Parasha Balak – Nombres 22:2 à 25:9

L’écriture de l’histoire de Balak et Balaam[1]

L’histoire de Balaam (Nombres 22-24) a toujours posé de nombreuses et difficiles questions. Certaines d’entre elles d’ordre structurel (portant sur l’ensemble de l’épisode, sa nature et sa composition) ; d’autres d’ordre interne (portant sur l’action et l’authenticité des caractères). Le récit apparaît dans le livre des Nombres comme l’un des événements s’étant produits à l’Est du Jourdain, raconté du point de vue du roi de Moab : ce qu’il pensait, comment il manda le magicien Balaam depuis Aram-Naharayim, et ce que Dieu dit à Balaam.

Bien sûr, on peut se demander comment Moïse a-t-il pu avoir connaissance de tout cela alors qu’il n’était en rien concerné par toute cette histoire. Si nous supposons que toute l’information lui a été transmise par prophétie, il aurait dû y avoir au moins une allusion dans l’Ecriture, comme c’est le cas pour les autres révélations prophétiques. Peut-être est-ce cette difficulté qui sous-tend l’obscure remarque des Sages dans le Talmud (Jérusalem, Sotah 5). L’hypothèse est que l’histoire de Balaam ne fut écrite qu’après que Moïse eût terminé les cinq livres de la Torah, et qu’alors il serait « revenu » (חזר) pour l’écrire, ainsi que le livre de Job.[2]

Les difficultés que nous rencontrons dans le récit lui-même sont les suivantes :

1° Pourquoi au départ, Dieu interdit-Il à Balaam de suivre les émissaires de Balak, mais l’autorisa lorsqu’ils revinrent une seconde fois vers lui ?

2° Quel enseignement pouvons-nous tirer de l’étrange conte d’une ânesse capable de parler à celui qui la monte ?

3° Comment devons-nous comprendre l’obstination de Balak à construire des autels l’un après l’autre afin que Balaam puisse y maudire Israël ?

Mais ce qui est encore plus intéressant, c’est la personnalité de Balaam. Comment un homme accusé par les Sages de mal et de corruption (Avoth 5:22) a pu être également considéré comme un prophète sur lequel « l’esprit de Dieu reposait » (Nombres 24:2) ? Pour répondre à toutes ces questions, il nous faut tout d’abord comprendre l’objectif général et l’esprit qui guident le récit. Le but recherché semble être de tourner en dérision les croyances superstitieuses de l’époque s’appuyant sur la sorcellerie, la magie, et les divers aspects du culte païen.[3] C’est l’ironie qui domine l’ensemble du récit et l’attitude générale est loin du sérieux comme nous verrons plus loin.

Lorsque Balaam refusa une première fois de suivre les émissaires de Balak sous prétexte que Dieu le lui avait interdit, ceux-ci durent sourire en eux-mêmes, imaginant que Balaam avait inventé lui-même cette excuse afin d’obtenir un prix plus élevé ! Lorsque ces mêmes émissaires revinrent en lui offrant une coquette somme, Balaam leur répondit que cette fois, Dieu avait accordé Sa permission de les suivre. Il est certain que Balaam était confus, mais la délégation comprit parfaitement ce qui s’était passé et fut convaincue que c’était un charlatan. En effet le changement des instructions divines eut pour effet de miner la confiance de Balaam en lui-même puisqu’il s’était précédemment vanté de « connaître les pensées du Très-Haut » (Nombres 24:16), mais en même temps il augmentait les attentes de Balak qui se disait que quelqu’un réclamant un tel prix réussirait à faire ce qui lui était demandé. C’est pourquoi il fit pression sur Balaam encore et encore pour essayer de maudire Israël.[4]

Le spectacle de l’ange apparaissant sur le chemin de Balaam, « son épée nue à la main » (Id. v.23), ainsi que de l’ânesse qui parle, était destiné à humilier Balaam aux yeux de la délégation. Voyez ! Cette ânesse peut voir ce que le fameux magicien Balaam, lui qui se présente comme « l’homme à l’œil ouvert, […] celui qui entend les paroles de Dieu, qui voit ce que lui montre Shaddaï » (Nb. 24:3-4) n’est pas capable de voir ! Selon moi, tout l’épisode avec l’ânesse a germé dans l’imagination de Balaam[5], et lorsque la délégation qui le précédait a regardé derrière elle, elle a dû être étonnée de voir un Balaam en colère frappant sa pauvre ânesse sans aucune raison apparente, et d’entendre ce magicien dont les seuls mots avaient le pouvoir de tuer, déclarer : « Si j’avais une épée en main, je te tuerais sur le champ ! » (Nb. 22:29).[6]

