« Nous autorisons les « avarianim » à prier avec nous ».

Office de Kol Nidré. 1976-2015

Solennellement, nous avons commencé cet office de veille de Kippour par la prière de Kol- Nidré, elle-même précédée par un texte de trois lignes dont la traduction approximative est celle-ci : « En présence du tribunal céleste, en présence du tribunal d’ici-bas ; au nom du Dieu saint, béni soit-Il, au nom de cette pieuse assemblée, nous déclarons qu’il est permis de prier avec les pécheurs. » Invitation on ne peut plus normale au moment où toute la communauté est rassemblée pour demander à Dieu pardon de ses fautes. Invitation moins compréhensible si l’on ne s’en tient pas à la traduction du mot hébraïque עבריין (avariane) par « pécheur », mais plutôt par « renégat ». En effet, dans le mot avariane, il y a le verbe עבור (avor) qui signifie « passer ». C’est-à-dire que ce terme de avariane s’appliquerait d’abord aux Juifs qui sont « passés » à une autre religion, ou qui ont simplement apostasié la leur. C’est dans ce sens qu’on trouve le mot dans le Talmud (Nidda l3b) où il désigne celui qui, du judaïsme, se laisse entraîner à l’idolâtrie. S’il en est ainsi, quel peut être le sens de ce texte récité juste avant le Kol-Nidré ?

rabbin-daniel-farhi-kippourSon origine remonte au 12ème siècle. Il fut introduit dans la liturgie de Kippour par Rabbi Méir Ben Baroukh de Rothenburg qui vécut de 1215 à 1293. L’histoire de ce sage parmi les sages n’est pas sans rapport avec ce texte. Rabbi Méïr de Rothenburg fut l’un des plus grands décisionnaires de son temps. Il s’instruisit en Autriche et en France, à Paris, aux côtés de Rabbi Yehiel. C’est ainsi qu’il lui fut donné d’assister à la condamnation du Talmud et de le voir brûler sur le parvis de Notre-Dame en 1242. Il assista aussi à la célèbre controverse entre Rabbi Yehiel et Nicolas Donin, Juif converti au christianisme et virulent détracteur du judaïsme. De retour en Allemagne il enseigna et forma de nombreux et célèbres disciples. Mais il y connut aussi les persécutions les plus violentes, persécutions qui poussèrent une grande partie de la communauté à fuir vers la terre d’Israël. Rabbi Méir de Rothenburg se joignit à ceux qui partaient. En chemin, il s’arrêta en Lombardie pour attendre d’y être rejoint par ses frères. C’est là qu’il fit la connaissance d’un juif converti au christianisme qui le dénonça aux autorités comme traître à sa patrie. Il fut alors ramené en Allemagne et emprisonné pendant 7 ans jusqu’à sa mort. Son corps ne fut rendu à la communauté qu’après 14 ans, grâce à la générosité d’un fidèle qui racheta ses restes à l’administration pénitentiaire et les fit inhumer au cimetière de Worms où ils reposent encore. C’est cet homme-là, victime d’un Juif converti, lui qui avait vu à Paris les méfaits des « renégats », qui écrivit ces trois lignes qu’on doit lire avant Kol-Nidré pour permettre aux renégats de prier avec Israël ! Par la suite, cette formule se révéla très utile, car elle permit d’inclure dans les fidèles de Kippour tous ceux qui s’étaient convertis, de gré ou de force au christianisme ou à l’Islam. N’oublions pas, en effet, qu’à cause des persécutions arabes et de l’Inquisition très sainte et très catholique, des dizaines de milliers de Juifs furent obligés d’abandonner « officiellement » le judaïsme, quitte à en poursuivre la pratique en cachette. Ce furent les « marranes ». Des marranes, il y en eut tout au long de l’histoire juive, avant l’Inquisition espagnole et bien après. Des Juifs de l’époque de Rabbi Akiva jusqu’à ceux d’U.R.S.S. ils ont été des millions ceux qui, sans jamais renoncer à leur véritable identité, ont été ou sont obligés de dissimuler leur appartenance, leur culte, leurs convictions profondes. Il n’est que naturel qu’on leur permette de prier avec Israël au jour le plus solennel de notre année liturgique, et si, par malheur, ils ne peuvent se joindre à nous physiquement, que nous les associons, par le texte de Rabbi Méir de Rothenburg à nos prières. En fait, l’introduction de cette prière dans le rituel témoigne de la répugnance du judaïsme pour toute souffrance corporelle exagérée. C’est pourquoi il accepte que, plutôt que de subir le martyre, certains Juifs aient consenti à prononcer quelques formules de conversion, à condition qu’ils viennent à Kippour s’en amender, montrant par là leur volonté de rester au sein du judaïsme. Quant à ceux qui se sont convertis volontairement, ce texte leur laisse la porte ouverte au repentir, et à cause de cela, il est bien dans l’esprit du Kippour.

