général des services secrets nazis. C’est également là qu’à la Libération, débarquèrent les trop rares rescapés des camps de la mort. Ce lieu fut le réceptacle de beaucoup d’espérance et davantage encore de souffrance. Des familles y ont retrouvé les leurs, squelettiques mais vivants, tandis que d’autres, tellement plus nombreuses, ont attendu en vain le retour des êtres aimés. On voit bien que le choix des Cazes pour y achever leur histoire d’amour, était loin d’être indifférent.

            N’ayant pu mourir, comme ils l’auraient souhaité, par des pastilles létales, le vieux couple a décidé de le faire par asphyxie en se couvrant la tête de sacs plastiques. Cette mort rappelle celle du grand psychanalyste Bruno Bettelheim. Elle rappelle aussi et surtout que la très grande majorité des victimes de la Shoah a été exterminée dans les sinistres chambres à gaz. Pas plus que le lieu de leur suicide, la manière de l’exécuter n’aura été pour Georgette et Bernard Cazes un hasard.

            J’ai présumé au départ qu’au moins un des deux vieillards était juif à cause du nom de famille. N’ayant aucune précision à ce sujet, je ne voudrais pas tirer des conclusions hâtives. J’imagine simplement mal comment un couple non-juif aurait choisi d’aller mourir au Lutétia, hôtel récemment racheté par des Israéliens pour être rénové. Il a été écrit que Georgette avait été y accueillir son père à son retour de captivité et que c’est ce qui aurait déterminé son choix. Ce qui est sûr, c’est que cette femme et cet homme, de très haut niveau intellectuel, n’ont sans doute rien voulu laisser au hasard, jusque dans cette mort insolite.

            Il est vrai que cette façon de mourir, douloureuse pour leur seul fils vivant (l’autre étant mort accidentellement en 1976), comporte quelque chose de romantique et de pathétique à la fois. Romantique par cette union de plus de soixante ans de deux êtres éperdument amoureux l’un de l’autre et qui redoutaient la séparation ou la dépendance. Pathétique par le choix du lieu et du moyen du suicide. Puissent-ils être réunis pour l’éternité comme ils l’ont été ici-bas.

                                   Shabbath Shalom et Hag saméah à tous et à chacun – Bien amicalement, Daniel Farhi.


[1] Titre emprunté au journal « Le Parisien » du 25 novembre 2013.

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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