Bien sûr les Sages le nomment « méchant », mais dans le texte il apparaît simplement comme un professionnel rémunéré, prêt à maudire ou à bénir n’importe qui sans aucune intention idolâtrique dans ses actions ou ses propos. En vérité, à cette époque, une telle sorcellerie était considérée comme une sagesse en soi, pseudo-scientifique, sans aucun rapport avec les dieux. Selon le texte, Balaam s’est conduit avec probité, obéissant à tout ce que Dieu lui a dit et reportant à Balak exactement les limites que Dieu lui avait fixées. Ce qui est amusant, c’est que personne ne l’a cru, car selon la sagesse populaire de l’époque, le pouvoir des magiciens résidait dans leur connaissance à circonvenir les divinités.

Même si l’on admet qu’à ce moment-là, Balaam ne semblait pas méchant, il serait difficile de le présenter comme quelqu’un de vertueux. Alors, comment a-t-il pu se faire qu’il apparaisse soudain comme un prophète ? Selon Maïmonide, un niveau premier de prophétie, connu comme l’ « esprit saint », fut conféré à Balaam, c’est-à-dire que l’initiative et les mots venaient de Balaam, et l’inspiration divine ne fit que l’aider à exprimer ses pensées d’une manière précise et agréable. Ainsi, tout ce que Balaam proféra, depuis sa première déclamation jusqu’à la dernière, fut en accord avec l’inspiration divine, et toute la différence entre les deux premières déclamations et les deux dernières a consisté en ce que les premières ont été prononcées, selon lui, grâce à ses talents de magicien, tandis que les deux dernières le furent réellement avec ses propres mots.

Si l’on examine le contenu de ses oracles, on constate que généralement ils n’étaient rien de plus que des observations amicales, mais qu’on pouvait à la rigueur appeler des bénédictions, selon le modèle de celles prononcées par Jacob sur ses fils avant sa mort, qui s’apparentaient à des considérations d’ordre prophétique davantage qu’à des bénédictions au sens courant de ce terme : « Il adressa à chacun des paroles de bénédiction selon sa nature » (Genèse 49:28).

Il est intéressant de constater que l’Ecriture ne fournit pas la moindre allusion à la volonté de Balaam de maudire Israël après que Dieu Se fût révélé à lui, ce qui nous amène à évoquer la difficulté par laquelle nous avions commencé cette étude. Comment l’épisode de Balaam en vint à constituer une partie du livre des Nombres ? De surcroît, comme il a été dit, on a du mal à comprendre la description qu’en fait Moïse dans le livre du Deutéronome (23:5-6) : « Moab a soudoyé contre toi, pour te maudire, Balaam fils de Béor, de Petor en Aram-Naharayim. Mais le Seigneur ton Dieu a refusé d’écouter Balaam. Le Seigneur ton Dieu a changé pour toi la malédiction en bénédiction, car Il t’aime ». « D’écouter Balaam » ! On aurait dû dire « d’écouter Balak » Et de quelle malédiction est-il question ? Pourtant, c’était bien l’intention de Balaam ; comment se fait-il qu’elle ne s’est pas réalisée ? La clé de cette énigme se trouve dans ce qui s’est passé juste après. Après que les filles de Moab et de Midiane eurent induit les fils d’Israël à pécher à Baal Peor (Nombres 31), l’armée d’Israël est sortie guerroyer contre Midiane. Elles le vainquirent et prirent un gros butin. Parmi les morts se trouvaient les rois de Midiane, et il est écrit : « Et Balaam fils de Béor, ils le tuèrent par le glaive » (Nombres 31:8). Nous ne pouvons que supposer pourquoi Balaam est retourné dans cette région. Il existait une tradition en Israël qui disait que Balaam était celui qui avait prodigué des conseils aux rois de Midiane sur la façon d’affaiblir les Israélites à Baal Peor (Nb. 31:16 et Rashi). De toute façon, le point important est que Balam se trouvait alors parmi les Madianites à ce moment et que les Israélites étaient en relation avec lui. Aujourd’hui nous savons que Balaam fils de Béor était une figure nationale bien connue dans les royaumes de la Transjordanie antique.[7] Selon moi, lorsque Balaam se trouvait à Midiane, il a raconté ce qui lui était arrivé à Moab, de même qu’il publia ses oracles. Toute cette information dut parvenir à Pinhas (lequel lui a peut-être parlé avant sa mort) au moment où le prêtre préposé à la bataille approchait de Midiane. Pinhas communiqua l’information à Moïse qui comprit immédiatement l’immense miséricorde de Dieu envers Israël et la sanctification de Son Nom qu’a représentée le fait qu’un sage des nations a reconnu le statut unique du peuple d’Israël comme peuple de Dieu. « Moïse est revenu et a écrit l’histoire de Balaam et Balak » : cela signifie peut-être qu’il réécrivit l’histoire de Balaam pour l’ajouter (à la Torah), et peut-être aussi interpréter ce qu’il avait déjà dit dans son discours du livre du Deutéronome, et qu’il l’ait introduite à sa place dans le livre des Nombres. « Il n’y a ni avant, ni après dans la Torah ».[8]


