Parasha Behar – Lévitique, 25:1 à 26:2

 

Des hôtes de passage sur la terre

Commentant le premier verset de la Torah, Rashi explique pourquoi ce livre commence par le récit de la création du monde et de l’histoire des patriarches : c’est, dit-il, afin que l’on sache que la terre tout entière appartient à Dieu qui l’a créée, et qu’Il l’attribue à qui bon Lui semble. Ceci, afin que les nations ne viennent pas un jour dire à Israël : Listim atem, vous êtes des voleurs, puisque vous avez conquis par la force la terre de Canaan. Car alors, Israël, se basant sur le livre de la Genèse, pourra leur répondre : Dieu donne la terre à qui Il veut ; Il vous l’a prise pour nous la donner. Remarquons au passage la clairvoyance du bon rabbin de Troyes du 11ème siècle qui prévoyait l’enjeu que représenterait un jour cette terre de Canaan aujourd’hui si ardemment disputée à ses descendants ! Mais, pour en revenir aux patriarches, nous voyons que, malgré la promesse divine concernant ce pays, ils y vivront toute leur aventure en étrangers. Abraham (Genèse 23:4), voulant enterrer Sarah sa femme, devra en acheter une parcelle à prix d’argent à Ephrone le Hétéen. Auparavant il aura déclaré devant tous les habitants de la contrée : Guer vetoshav anokhi imakhem, « Je suis un étranger domicilié parmi vous ! » Il en est de même pour Isaac qui devra disputer puits par puits les terres de son père ; de même pour Jacob. Or, cette expression d’Abraham, guer vetoshav anokhi imakhem, nous la retrouvons justement dans la parasha Behar que nous lisons cette semaine. Il y est dit (Lévitique 25,23) : « La terre ne sera pas vendue à perpétuité, car la terre M’appartient, tandis que vous êtes des hôtes et des résidents chez Moi ». Hôtes, résidents, locataires, étrangers, les mots ne manquent pas pour qualifier le statut de l’homme sur la terre qui n’appartient qu’à Dieu. Et ce statut semble contradictoire avec l’attribution par Dieu des différents pays à différents groupes d’hommes, et notamment la terre de Canaan à Israël. Le statut d’hôte passager sur la terre est-il compatible avec l’occupation d’un territoire bien défini ? L’histoire d’Israël ne s’est-elle pas déroulée en majorité hors de son pays ? Vous connaissez évidemment la boutade qui dit qu’Israël a eu trop d’histoire et pas assez de géographie ! Nous sommes ici en face d’un débat très important et qu’il est difficile de résumer en quelques minutes. Je voulais seulement l’évoquer avant de rappeler certaines lignes de la création de l’Etat d’Israël et du conflit au Moyen-Orient.