Et puis, si l’on veut bien réfléchir un peu plus avant dans le concept de la עבריינות (avarianouth), qui, jusqu’au Moyen-Age désignait uniquement l’apostasie religieuse, et qui, en hébreu moderne, désigne la délinquance, on comprendra peut-être que cette toute petite prière qui précède le Kol-Nidré risque d’avoir une fonction à remplir, encore de nos jours, et non seulement pour le un pour cent de Juifs qui se convertissent annuellement au christianisme, mais aussi pour une tranche beaucoup plus large de nos coreligionnaires. Pourquoi, en effet, continuerions-nous à dire un texte qui n’aurait eu qu’à certaines époques une raison d’être dit ! Le maintien d’un texte aussi particulier ne peut s’expliquer que parce qu’il touche un grand nombre. Entre les deux significations du mot avarianouth, dans l’hébreu ancien et moderne, entre l’apostasie religieuse et la délinquance criminelle, n’y a-t-il pas place pour d’autres formes de reniement du judaïsme ou de l’appartenance juive ? Formes peut-être tout aussi graves et pour lesquelles la formule de réintégration dans la communauté ne serait pas inutile ?

Qui sont-ils, les renégats du judaïsme contemporain ? S’agit-il de quelques familles bien connues dont certains membres se sont convertis à d’autres religions sans doute davantage par arrivisme que par conviction ? Certainement pas. Je crois que les pires reniements ne sont pas nécessairement les plus spectaculaires ni les plus dangereux pour la communauté juive. Ceux qui s’y livrent sont en effet trop le point de mire de la communauté pour que celle-ci ait à craindre d’eux. Les reniements les plus sournois sont ceux de Juifs, restés juifs formellement, c’est-à-dire n’ayant pas quitté leur religion, qui, sous couvert d’objectivité, de lucidité, d’honnêteté intellectuelle, détruisent en public l’édifice de la communauté juive, chargent le peuple juif et principalement l’Etat d’Israël de fautes si graves qu’il est impossible que ceux qui, très nombreux, les écoutent ou les lisent ne versent dans un antisémitisme primaire. Ce n’est pas pour rien que les rabbins du Talmud avaient prévu des sanctions différentes beaucoup pour ceux qui transgressaient des commandements en privé et en public, beaucoup plus graves pour ces derniers. Celui qui se livre à une conduite indigne בפרהסיא (befarhéssia), en public, est beaucoup plus responsable, d’une part parce qu’il risque d’entraîner beaucoup de personnes derrière lui, d’autre part parce que sa personnalité risque de donner un fondement légal à son inconduite. L’antisémitisme qui règne actuellement, bien souvent confondu avec l’antisionisme, est déjà tellement fort et pour ainsi dire légalisé par les plus hautes institutions internationales, que tout « témoignage » juif qui l’avalise est criminel, et certainement le fait de véritables avarianim, renégats. Ces Juifs qui se disent ou se croient libres, le sont certainement de dire n’importe quoi en trouvant toujours des oreilles complaisantes, soit à la radio, soit dans des journaux, soit dans des livres insipides. Ils devraient pourtant savoir qu’ils ne sont pas libres de s’exclure ainsi de la communauté, de renier un passé, un présent et un avenir, de bafouer la mémoire des millions de Juifs qui sont morts en priant : « L’an prochain à Jérusalem », de ceux qui, par millions également ont pris le chemin d’Auschwitz, de déformer à loisir la vérité, de calomnier avec superbe. Ils n’en sont libres ni par rapport à leur peuple, ni par rapport aux non-juifs qui, quoi que les écoutant avec délectation, ne sauraient oublier leur appartenance à ce peuple qu’ils vilipendent tant. Journalistes ou écrivains, artistes ou gros industriels, si demain il fallait que le peuple juif ait à subir une nouvelle flambée comme celle des nazis, aucun d’entre eux n’échapperait au massacre. Il est vrai que le Talmud (Sanhédrine 44a) affirme à leur propos : חטא ישראל אף על פי שחטא ישראל הוא « Lorsqu’un fils d’Israël pèche, il reste un fils d’Israël ». Encore faut-il, au-delà de la permission légale pour un juif de rester au sein du judaïsme, même s’il a fauté contre Dieu ou contre les hommes, qu’il se souvienne qu’il est juif, car sinon, de quoi pourrait lui servir le statut que lui accorde avec tolérance le judaïsme ? Peut-être la véritable avarianouth pour un Juif est-elle celle qui consiste à oublier son appartenance. Mais malgré cela, s’il reprend le chemin de la synagogue, la tradition de Rabbi Méir de Rothenburg l’autorise à venir se joindre aux fidèles, lui l’infidèle. Peut-être pourrait-il mettre à profit ce passage pour méditer sur la vie de ce saint Rabbi qui préféra croupir en prison plutôt que sa communauté ne verse la rançon exigée pour sa libération, rançon qui l’aurait saignée aux quatre veines.

