« L’importance des faits et gestes des responsables » (Parasha Shemoth, Exode 1:1 à 6:1)

Je voudrais dédier mon sermon de ce soir à tous ceux d’entre nous – et ils sont nombreux – qu’indisposent parfois les longs commentaires des chroniqueurs politiques sur tous les moindres faits et gestes des grands de ce monde, sur ceux de leur famille, de leurs proches, interprétés comme des indices de la volonté inexprimée des princes qui nous gouvernent. Je fais allusion au talent de certains journalistes à épier la moindre expression du visage, le moindre signe de nervosité ou de fatigue, le moindre détail vestimentaire de nos dirigeants pour en tirer des conséquences quant à la politique à venir d’un pays. Véritables Sherlock Holmes de l’actualité, ces sympathiques scribouillards pensent pouvoir décrypter des secrets d’état à partir de la couleur de la cravate d’un président ou du choix des membres de sa famille qui l’accompagnent lors d’un voyage officiel. Eh bien, à tous ceux-là, je conseille vivement la lecture des commentaires auxquels se sont livrés nos maîtres en ce qui concerne le déplacement en Egypte de Moïse, pourtant raconté de façon très laconique par la Torah dans la parasha Shemoth que nous lisons ce shabbath. Lorsque nous aurons vu les multiples hypothèses auxquelles ce déplacement a donné lieu, nous comprendrons mieux la prolixité de nos journalistes, mais aussi que la psychologie appliquée à la conduite de ceux qui font l’histoire peut être aussi révélatrice que leurs discours (et souvent moins ennuyeuse!).

Voici tout d’abord le verset de notre parasha qui fait couler tant d’encre : (Exode, 4:20) « Moïse prit sa femme et ses fils ; il les installa sur l’âne, et il retourna vers le pays d’Egypte ». Je vous concède volontiers que cette description n’a rien du rapport d’un voyage officiel d’un responsable politique, et que la simplicité de Moïse, comme celle du moyen de transport employé, tranchent nettement avec la garde républicaine, le tapis rouge, le Mystère 20, etc. qui accompagnent les déplacements de nos dirigeants. Autres temps, autres mœurs ! Il n’empêche que nos principaux exégètes, Rashi, Ibn Ezra, Rambane, Abravanel, se sont questionné sur le pourquoi d’un déplacement familial à l’occasion d’une mission aussi difficile que celle de Moïse partant pour rencontrer l’oppresseur de son peuple. Et vous allez voir combien leurs réponses sont riches en connaissance de la personne humaine.

Ibn Ezra explique que la première idée de Moïse était d’emmener avec lui sa femme et ses enfants afin qu’ils sortent d’Egypte en même temps que le reste d’Israël. Mais ce n’était pas une bonne chose car les Hébreux, le voyant arriver avec toute sa famille, pouvaient penser qu’il venait s’installer et donc douter de sa mission. Aussi Dieu fit-Il qu’en chemin il fallut circoncire le second fils de Moïse, Eliézer, et que, de ce fait, Moïse dut poursuivre seul son voyage, renvoyant Tsipora et ses fils chez Jethro. Fait qui est confirmé par le singulier du verbe employé par le texte vayashov artsa mitsrayime, « il s’en retourna au pays d’Egypte ». Nous allons tout de suite revenir sur cette explication d’Ibn Ezra, mais remarquons au passage qu’elle présente l’avantage de résoudre un autre point obscur de la vie de Moïse, celui de son éventuel divorce d’avec Tsipora avancé par certains commentateurs à cause de l’expression : (Ex. 18:2) ahar shilouhéha, « après qu’elle eût été congédiée ». Le commentateur explique que Moïse n’a jamais renvoyé sa femme au sens d’un divorce, mais au contraire pour lui éviter les difficultés du voyage. – L’explication générale d’Ibn Ezra appelle plusieurs remarques. La première, pourquoi Moïse voulait-il que sa femme et ses enfants sortent d’Egypte avec Israël ? On peut l’imaginer. Tsiporah était étrangère au peuple d’Israël, fille d’un prêtre de Madiane. Ses enfants étaient également nés loin du peuple de Moïse. Les emmener avec lui était une manière de les intégrer définitivement à Israël. Et cette intégration se faisait à la faveur d’un événement capital, fondateur, pour le peuple. Personne ne pourrait contester l’appartenance de Tsipora à un peuple dont elle aurait volontairement partagé les épreuves. Un converti ou une convertie ne le sont qu’à partir du moment où ils s’identifient physiquement et spirituellement au destin d’Israël et à sa doctrine. A ce sujet, un converti avait posé à Maïmonide la question : ai-je le droit de dire dans la prière : Élohénou vélohé avoténou, « notre Dieu et Dieu de nos pères » ? Maïmonide lui répondit qu’en principe non à moins qu’il ne le ressente ainsi. Plus tard, Tsiporah sera contestée par Aaron et Myriam et son origine étrangère sera mentionnée. En la faisant descendre en Egypte, Moïse avait voulu éviter cela. Et puis, d’après Rambane, il avait aussi voulu convaincre Jéthro, son beau-père, très réticent à laisser partir sa fille et ses petits-fils en Egypte, par cet argument : comment plus tard, arrivés au pied du Sinaï, Tsiporah et ses fils pourraient-ils entendre la première des Dix paroles : « Je suis l’Eternel ton Dieu qui t’ai fait sortir du pays d’Egypte » ? Il fallait donc qu’ils aient physiquement participé à cet événement. − On voit combien l’explication d’Ibn Ezra, reprise en partie par Rambane, contient de psychologie.