Je viens de dire que la plus grande partie de l’histoire juive s’est déroulée en dehors de son pays. C’est vrai. Mais il est également vrai que durant tout son exil, la diaspora juive n’a cessé d’aspirer à retourner sur sa terre. Elle a incorporé cet espoir à ses prières, sa culture, sa littérature, sa théologie, sa politique même. Si bien que lorsque la possibilité d’un retour à la terre s’est profilée, c’est tout naturellement vers Israël, la Palestine d’alors, que les regards et les cœurs des Juifs se sont tournés. Ce furent ensuite la difficile et héroïque installation des premiers colons de Russie, de Pologne, puis d’Allemagne, les tergiversations tragiques du gouvernement britannique, les emprisonnements, les exécutions, les pogromes, les actes de terrorisme de part et d’autre. Pendant ce temps, commençait de se discuter à l’O.N.U. l’éventualité d’un partage de la Palestine. Les premiers projets en furent grotesques puisqu’ils prévoyaient des poches juives au milieu de territoires arabes. Finalement, ce fut le 29 novembre 1947 qu’une solution fut adoptée et votée par la grande majorité des états d’alors. Et puis ce fut l’Indépendance, le 14 mai 1948, événement que nous célébrons à juste titre comme une fête religieuse. Ce furent aussi les quatre guerres meurtrières imposées à Israël mais qu’il gagna toutes. Et ce fut en particulier juin 1967 où, en 6 jours, Israël, menacé de toutes parts, attaqua l’Egypte, et battit formidablement tous ses adversaires, occupant des territoires nouveaux : au Nord le Golan syrien d’où partaient toutes les attaques contre les kibboutzim, à l’Est la Cisjordanie, enclave palestinienne, siège de terrorisme permanent, Jérusalem, et enfin, au sud la péninsule du Sinaï. L’occupation de ces territoires avait été alors annoncée par le gouvernement de l’époque comme indispensable à la sécurité d’Israël, mais aussi comme provisoire et devant prendre fin dès que des négociations de paix s’engageraient  entre Israël et ses voisins, notamment l’Egypte, la Jordanie et la Syrie. Ces territoires seraient une monnaie d’échange, le moment venu. Je pense pouvoir dire que l’écrasante majorité des Israéliens et même des Juifs de diaspora approuvèrent alors cette décision, tout en sentant le danger que représentait, à long terme, une occupation par la force aux yeux d’une opinion internationale très largement tributaire des approvisionnements pétroliers arabes. Depuis, la paix a été signée et Israël a restitué à l’Egypte la péninsule du Sinaï et ses puits de pétrole. En principe, rien ne devrait indiquer qu’il ne puisse en être de même avec la Syrie et la Jordanie, si ce n’est le refus de négocier de la part de ces deux pays. Si ce n’est aussi la politique d’implantation du gouvernement actuel d’Israël. En effet, depuis 3 ans, cédant aux pressions du Goush Emounin, le gouvernement a autorisé et encouragé des installations de membres de ce groupe en Cisjordanie. Qui sont ces hommes et femmes du « Bloc de la Foi » ? Des ultra-religieux, partisans du « grand Israël », celui des frontières du roi David, et donc englobant, entre autres, la Cisjordanie occupée. Bien sûr, il faut, avant de les juger, réfléchir au bien-fondé de leur démarche. Ils déclarent vouloir retourner vivre là où ont vécu les patriarches, notamment à Hébron, là où se trouve leur tombeau. Pour ce faire, ils construisent des villages à caractère définitif, installent des écoles et des yeshivoth, sont armés pour résister à d’éventuelles attaques arabes. Or, à ce phénomène, plusieurs objections peuvent être opposées. 1° Le gouvernement, peut-il réellement invoquer le fait que ces implantations sont destinées à la sécurité d’Israël ? En quoi des religieux sont-ils censés appuyer l’armée régulière de Tsahal ? Leur présence n’est-elle pas provocatrice en plein territoire arabe ?       2° Ces implantations ne démentent-elles pas la volonté de négociation d’Israël au moment-même où l’Egypte vient de signer la paix ? Ne dressent-elles pas contre Israël l’opinion mondiale, y compris celle de ses alliés traditionnels, notamment les Etats-Unis ? 3° Mais surtout, qui sont ces goush émounin ? Ne sont-ce pas des ultra-orthodoxes qui, sous couvert d’esprit pionnier, mettent en danger l’existence de leur Etat si tant est qu’ils s’identifient peu ou prou à lui ? Ne s’en servent-ils pas pour justifier leur fanatisme ? Car enfin, tout le monde, y compris l’opinion publique israélienne à 53%, dénonce ce fanatisme. Ils ne peuvent même pas arguer qu’ils désirent se rendre sur des Lieux saints du judaïsme et qu’on les en empêche ! Je me suis moi-même rendu en toute liberté et sécurité à Hébron, et je suis sûr que vous en avez tous fait autant. Cela ne suffit-il pas ? Faut-il encore provoquer une opinion arabe surchauffée par l’O.L.P. qui n’attend que cela pour attaquer ? Ces « religieux » devraient peut-être relire nos textes sacrés et ils y verraient que la terre appartient à Dieu et qu’Il l’accorde à ceux qui la méritent par leur conduite humaine, respectueuse d’autrui. Abraham lui-même, dont il semble que ces hommes se réclament tant, n’a-t-il pas dit à Ephrone : guer vetoshav anokhi imakhem, je suis un étranger résidant parmi vous ? Sont-ils davantage qu’Abraham pour revendiquer par l’occupation une terre qui ne leur appartient pas et dans laquelle nous apprenons qu’ils se livrent à des actes de vandalisme ? Sommes-nous réellement frères de ces Juifs fanatiques qui mettent en danger l’existence de leurs concitoyens et peut-être l’avenir de leur Etat ? Cette semaine, un horrible acte de terrorisme a coûté la vie à cinq de ces hommes et blessé des dizaines d’autres à la sortie de l’office du vendredi soir.  Nous nous inclinons devant cette tragédie, mais nous ne pouvons que former le vœu que ces implantations cessent rapidement afin que de tels actes ne puissent plus se commettre et qu’Israël regagne la confiance de ses alliés traditionnels, ceux du moins que le pétrole n’aveugle pas tout-à-fait.

Commentant le verset de notre parasha, « Vous êtes des étrangers et des résidents chez Moi », le midrash se permet une de ces hardiesses qui nous enchantent. Il remarque qu’il est dit imadi – avec Moi – et non pas chez Moi, comme on traduit généralement. Et de poursuivre : Dio laéved shéyehé shavé karabo, « Il suffit au serviteur d’être traité comme son maître ». Il interprète ainsi le verset : vous êtes des étrangers et des résidents avec Moi, c’est-à-dire que Moi, l’Eternel, je suis aussi un étranger sur cette terre, tant que vous ne Me permettez pas d’y descendre. Keshétiheyou shéli, haré hi shélakhem : lorsque vous serez vraiment à Moi, (cette terre) vous appartiendra. Nous croyons réellement, comme le prophète Zaccharie, que ce n’est pas par la force ou la violence que les choses s’obtiennent, mais par l’esprit.

Aujourd’hui, plus que jamais, notre devoir est de protéger Israël de l’extérieur, comme nos frères israéliens le font de l’intérieur. Mais notre devoir est aussi de veiller à ce qu’Israël reste fidèle à la tradition de respect et d’amour du prochain. Si, comme on nous y a invités aux 12 heures pour Israël, nous devons nous mobiliser sans réserve pour l’existence d’Israël, il faut que la politique de ses gouvernants ne puisse pas nous inspirer des réticences bien compréhensibles. Puisse l’Eternel à qui toute la terre appartient, établir une paix définitive entre les Arabes et les Juifs de bonne volonté. Amen.

 Rabbin Daniel Farhi – Sermon prononcé au MJLF le 9 mai 1980 – et adressé à un groupe d’amis le 7 mai 2014.

 

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
Posted in Etudes bibliques.