Peut-être croira-t-on après ce discours contre certains avarianim d’aujourd’hui, somme toute peu nombreux, qu’en ce qui concerne le reste du peuple juif, c’est-à-dire nous, le texte de Rabbi Méir de Rothenburg ne nous concerne pas. Gardons-nous d’un tel jugement, et réfléchissons s’il n’y a jamais dans nos actes ou nos paroles quelque relent d’avarianouth ? Lorsque nous nous démobilisons des grandes causes juives, que faisons-nous ? Les Juifs d’U.R.S.S. nous autoriseraient-ils à venir prier parmi eux en ce soir de Kippour 1976, alors que nous ne leur avons accordé que quelques minutes d’attention polie pendant l’année écoulée, lorsqu’on nous a entretenus de leur sort, nous demandant de manifester, d’écrire, d’envoyer des colis, d’acheter des cartes, d’alerter l’opinion publique ? Combien d’entre nous l’auront fait ? Combien auront cédé à l’apathie ? Ne s’agit-il pas là d’une forme de reniement, donc d’avarianouth ? אל תפרוש מן הצבור « Ne te sépare pas de la communauté » enjoignaient déjà les rabbins de l’époque romaine. Lorsque nous ne sommes pas à l’écoute des problèmes de nos frères juifs, c’est pourtant ce que nous faisons. Lorsque, par indifférence, par méfiance, ou par scepticisme, nous refusons notre concours à certaines causes, nous nous rendons coupables d’une certaine forme d’avarianouth qui met en péril à plus ou moins long terme l’existence d’Israël. Lorsque, comme une trop grande partie de l’opinion publique, nous nous désintéressons de ce qui se passe dans certaines parties du monde, ou bien que nous n’évaluons les problèmes qu’en fonction de leur répercussion possible sur les Juifs, nous versons encore dans une forme de reniement, reniement de notre prochain. La Torah ne dit-elle pas : « Ne te dérobe pas devant ce qui est comme ta propre chair » ?

