Parasha Be’houkotaï (haftarah: Jérémie 16-19 à 17:14)

Guéris-le quil soit guéri !

 

                                                                                                             Ce sermon a été écrit en pensant à notre ami
                                                                                                                           Johan Janszen, gravement malade.
                                                                                      Parce qu’il s’est toujours confié à Lui, puisse Dieu le guérir.

 

 

Le texte prophétique relié à la lecture de la double parasha Behar/behoukotaï de cette semaine est tiré du livre de Jérémie et intitulé (du nom de ses premiers mots) Adonaï ‘ouzzi ouma’ouzzi. Il s’ouvre sur cette affirmation confiante : « Dieu est ma force et ma forteresse, mon refuge au jour de détresse » et se termine sur cet appel : « Guéris-moi, Éternel, et je serai guéri ; sauve-moi et je serai sauvé ; car Tu es le sujet de ma louange ». Cette lecture associe en permanence une dimension nationale et une dimension individuelle. C’est la dimension individuelle que j’ai souhaité développer pour vous ce soir, en songeant à tous ceux qui souffrent injustement, dans leur cœur ou dans leur chair.

En écoutant le premier verset de cette haftarah, j’éprouve comme une contradiction, probablement due à mon expérience rabbinique. Adonaï ‘ouzzi ouma’ouzzi oumenoussi beyom tsara. « Dieu est ma force et ma forteresse, mon refuge au jour de détresse ». On a l’impression d’une première affirmation inébranlable et triomphante émanant d’un croyant ordinaire (si jamais une foi peut être ordinaire !) – Dieu est ma force et ma forteresse – suivie de laffirmation inquiète d’un croyant circonstanciel : « [Dieu] est mon refuge au jour de détresse ». D’un côté la foi de l’homme qui croit en toute circonstance, même sil est parfois ébranlé par certains événements ; de l’autre la foi de l’homme qui ne retourne à Dieu que sous l’effet de la détresse. Bien sûr, il ne s’agit là que d’une lecture personnelle fondée sur une expérience quotidienne du rabbinat. Néanmoins, il nest pas nécessaire d’être rabbin pour constater qu’il existe des hommes qui affichent une foi sans faille en tout lieu et en tout temps, tandis que d’autres ne se posent des questions sur la religion qu’en approchant de la mort ou sous l’effet d’une épreuve. Il faut, à cet égard, se méfier de fausses appréciations quant à la réalité de la foi des uns et des autres. Rien ne dit que la foi constamment affirmée, même en face d’événements qui devraient l’ébranler, est plus réelle que celle qui ne s’exprime qu’en face de la souffrance. On pourrait très bien renverser les propositions et dire que la foi qui ne se pose aucune question, qui ne doute jamais, est plus suspecte que celle qui fait trouver Dieu à lhomme éprouvé. Gardons-nous donc de porter des jugements hâtifs sur un domaine qui, finalement, relève du plus intime de chacun dentre nous.

Et, parce que j’ai évoqué l’indicible de ce qui se trouve au cœur de tout homme, je voudrais marrêter sur un autre verset de notre haftarah. Il dit ceci : (Jérémie, 17: 9-10) « Le cœur est plus que toute chose plein de détours et malade : qui pourrait le connaître ? Moi l’Éternel, Moi, Je scrute les cœurs, Je sonde les reins, Je sais payer chacun selon ses voies, selon le fruit de ses œuvres ». Un très beau midrash, cité par Yalkouth Shimeoni, dit ceci : « Il a été enseigné : sept choses restent cachées aux hommes, et les voici : le jour de la mort ; le jour de la délivrance ; la profondeur du jugement (divin) ; la rétribution (de nos actes) ; ce qu’il y a dans le cœur de notre voisin ; ce qui se passe dans le ventre de la femme enceinte ; quand sachèvera le quatrième empire (marquant notre exil) ». Je ne reviendrai pas sur chacun de ces sept points qui sont censés, selon nos rabbins, marquer les limites de notre connaissance. Je veux seulement constater que ce midrash accompagne laffirmation selon laquelle Dieu seul sait ce qui se passe dans le cœur de chacun. A nous, humains, il manquera toujours la compréhension de certaines choses essentielles, non du fait de l’état de nos connaissances scientifiques, mais du fait de la limitation de notre intuition prophétique. Ces choses nous restent cachées et nous n’avons pas prise sur elles. Peut-être, sûrement, est-ce dans cet espace interdit à notre entendement que nous devons situer l’espace de notre foi ; non que la foi soit le domaine de lincompréhensible, mais celui lacceptation par nous d’une limite à notre action sur certains champs de notre vie. La foi doit nous conduire à la conscience de lhumilité de notre condition face à l’univers et à Dieu. Loin de nous freiner dans notre existence, elle doit nous permettre de mieux explorer le champ du conscient et du réel. Elle doit nous faire sentir lurgence dagir sur ce qui est en notre pouvoir, c’estàdire le moral et le spirituel, laissant à Dieu ce qui nappartient quà Lui.

