Parasha Beréshith (Genèse 1:1 à 6:8). Caïn et Abel : un problème éternel.

Parasha Beréshith

Genèse 1:1 à 6:8
Caïn et Abel : un problème éternel.

Au seuil de ce nouveau cycle de lecture de la Torah je voudrais vous dire à quel point il m’est agréable d’envisager avec vous une étude de plus de ce livre extraordinaire qu’on pourrait commenter pendant toute une vie sans risque de se répéter, et dont chaque verset débouche inéluctablement sur un problème contemporain, ce qui explique l’éternelle jeunesse de cet écrit de 3000 ans. Je souhaite ardemment qu’à travers les cinquante-quatre sections que nous allons aborder ensemble, et au fil des commentaires que je m’efforcerai de vous en fournir, un dialogue profond s’engage entre nous, duquel sortira un enrichissement réciproque et, je l’espère, un goût pour l’étude sans laquelle une communauté religieuse est impossible.

Cette première parasha de la Torah que nous lisons donc cette semaine est si riche de par son contenu qu’elle procure des hésitations quant au passage à en commenter. Ce soir pourtant, je voudrais évoquer le problème de Caïn et Abel. Les faits sont connus. C’est au chapitre 4 de la Genèse qu’ils sont rapportés de manière très imprécise. Sans doute apprenons-nous que les deux fils d’Adam et Eve étaient extrêmement différents, que comme Jacob et Esaü, l’un était un doux alors que l’autre était un violent, mais, de même que pour Jacob et Esaü, on ne comprend pas la préférence du père, ici on ne comprend pas la discrimination établie par Dieu entre les deux frères. Nous pouvons seulement remarquer que Caïn et Abel ouvrent la liste nombreuse des frères-ennemis, si j’ose dire. Ils seront suivis d’Isaac et Ismaël, Jacob et Esaü, Joseph et ses frères. Or, lorsqu’on connaît bien la tradition juive à ce sujet, on remarque qu’à chacun de ces conflits correspond un choix, et que celui, ou ceux qui ont été éliminés ne l’ont jamais été arbitrairement mais, au contraire, dans l’optique d’une finalité bien précise de l’histoire du destin hébreu. Celui qui a « survécu », entendons par là, qui a poursuivi la lignée, avait toujours pour lui des qualités que n’avaient pas les autres, et sans lesquelles il n’aurait pu assumer sa tâche fondamentale. C’est un peu comme si une sélection s’était opérée, ou avait été opérée, dans le but que ne survivent spirituellement que ceux qui ont assuré la relève morale et théologique d’une famille, puis d’un peuple.

Mais, pour Caïn et Abel, le problème est beaucoup plus général puisqu’il ne s’agit plus d’un choix au niveau d’un clan, mais bien à celui de l’Humanité. En fait, Caïn, comme Abel, est un archétype de ses descendants (si l’on peut parler de descendants pour Abel !). Ils représentent tous deux un type d’homme. A nous de voir lequel, et surtout si l’on peut admettre comme solution de ce conflit le meurtre de l’un par 1’autre.