[1] Article de Shimon Eliezer Ha-Lévy Spero, de l’Université de Bar-Ilan. Traduit de l’anglais et adapté par Daniel Farhi.

[2] Dans le Talmud de Babylone (Baba Batra 14b), il est simplement écrit que Moïse écrivit son livre et le récit de Balaam, sans préciser qu’il « revint ». Selon Rashi à propos de ce texte, les Sages ont voulu insister sur le fait que bien qu’il ne fût pas nécessaire à Moïse ni ne faisait partie de l’ordre de ses actes, il l’inclut dans la Torah. Selon le Ritba (rabbi Yossi Tov ben Avraham), la guemara évoque un autre livre sur Balaam écrit par Moïse, qu’il « écrivit plus longuement » mais qui fut perdu.

[3] La moquerie et la dérision étaient effectivement des armes dans la bataille de la Bible contre l’idolâtrie comme nous le voyons lors de l’affrontement entre le prophète Elie et les prophètes de Baal (I Rois 18:10-21 ; Isaïe 44:9-20). Même les plaies au moyen desquelles le Seigneur frappa les Egyptiens contenaient des éléments de moquerie. Rashi, commentant le verset de l’Exode (10:2) contenant le verbe התעללתי, explique qu’il faut lire : « Afin que tu racontes à ton fils et au fils de ton fils comment Je me suis joué des Egyptiens ».

[4] La révélation de Dieu à Balaam n’était pas personnelle : Dieu ne l’a pas appelé par son nom ni Il ne s’est présenté à lui comme le Tout-Puissant ou l’Omniprésent, mais Il lui a simplement demandé : « Qu’est-ce que ces gens attendent de toi ? » (Nombres 22:9) Après que Balaam ait expliqué le but de la délégation de Balak, Dieu lui dit : « Tu n’iras pas avec eux et tu ne maudiras pas ce peuple car il est béni » (Id. v.12). En d’autres termes, il ne servirait à rien de les maudire car c’est une mission impossible. Cela suffit à mettre un terme à la question. Quand la délégation s’en retourna, Dieu Se révéla à Balaam une seconde fois et lui dit : « Si c’est pour t’appeler que ces hommes sont venus, vas-y, pars avec eux. Mais tu feras seulement ce que Je te dirai » (Id. v.22). Ce qu’il faut comprendre ainsi : « Si, après que Je t’ai dit que le peuple d’Israël est béni et que Je ne laisserai aucune malédiction les atteindre, toi, Balak, tu insistes pour louer les services de Balaam en le mettant en compétition avec Moi, qu’il en soit ainsi ! Mais nous verrons la parole de qui l’emportera ! Donc, suis-les. » L’ironie réside en ce que le lecteur sait que Balaam n’a jamais rapporté à la délégation ce que Dieu lui avait dit au sujet d’Israël, et que donc cette information n’était jamais parvenue aux oreilles de Balak.

[5]  Comme dans le cas du serpent dans le jardin d’Eden, selon Abravanel.

[6]  Dans le tableau de Rembrandt illustrant cet épisode, on voit les émissaires de Balak regarder avec amusement Balaam frappant son ânesse.

[7] Lors de fouilles menées en 1967 à Dir-Alla, dans la vallée du Jourdain, on a découvert des chutes de plâtre provenant d’un mur ou d’une sépulture sur lesquelles se trouvaient des fragments d’écriture datant à peu près du milieu du 8ème siècle avant EC, où était mentionné « Balaam fils de Béor ». L’écriture était cananéenne et le contenu était fait de prophéties, de terribles reproches et malédictions, de sorte qu’on a pu les lire et les traduire. Il semble qu’à cette époque, il existait une tradition en Transjordanie à propos de Balaam fils de Béor, le prophète. (Encyclopédie du monde biblique ; Nombres, p.138.)

[8] C’est un principe de nos rabbins que de renoncer à chercher une chronologie dans le récit de la Torah. (Pesahim 6b, ainsi que plus d’une dizaine d’occurrences dans le Talmud)

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
Posted in Etudes bibliques.