Et jen arrive justement à lun des versets de la haftarah qui illustrent le mieux cette conception de l’homme face à son Créateur. Il est écrit : (Jer. 17:5 et 7) « Maudit soit l’homme qui met sa confiance en un mortel, prend pour appui un être de chair, et dont le cœur séloigne de Dieu [...] Béni soit lhomme qui se confie en l’Éternel, et dont l’Éternel est lespoir ! «. Pour appuyer ces versets, les commentateurs nous proposent de nous référer à la Mishna (Péah, 8:9) qui se préoccupe des modalités de la charité publique à travers les lois concernant le coin du champ et les gerbes oubliées destinés aux pauvres. Je vous cite le passage impliqué : « Celui qui possède 50 zouz avec lesquels il commerce ; celui-là ne doit pas demander d’aide. Toute personne qui na pas besoin d’être aidée et qui sollicite une aide ne disparaîtra pas de ce monde qu’elle ne soit devenue dépendante de la charité publique. Toute personne qui pourrait demander et qui ne le fait pas (mais qui subvient par son labeur acharné à ses besoins) ne quittera pas ce monde qu’elle n’ait été à même d’assister les autres. C’est à son propos qu’il est écrit : « Béni soit l’homme qui se confie en l’Éternel, et dont l’Éternel est lespoir ! ». Nous ne devons pas faire de ce passage de la Mishna une lecture trop littérale qui nous amènerait à nier toute entraide sociale. Il n’est évidemment pas question de cela, et d’autres textes de la tradition statuent sur l’exercice de la charité publique et privée. Non, ce que ce texte, cité à l’appui des paroles du prophète Jérémie, vient nous dire, c’est que, sans une confiance minimum en Dieu, c’est-à-dire en nos capacités que nous Lui devons, sans l’effort constant pour ne pas tomber dans le domaine de l’assistance, nous nous éloignons de notre responsabilité fondamentale pour nous en remettre à celle de notre prochain. Je pèse mes mots en ces temps dramatiques de chômage galopant. Il n’est pas question de sous-estimer le besoin de la plupart de recourir à l’aide de la société. Mais il nest pas non plus possible dignorer que ce qui est tragédie pour certains parce qu’ils n’ont jamais fait appel à la solidarité nationale et que cette situation les diminue moralement, est parfois le résultat dun calcul pour d’autres qui exploitent à leur profit certains avantages liés au chômage. « Maudit soit lhomme qui met sa confiance en un mortel » doit être compris comme : malheur à celui qui n’attend que des autres quils subviennent à ses besoins. Je ne crois pas que ces paroles infèrent en quoi que ce soit une défiance généralisée des hommes entre eux. La meilleure preuve n’en estelle pas que l’une des phrases de la haftara – baroukh haguéver asher yivtah bAdonaï vehaya Adonaï mivtaho –(béni soit l’homme qui se confie en l’Éternel et dont l’Éternel est lespoir) a été choisie pour conclure la prière d’actions de grâce après le repas, le birkat hamazone ? Ce choixnous indique clairement que nous devons nous efforcer de ne pas dépendre matériellement d’autrui, sans pour autant préjuger de la confiance morale que nous pouvons nourrir les uns envers les autres.

Dans le même registre, et pour conclure, le dernier verset de la haftarah appelle de notre part une lecture interprétative. Jérémie s’écrie vers Dieu : « Guéris-moi Éternel, et je serai guéri ; sauve-moi et je serai sauvé !« . Comment ne pas être saisi démotion devant un appel aussi pathétique ? Imaginons un instant le malade qui gît sur son lit de douleur, le malheureux en proie au désespoir qui, tous deux, s’adressent à Dieu comme ultime recours. Non qu’ils demandent un miracle par-delà les soins qui leur sont prodigués ou l’humaine compassion dont ils sont l’objet. Ils expriment simplement leur foi absolue selon laquelle ils s’en remettent à Dieu pour inspirer positivement ceux qui les entourent de leurs soins médicaux ou de leur aide morale. Lorsque, dans nos prières, nous disons de Dieu qu’Il est le seul médecin, le miséricordieux, nous ne disons pas que la médecine et la miséricorde n’existent pas chez l’homme, mais que leur source véritable est en Dieu qui, seul, décide de la vie et de la mort, du salut et de la rédemption, comme nous avons vu dans le midrash sur les 7 choses cachées aux hommes. Et puis, nous croyons aussi que la véritable guérison n’est pas que physiologique, pas davantage que le salut ne serait que le bien-être. C’est pourquoi, avec le prophète, nous prions Dieu de nous accorder la guérison totale, refoua shléma, et le salut définitif. Et cette prière, nous pourrions la généraliser en demandant à Dieu de guérir l’homme de tous ses maux, de le sauver de toutes ses défaillances. Notre humanité est en proie aux fléaux de la violence et de maladies nouvelles, au mal-être des jeunes générations, à des crises économiques faisant suite à des décennies d’abondance et d’égoïsme, à la sousalimentation de deux tiers des habitants du globe, à linquiétude écologiquesur le devenir de la planète, etc. Cest la guérison et la délivrance de tout cela quavec Jérémie nous implorons de Dieu : guéris-nous et nous serons guéris ; sauve-nous et nous serons sauvés ! »

 

Rabbin Daniel Farhi – Sermon prononcé au MJLF le 6 mai 1994 – et adressé à un groupe d’amis le 15 mai 2014

 

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Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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