Parasa Shemini – Lévitique 9:1 à 11:47

L’école des enfants morts

En ce shabbath où nous poursuivons notre lecture de la Torah par la parasha Shemini, je ne vous en parlerai que pour évoquer un douloureux anniversaire dont, en ces temps d’oubli généralisé que nous vivons, la communauté juive ne doit pas faire l’économie. Il s’agit du martyre de 20 enfants juifs de 5 à 12 ans pendus à Hambourg le 20 avril 1945.

Bien sûr, la parasha de cette semaine n’a pas trait à cet événement, mais il s’y trouve une situation qui ne nous laisse jamais indifférents. Je veux parler de la mort tragique de Nadav et Avihou, les deux fils d’Aaron le grand-prêtre, frère de Moïse. Vous connaissez bien l’épisode : il se situe au moment de l’inauguration des fonctions sacerdotales d’Aaron et de sa maison. Pris par l’enthousiasme de cette cérémonie, Nadav et Avihou s’élancent vers l’autel avec leur encensoir qu’ils allument sans que Dieu le leur eût ordonné. Alors, un feu descend qui dévore les deux fils d’Aaron sous ses yeux. Moïse dit à Aaron : « C’est là ce qu’avait déclaré l’Eternel en disant : Je veux être sanctifié par ceux qui M’approchent et glorifié à la face de tout le peuple ». Et Aaron garda le silence. Autant dire que tout cet épisode n’est pas clair et que les commentateurs se sont abîmés en conjectures sur les raisons de cette mort injuste. Je vous avais d’ailleurs proposé les années précédentes quelques-unes de leurs réflexions, je n’y reviendrai donc pas ; mais en revanche, je vous résumerai rapidement l’opinion d’un rabbin dont je ne vous avais pas encore exposé la position ; je veux parler d’Abravanel. Celui-ci ne se satisfait d’aucune des hypothèses plus ou moins satisfaisantes pour justifier la mort de Nadav et d’Avihou. Il dit : si Moïse, à la suite de cette mort tragique, rappelle la parole de Dieu : Bikerovaï ékkadesh  traduite indûment par « Je veux être sanctifié par ceux qui M’approchent » alors qu’elle signifie : « Je suis sanctifié par ceux qui Me sont proches », il faut comprendre que cette mort n’est pas imputable à une faute des fils d’Aaron, mais doit être incluse dans ce que la tradition nomme yissourim shel ahava, c’est- à-dire les souffrances de l’amour, les souffrances que Dieu envoie à ceux qui Lui sont particulièrement proches. Avravanel met dans la bouche de Moïse ce discours : « Mes frères, ne vous étonnez pas de cet acte de Dieu, car il est certain que ce sont précisément ceux qui servent Dieu avec le plus de fidélité qui s’exposent le plus au danger ; hem yoter mistakenim ba’avodato. La souffrance des justes, des innocents, est l’une des voies de Dieu dans Son action sur l’univers. Voie qui échappe certainement à notre entendement humain, mais dont la Bible et l’histoire du peuple juif nous fournissent de nombreux exemples. – Quant à la suite de l’épisode, continue Abravanel, où il est dit vayiddom Aharone, « Aaron garda le silence » il est faux de comprendre, avec Rambane, qu’Aaron se lamentait sur le sort de ses deux fils et qu’il se tut lorsque Moïse lui imposa silence en lui faisant remarquer qu’il n’était pas convenable de se lamenter en ce jour de liesse et de dédicace ! Non, dit Abravanel, cette explication ne tient pas debout. Il n’est pas possible de convaincre un homme de garder le silence après la mort sous ses yeux de ses deux fils, par des arguments de ce type, même s’il s’agit d’Aaron. La vérité, c’est que ce vayiddom employé par la Torah doit être rattaché à l’état de la pierre : Aaron fut pétrifié et ne put même pas élever la voix pour pleurer et se lamenter. De même ne fut-il pas consolé par Moïse, ki lo notera bo neshama, « car il ne restait plus en lui d’âme », toute réaction l’avait quitté, toute parole lui était impossible. J’avoue préférer cette lecture du « silence » d’Aaron à celle d’autres commentateurs car elle prend mieux en compte ce qui a pu se passer dans l’esprit d’un père apprenant la mort tragique de ses fils que ne le font d’autres lectures plus savantes mais moins humaines.