Mais ce n’est pas tout. Si finalement, malgré cette excellente raison de Moïse d’emmener sa famille, Dieu ne lui a pas permis de le faire, c’est à cause de la réaction du peuple qui aurait mal interprété cette venue et l’aurait comprise comme une volonté d’installation dans le pays. La justesse de cette analyse nous amène dès lors à une nouvelle question : pourquoi, selon quels critères, Dieu a tranché entre deux possibilités également fondées ? C’est en fonction de l’intérêt du peuple devant lequel doit s’effacer l’intérêt de l’individu Moïse. Son souci personnel d’intégrer Tsiporah au processus de la sortie d’Egypte doit être sacrifié à l’intérêt du peuple, voire à son moral puisqu’aussi bien la venue de Tsiporah ne remettait pas en cause la suite des événements, mais risquait seulement de mal être comprise. C’est donc seul que Moïse se rendra en Egypte, étant de plus obligé d’abandonner sa femme et ses deux très jeunes fils en route.

L’explication de Rambane tient compte d’autres considérations. Pour lui, il était indispensable que Moïse emmène avec lui sa femme et ses fils, précisément en fonction des réactions du peuple. Il fallait qu’il puisse prouver qu’il était libre de tous ses mouvements là d’où il venait et qu’il n’allait pas faire sortir les Hébreux pour les emmener vers un nouvel esclavage. Or, s’il venait seul, le peuple aurait beau jeu de lui dire : là d’où tu viens, on n’est pas libre, et tu as dû laisser ta famille en otage. Donc, nous ne te suivrons pas ! Cette remarque doit nous aller droit au cœur, nous qui savons ce qu’il en est de la libre circulation des hommes et des idées, et combien illusoire est la liberté de tel Russe ou tel Polonais, de tel Iranien ou de tel Hongrois qui voyagent hors de leur pays sous l’unique condition d’avoir laissé chez eux leur femme, leurs enfants ou leurs parents. Nous comprenons bien cet argument de Rambane, mais alors, pourquoi, selon son hypothèse, Dieu n’a-t-Il pas laissé Tsiporah et les enfants aller jusqu’en Egypte ? A cela, pas de réponse de la part de notre commentateur. A nous donc de lui venir en aide. Entre la conviction qu’eût emportée le peuple de la présence de la famille de Moïse et la confiance qu’il devait faire à Moïse lorsqu’il lui affirmait qu’il venait de la part de Dieu, l’Eternel a sans doute préféré responsabiliser le peuple en l’obligeant à croire en dehors de toute preuve tangible. A plusieurs reprises, au cours de la sortie d’Egypte et plus tard, il est dit : vaya’aminou bAdonaï ouveMoshé avdo, « Il (le peuple) eut foi en l’Eternel et en Moïse son serviteur ». La foi en Dieu est donc associée, peut-être même subordonnée, à la foi en Moïse qui parlait au nom de Dieu. Moïse aurait sans doute préféré apporter au peuple des preuves matérielles de sa mission ; Dieu l’en empêche afin que ce ne soit pas une communauté de superstitieux qui sorte d ‘Egypte, mais une communauté de véritables croyants, ceux-là qui n’attendent pas que la Mer rouge soit à sec pour s’y élancer, mais qui agissent courageusement sur le cours de l’histoire par une foi immense.