Alors, soyons sincères, et demandons-nous si cette formule que nous avons prononcée avant Kol-Nidré, interprétée dans son sens le plus large, ne s’applique pas au plus grand nombre d’entre nous, et si, au bout du compte nous ne la disons pas parce qu’elle nous autorise à prier ce soir et demain avec la communauté ? Et c’est tant mieux, surtout si l’on se réfère à cet adage talmudique, merveilleux de réalisme : כל תפילה שאין בה מפושעי ישראל אינה תפילה, « Toute prière qui ne contient pas des pécheurs d’Israël n’est pas une prière ». C’est-à-dire que toute assemblée qui ne comporterait pas de pécheurs en son sein n’aurait pas de chances pour que sa prière soit entendue ! Merveilleuse affirmation qui, non seulement, autorise à ce que les avarianim se joignent à nous pour prier – et ils sont sans doute plus nombreux qu’on ne l’imagine – mais encore frappe de nullité la prière d’une communauté qui n’en accueillerait pas dans son sein ! Quelle serait la signification du Kippour pour une communauté de saints ? Ce jour, nous le consacrons à notre examen de conscience, et cet examen nous le menons en toute sérénité parce que nous savons qu’aussi noires soient nos fautes, elles peuvent nous être remises si nous nous en repentons sincèrement. Toutes les formules de nos prières nous indiquent que notre réintégration dans la communauté d’Israël est possible, aussi éloignés en ayons-nous été pendant l’année qui est écoulée. Parce que nous autorisons les avarianim à prier avec nous, parce que nous ne sommes pas sûrs d’échapper à cette dénomination, nous savons que Dieu nous autorise à Le prier. Notre tolérance proclamée au seuil de cette journée est certainement infime par rapport à celle que Dieu déploie à notre intention tout au long de l’année. Sachons, au-delà de l’approche historique ou théologique, interpréter les formules comme celle de Rabbi Méir de Rothenburg pour nous les appliquer. Que la prise de conscience qui s’en suivra soit telle qu’elle nous permette d’accueillir parmi nous les plus égarés pour que cette journée leur apporte le vrai repentir. Que nous puissions dépasser l’aspect « tribunal » de ces quelques lignes, encore accentué par la solennité avec lesquelles elles sont prononcées, en nous disant qu’après tout, chacun d’entre nous est un avariane potentiel. Entre le mot עבריין (avariane) qui désigne le renégat, et le mot עברי (ivri) qui désigne l’Hébreu, donc le Juif, il n’y a une différence que de la lettre noune, la racine étant identique. Combien fréquemment se sont présentées les occasions pour les Juifs de tout abandonner, les tentations de se fondre parmi les nations ! Ils n’en ont jamais rien fait, même aux moments les plus sombres de leur histoire. Mais à chaque génération des avarianim notoires les ont tourmentés sans pour autant réussir à les dissocier de leur religion. Au contraire, on a introduit une formule leur permettant de prier ensemble avec leur communauté d’origine. Que cela nous serve d’exemple pour que si, parfois nous avons l’impression d’avoir relâché notre fidélité, refusé notre concours à certaines causes, si, en un mot, nous nous sommes jugés indignes de prier avec tout Israël, nous ayons quand même le courage et l’honnêteté de le faire. Rappelons-nous qu’un Israélite, même pécheur, reste Israélite. Rappelons-nous aussi que notre présence est probablement nécessaire pour que la prière de toute la communauté soit entendue par Dieu. Gardons-nous des extrêmes : celui qui consisterait à nous culpabiliser démesurément ou celui qui consisterait à ne pas nous sentir concernés du tout par la formule de Rabbi Méir de Rothenburg. Comprenons bien que seul l’abandon de notre mission de Juifs est à considérer comme avarianouth, mais aussi que cet abandon est plus fréquent que nous ne le pensons et que nous pouvons y tomber.

Au moment où nous autorisons solennellement les avarianim à se joindre à nous pour la prière, demandons à Dieu l’autorisation de procéder à notre bilan personnel, la force nécessaire à le mener à bien, la sincérité à chacune de ses étapes, aussi pénibles soient-elles. Alors seulement, notre prière sera une prière d’Israël. Amen.

 Rabbin Daniel Farhi – Sermon prononcé à l’ULIF (Salle Pleyel) le 3 octobre 1976 – et adressé à un groupe d’amis le 17 septembre 2015

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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