Monument à la mémoire des vingt enfants assassinés

Monument à la mémoire des vingt enfants assassinés

J’en viens à présent à l’anniversaire dont je vous parlais plus tôt, tout en vous invitant à ne pas perdre de vue le commentaire d’Abravanel sur la mort des justes et sur la réaction d’Aaron. Dans le camp d’extermination de Neuengamme, à 20 kilomètres de Hambourg, sévissait l’un de ces hommes injustement appelés médecins, le Dr. Kurt Heissmeyer. Contrairement à tant de courageux médecins déportés qui essayèrent par tous les moyens d’alléger les souffrances de leurs camarades, le Dr. Heissmeyer, nazi par conviction, faisait partie de ces médecins maudits qui pratiquèrent sur les déportés juifs des expériences dites médicales. « Le docteur Heissmeyer avait commencé ses expériences au camp de concentration de Neuengamme au début de juillet 1944, d’abord sur des adultes et dans le plus grand secret »[1]. C’est sans doute des centaines d’adultes qui lui défilèrent entre les mains, bien qu’on n’ait retrouvé que 37 dossiers. Sa grande passion était de leur inoculer la tuberculose à une époque où son traitement n’existait pas, pour, soi-disant trouver la formule d’un « sérum ». Il a été par la suite prouvé lors de son procès, et par de grands experts médecins qu’il n’avait aucune notion élémentaire d’immunologie, de bactériologie ou de microbiologie. De plus, il a lui-même reconnu qu’il avait très vite été convaincu que ses expériences étaient totalement infructueuses et inutiles, et que la plupart d’entre elles auraient pu être évitées. Il n’empêche qu’avec l’accord du commandant SS Max Pauly du camp de Neuengamme, père de cinq enfants, il décida de poursuivre ses expérimentations sur de jeunes enfants. Il fit venir 20 enfants juifs de 5 à 12 ans, dix filles et dix garçons, qui arrivèrent à Neuengamme le mercredi 29 novembre 1944. Qui étaient ces enfants et d’où venaient-ils ? Ceci est dit en détail dans le livre de Günther Schwarberg, journaliste allemand, « Ils ne voulaient pas mourir ». Retenons qu’ils étaient originaires de 5 pays différents, et que parmi eux se trouvaient deux jeunes français : Jacqueline Morgenstern et Georges Kohn (12 ans). Pourquoi, comment un médecin a pu en arriver à cette horreur que d’expérimenter sur des petits enfants ? Heissmeyer lui-même s’en est expliqué lors de son procès en 1964 à Magdebourg : « Je suis conscient aujourd’hui d’avoir commis un crime contre l’humanité en expérimentant sur ces enfants, car ils étaient sans défense, et mes expériences nécessitaient l’accord de leurs responsables légaux. Mais je n’ai éprouvé à ce moment-là aucun scrupule du fait que mes convictions fascistes m’empêchaient alors de considérer les déportés et les enfants du camp comme des humains à part entière ». A partir du début avril 1945, le camp de Neuengamme, comme beaucoup d’autres en Allemagne et en Pologne, commence d’être évacué devant l’avance des troupes alliées et, le 20 avril, jour du 56ème anniversaire de la naissance de Hitler, parvient au camp un ordre de Berlin : les enfants doivent disparaître avec la preuve des expérimentations médicales. Un fourgon postal vient les prendre à Neuengamme vers 22 heures et les transporte, sur les ordres du commandant SS Arnold Strippel, 30 ans, dans une école désaffectée de la Bullenhuser Damm à Hambourg qui servait depuis un certain temps de camp annexe de Neuengamme. Ils sont descendus dans l’abri de cette école où l’on a décidé de les pendre. L’un des accompagnateurs raconte : « Les enfants ne se doutaient absolument de rien. Ils avaient entre cinq et douze ans ; il y avait autant de filles que de garçons. Ils parlaient tous un allemand incorrect avec un accent polonais […] Six à huit enfants étaient encore éveillés, les autres dormaient déjà. J’en viens maintenant à quelque chose de si effrayant qu’il m’est pénible d’en parler. Mais il le faut bien. Frahm prit dans ses bras le garçon de douze ans et dit aux autres : on va le mettre au lit. Il l’emmena dans une pièce éloignée d’environ 6 à 8 mètres de celle où nous nous trouvions ; je voyais déjà une corde fixée à un crochet. Frahm passa cette corde au cou du garçon endormi et s’arc-bouta de tout son poids au corps de l’enfant pour que le nœud se ferme. Avec mon expérience des camps de concentration, j’avais souvent vu la misère humaine et j’étais en quelque sorte blindé, mais je n’avais encore jamais vu d’enfants pendus. J’ai eu un malaise […] quelques-uns ne dormaient toujours pas et me demandaient : nous aussi, on va nous emmener bientôt au lit ? J’allai dans la pièce où avait eu lieu la première pendaison et vis une petite fille pendue à une autre patère fixée au mur. Dans un débarras jouxtant la pièce, se trouvaient les cadavres de trois enfants ». Avec ces 20 enfants, furent aussi pendus 24 prisonniers russes, deux infirmiers hollandais et deux médecins résistants français non-juifs qui s’étaient occupés des enfants durant les derniers mois. Tous les corps furent sans doute brûlés au crématoire de Neuengamme le 21 avril 1945.