C’est dans le même esprit qu’il faut comprendre l’explication d’Abravanel. Pour lui aussi, Moïse, en emmenant avec lui sa famille, voulait prouver au peuple quelque chose. En l’occurrence, il voulait prouver qu’il avait une foi totale en la délivrance ultime du peuple de l’esclavage d’Egypte. Et quelle meilleure preuve pouvait-il apporter qu’en acceptant d’exposer sa famille au danger ? C’était dire au peuple : vous voyez bien que vous allez être sauvés ; sinon, pourquoi aurais-je pris le risque d’amener ici femme et enfants alors qu’ils pouvaient tranquillement rester auprès de Jéthro à Madiane ? Mais la possibilité de cette preuve fut retirée à Moïse tant est implacable l’exigence de Dieu à l’égard de Son peuple et des hommes qu’Il envoie pour le sauver.

Finalement, nous voyons plusieurs enseignements se dégager de ces multiples hypothèses quant au déplacement de Moïse. Le premier est qu’en aucune façon Dieu n’accepte que la destinée d’un individu chargé par Lui de guider Son peuple puisse influer sur la destinée de ce peuple. Suivant l’explication d’Ibn Ezra, nous avons vu que les intérêts familiaux de Moïse auraient été servis par la présence de Tsiporah et de ses fils à ses côtés en Egypte. Dieu ne l’a pas permis dès lors que cette présence aurait pu décourager le peuple. Plus tard, Moïse souffrira de la discrimination dont sa famille sera l’objet, mais son intérêt personnel est trop peu de chose en face du dessein divin pour entrer en ligne de compte. Quant aux explications de Rambane et Abravanel, elles voulaient que Moïse doutât de l’aptitude du peuple à croire sans preuve ; c’est pourquoi Dieu rend impossible l’administration de preuve, alors même qu’Il en fournit à Moïse avec la main lépreuse guérie et le bâton transformé en serpent.

Le second enseignement, à propos de ces commentaires, rejoint ce que nous disions d’abord sur les supputations que peuvent faire les observateurs quant au sens profond des faits et gestes des grands personnages de l’histoire. Malgré le ton quelque peu amusé que contenaient mes remarques préliminaires, il y a une grande vérité affirmée par le judaïsme, à savoir que ce que font les pères est un signal pour les générations à venir. C’est-à-dire que les récits anecdotiques dont la Bible nous gratifie ne sont pas des petites histoires destinées à nous distraire. Ils nous apprennent combien les hommes ont dû tendre leur volonté pour accomplir la volonté divine. Combien les responsabilités qu’ils portaient sur leurs épaules ne leur permettaient pas de se conduire comme leur instinct ou leur intuition les y eût conduits. Je ne sais pas si nos princes d’aujourd’hui accordent autant d’attention à leurs moindres gestes, leurs moindres paroles, en pensant à l’interprétation qui en pourra être faite au niveau du public. Le judaïsme, en tous cas, y applique un extrême scrupule. Ce sont les Pirké Avoth, déjà, qui mettaient en garde les responsables en ces terme : « Sages, soyez circonspects dans vos propos ; le Nom de Dieu pourrait s’en trouver profané ». Cette exigence au niveau des responsables est dictée par un immense amour du peuple. Un amour pour ces hommes et ces femmes qui attendent, qui sont en droit d’attendre, de leurs dirigeants une conduite et des propos irréprochables. Si le nez de Cléopâtre eût été plus long… Si Moïse eût emmené avec lui sa femme et ses enfants… L’histoire dirigée par Dieu ne peut souffrir les aléas dus aux caprices des hommes. C’est une exigence dont la sévérité n’est justifiée que par le but à atteindre : l’établissement d’une société de justice et d’amour pour tous. Amen.

Rabbin Daniel Farhi – Sermon prononcé au MJLF le 15 janvier 1982 – et adressé à un groupe d’amis le 31 décembre 2015.

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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