Parasha Bemidbar, Nombres 1:1 à 4:20

 

Hefker : un terme et une attitude

Le livre dont nous commençons la lecture ce shabbath, Bemidbar ou les Nombres, et qui donne son nom à notre parasha, contient quarante-deux fois le terme de מדבר – désert -. L’an dernier, j’avais essayé d’indiquer la valeur spirituelle du désert dans la vie de 1thomme. Cette année, laissez-moi aborder cette notion sous un autre angle, qui nous est également proposé par la tradition midrashique. Voici, en effet, ce que dit l’exégèse à propos du premier verset des Nombres : כל שאינו עושה את עצמו כמדבר והפקר לא בא לידי חכמה ותורה, « Toute personne qui ne fait pas d’elle-même un désert ou un lieu public ne peut accéder à la sagesse ni à la Torah ». Le terme qui peut retenir l’attention dans cette phrase estהפקר, traduit par « lieu public », mais qui désigne généralement toute propriété publique, tout bien sans propriétaire particulier. L’étonnant est de rencontrer ce mot appliqué à un homme ! Si vous le voulez bien, j’essaierai de dégager pour vous les différentes notions impliquées par l’emploi inattendu de cette expression.

Le mot הפקר  ne figure pas une seule fois dans la Bible, quoiqu’il soit présent potentiellement à plusieurs reprises. Il s’applique communément à tout terrain public, et aussi au coin du champ que chaque propriétaire doit laisser non-moissonné à l’intention des indigents (péah). Il désigne, dans le Talmud, une attitude irrespectueuse de la loi, un monde désordonné. Conjugué à la forme pronominale il signifie « devenir irréligieux, être épicurien ». Enfin, appliqué au statut d’une femme, le mot indique que cette femme est libre de toute attache, et donc susceptible d’épouser n’importe qui.

Revenons donc à notre midrash, et demandons-nous ce que veut dire le texte lorsqu’il affirme que toute personne ne faisant pas d’elle-même un hefker ne saurait accéder à la sagesse, puis à la Torah. Si nous prenons l’acception la plus courante du terme, celle proposée dans le dictionnaire bien connu de Even Chouchane, דבר שאין לו בעלים « toute chose qui n’a pas de propriétaires », cela revient à admettre que pour approcher la sagesse, il ne faut pas être le jouet de quoi que ce soit, être dégagé de toute influence extérieure, en un mot, être à même d’exercer son libre-arbitre. A l’approche des événements de la vie, comme des textes sacrés, il faut garder son indépendance la plus totale, juger impartialement, et d’un œil neuf. C’est l’image de la « table rase » que suggère le mieux le mot hefker appliqué à une attitude humaine. Le bien public, c’est ce qui appartient à tout le monde, et donc à personne en particulier. Il en est de même pour nos textes : ils sont écrits pour l’usage de tous et ne peuvent devenir le monopole d’aucune exégèse particulière, d’aucune optique privilégiée, d’aucune mainmise arbitraire. Il n’est loisible à personne de s’arroger le pouvoir de déclarer que tel ou tel verset doit être compris de telle manière plutôt que de telle autre. Le midrash l’a ainsi compris, lui qui a permis à tant d’avis si divergents de s’exprimer dans ses pages, et n’a jamais permis qu’on sous-estime l’opinion d’untel, dès l’instant où sa démarche était guidée par l’honnêteté ct le désir sincère d’éclaircir tel passage obscur, ou d’exprimer un point de vue qui puisse être utile au lecteur.

Une autre acception du concept de hefker, conjugué au pronominal désigne une attitude libre vis-à-vis de la loi, à la limite, un peu de licence. Ce qui veut dire en clair que, pour accéder à la sagesse et au sens profond de la Torah, il n’est pas indispensable de s’attacher aveuglément à la lettre, mais bien de prendre quelque distance par rapport à elle, pour mieux embrasser ensuite la réalité de l’enseignement divin (c’est le sens du mot Torah). Even Chochane définit ainsi cette attitude : פריקת עול חוק ונימוס « Rejet du joug de la loi et de l’usage établi ». C’est effectivement par cette attitude presque libertine, que les rabbins de l’époque romaine, tout en s’appuyant sur les textes transmis, ont dégagé de nouvelles interprétations de l’héritage scripturaire de leurs ancêtres, n’hésitant pas quelquefois à prendre le contre-pied de telle ou telle décision de la Torah, à jouer sur les mots pour faire dire au texte ce qu’il n’avait jamais dit, et n’avait sans doute jamais voulu dire ! Au point même qu’on frémit en face de certaines affirmations frisant l’hérésie, et pourtant issues des plus grands parmi les plus grands.

Si nous nous arrêtons à présent au sens particulier du coin du champ à laisser au pauvre sans le moissonner, que devrons-nous comprendre ? Faire de soi-même un hefker, c’est permettre à chacun d’accéder à la connaissance des valeurs de notre religion, sans pourtant lui « mâcher » la tâche, c’est-à-dire lui laisser découvrir par lui-même les beautés contenues dans ces valeurs, et les interpréter à sa manière. De même qu’on ne doit pas donner directement au pauvre son blé lié en gerbes, mais le laisser accomplir l’effort pour le glaner et le lier, méritant ainsi ce don, de même, il faut donner à autrui l’accès aux valeurs religieuses, mais lui laisser le mérite de l’effort intellectuel et spirituel de l’application de ces principes.

S’il fallait résumer les diverses notions comprises dans le terme de hefker et définir l’attitude de l’homme vis-à-vis de la sagesse et de l’étude de la loi divine, c’est le terme d’ouverture qui conviendrait encore le mieux. De quelque côté qu’on se tourne, dire que l’homme doit se transformer en « bien public », signifie en effet qu’il doit s’ouvrir à tout : aux textes, à toutes leurs facettes, à tous les problèmes qu’ils mettent en cause, et surtout à autrui, par la liberté de l’enseignement, la liberté dans l’interprétation, la liberté dans l’approche des principes et des rites. Ce n’est qu’à ce prix qu’on peut espérer pénétrer la profondeur du judaïsme, et en fin de compte, mettre en application un des commandements essentiels de celui-ci, l’amour du prochain. Mais, ne nous y trompons pas, ce n’est que lidé hokhma, aux environs de la sagesse qu’on parvient ainsi, tant il est vrai que le judaïsme tient compte de la faiblesse naturelle de l’homme et de sa difficulté à réaliser complètement cette ouverture hors de lui-même… Amen.

Rabbin Daniel Farhi – Sermon prononcé à l’ULIF le 28 mai 1971 – et envoyé à un groupe d’amis le 23 mai 2014.

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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