Les responsables de ce massacre furent jugés après la guerre et exécutés le 8 octobre 1946. Tous sauf deux : le Dr. Heissmeyer qui, arrêté le 13 décembre 1961 à Magdebourg où il exerçait la médecine, fut jugé et condamné à la réclusion criminelle à perpétuité le 30 juin 1966. Il mourut d’un infarctus dans sa prison le 20 août 1967. Quant au commandant SS Arnold Strippel, il vit toujours dans la bonne ville de Francfort, sans être autrement inquiété pour ce massacre. On doit à la vérité de dire que, caché, il fut retrouvé par un ancien déporté du camp de Buchenwald où il sévissait d’abord et jugé à Francfort en 1949 pour le meurtre de 21 prisonniers commandé et exécuté par lui et ses collaborateurs. Il fut condamné à 21 fois la peine de prison à perpétuité, plus 10 ans pour blessures corporelles graves, mais curieusement libéré en 1969 avec une indemnité d’emprisonnement de 121.500 marks de l’époque. En ce qui concerne son autre crime, celui de « l’école des enfants morts », le 20 avri11945, il n’a été que peu inquiété jusqu’à présent, si ce n’est quelques articles de la presse allemande et le livre de Günther Schwarberg. En 1979, il a osé solliciter du Tribunal de Grande Instance de Francfort une mesure conservatoire à cause de l’atteinte portée à son honneur par certaines déclarations. – Il faut dire que peu de choses incitent au souvenir du martyre des 20 enfants juifs dans  l’Allemagne de 1982. L’école des enfants morts est l’objet d’un pieux silence que seuls quelques Juifs courageux a pu commencer de rompre. Une association des enfants du Bullenhuser Damm s’est créée le 20 avril 1979. Le 27 avril 1981, cette association a obtenu que l’école de Bullenhuser Damm porte désormais le nom d’école Janusz Korczak. Toutes les écoles de Hambourg enseignent maintenant ce qui s’est passé le 20 avril 1945. 300.000 personnes ont visité les lieux, et le 20 avril prochain (mardi), de nouvelles plaques seront inaugurées qui expliqueront clairement ce qui s’est passé, contrairement à ce qui était jusqu’à présent. Il reste qu’Arnold Strippel n’a toujours pas été inculpé pour son crime et que c’est l’une des hontes de l’Allemagne d’aujourd’hui que de ne pas le juger. Honte, mais aussi danger parce que la justice, lorsqu’elle n’est pas exercée, permet l’oubli et donc la possibilité de nouveaux crimes. Serge Klarsfeld, dans son introduction au livre de Schwarberg, écrit : « Pour tous les écoliers du monde, les souffrances des 20 enfants juifs torturés par la médecine SS et achevés dans une école allemande devraient symboliser le destin d’un million d’enfants juifs rayés des vivants par la folie meurtrière de l’antisémitisme nazi ».

Si, après cette terrible évocation, je me permets d’en revenir à Aaron et à ses deux fils, c’est uniquement pour dire qu’il est des martyres incompréhensibles dont la seule justification échappe à l’homme. Mais, s’il est vrai, selon l’explication d’Abravanel, que Nadav et Avihou étaient des « proches » de Dieu à cause de leur justice et de leur pureté, combien vrai est-il aussi que ces 20 enfants qui n’avaient jamais péché l’étaient encore davantage ? Bikerovaï ékkadèsh, « Je Me sanctifie à travers Mes bien-aimés » ; phrase terrible pour nous comme pour Aaron. Quant au silence du père, n’est-il pas celui des familles de ces .innocentes victimes, celles du moins encore en vie, silence pétrifié, horrifié, inconsolable ? Je crois que notre devoir de survivants de la Shoah, survivants juifs, est de continuer de lutter pour que le passé soit jugé, pour que le présent maintienne sa fidélité au souvenir, pour que l’avenir se construise sur les valeurs morales authentiques du judaïsme. Israël est un mamelékheth kohanim, un royaume de prêtres, comme Aaron, un peuple qui doit s’interroger sur la justice, qui doit en garder les principes et qui doit s’efforcer de faire de sa vie un exemple afin que les hommes n’aient plus la tentation de la violence, de la bestialité, justifiées par des idéologies monstrueuses. Il est vrai que, servant Dieu de près, nous sommes plus exposés, mais il est également vrai que nous véhiculons une Parole de Vie éternelle. Amen.

Rabbin Daniel Farhi – Sermon prononcé au MJLF le 16 avril 1982 – et envoyé à un groupe d’amis le 19 mars 2014.

 

 



[1] Toutes les citations sont extraites du livre de Günther Schwarberg, « Ils ne voulaient pas mourir ». Presses de la Renaissance, 1981.

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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