C’est dans l’étymologie des deux noms, mais surtout celui d’Abel, qu’il faut chercher une réponse à cet antagonisme. Que signifie en effet le nom hébreu de הבל (Hével) ? Il est curieux de constater que, alors que pour presque tous les autres noms bibliques, on nous donne la signification, même pour Caïn, pour Abel en revanche, le texte se tait. Or, הבל signifie : fumée, vanité, néant. Avouons que c’est un nom bien démoralisant pour celui qui le porte, et sûrement davantage pour celui qui l’a porté le premier ! Que peut représenter comme archétype l’homme qui porta ce nom au tout début de l’humanité ? Nahmanide lui-même, qui commente habituellement très abondamment la Torah, affirme ici : le mystère contenu dans le nom de Abel  est très profond, ce qui, reconnaissons-le, ne nous éclaire guère sur la chose. Le professeur André Neher, dans son recueil d’articles intitulé « L’existence juive », dans le chapitre où il compare différents types de civilisations, voit en Abel l’élément « inutile » de la société, celui qui est improductif, et que doit pourtant admettre le reste des hommes par esprit de responsabilité. Ce sont les malades, les infirmes, les vieillards, ou tout simplement ceux dont l’origine ethnique les place au sein des autres dans une situation inférieure. Evidemment, lorsqu’on énumère ces catégories, lorsqu’on les met en parallèle avec le geste de Caïn, il est difficile de ne pas évoquer la solution préconisée par Hitler pour l’amélioration de la race aryenne. C’est dans son livre Mein Kampf que nous lisons ces lignes édifiantes : « (L’Etat) devra prendre soin que seul l’individu sain procrée des enfants […] il doit déclarer que tout individu notoirement malade ou atteint de tares héréditaires, donc transmissibles à ses rejetons, n’a pas le droit de se reproduire et il doit lui en enlever matériellement la faculté. […] Celui qui n’est pas sain, physiquement et moralement, et par conséquent n’a pas de valeur au point de vue social, ne doit pas perpétuer ses maux dans le corps de ses enfants. » A l’audition de ces extraits d’un ouvrage dont on sait comment, par la suite, il fut mis à exécution par son auteur, on frémit. Et pourtant, combien d’entre nous n’ont-ils pas une fois dans leur vie songé à certaines de ces solutions, bien sûr appliquées intelligemment – non par des tortionnaires -, bien sûr faisant l’objet d’une rigoureuse sélection ? Combien n’ont-ils pas prôné le développement de l’eugénisme, cette science moderne qui étudie la possibilité de créer de toutes pièces une humanité parfaite, et dont Jean Rostand, dans son merveilleux ouvrage « La vie », nous laisse entrevoir d’inquiétantes conséquences à cause des moyens employés physiquement et moralement ? Et que faisons-nous d’autre que de contribuer à l’extermination de cet élément inutile de la société lorsque nous n’assurons même pas leur survie d’une façon décente à cause du manque d’hôpitaux ou d’institutions spécialisées, ou bien lorsque nous méprisons les hommes et les femmes de cette classe, ou enfin, lorsque nous refusons toute information à son sujet, préférant la politique de cet animal ô combien méconnu qu’est l’autruche ? – Mais, il y a plus grave, lorsque nous envisageons une certaine sélection en vue d’éliminer progressivement l’élément improductif de la société, même si ce n’est pas par le meurtre direct : c’est que nous concevons l’humanité en termes d’utilité, non de responsabilité et de morale. « Toute société, dit André Neher, doit savoir qu’elle doit comporter et respecter en elle un néant, une inutilité. Elle doit être fraternellement liée à ceux de ses éléments qui sont inutiles ». Et d’ailleurs, où sont les frontières exactes de l’utilité et de l’inutilité ? Où sont les frontières de la normalité physique et morale ? A partir de quel instant est-on en droit de déclarer tel ou tel anormal ? Je ne désire pas m’étendre sur ce sujet « bateau ». Laissez-moi seulement vous citer un midrash à propos de Caïn et Abel. Après le meurtre, Dieu demande à Caïn : « Où est ton frère ? » Et Il ajoute plus loin : מה עשית דמי אחיך צועקים אלי מן האדמה, « Qu’as-tu fait ? Les sangs de ton frère crient vers Moi ! » Pourquoi « les sangs » ? דמו ודם זרעו , « Son sang et celui de sa descendance ». En tuant Abel, ce n’est pas que lui que Caïn a détruit, c’est toute une potentialité. Le midrash ajoute ailleurs : המאבד נשמה אחת כאלו אבד עולם מלא, « Celui qui détruit une âme, c’est comme s’il détruisait toute une humanité ». A supposer donc que tel ou tel soit inutile pour la société, qu’est-ce qui permet d’imaginer qu’il en serait de même de sa descendance ?

Je vous avais parlé de l’étymologie des deux noms Caïn et Abel. Je ne vous ai pas donné l’explication du premier. קין signifie « lance ». Ce nom est bien agressif. Le personnage l’est aussi d’ailleurs, si l’on en juge par ce que lui fait répondre le midrash à la question et au reproche de Dieu. Qui a fait, dit-il, que je sois doté de mauvais penchants, si ce n’est Toi ? Qui est le véritable gardien de mon frère, si ce n’est Toi ? Qui l’a laissé tuer ? אתה הרגתו  « C’est Toi qui l’as tué ! » finit-il par déclarer. Que signifie cette accusation ? Ni plus ni moins que Dieu est responsable de l’ordre du monde, du moins que Caïn – que ce soit le Caïn biblique ou tout autre Caïn – le voit ainsi. C’est de Dieu qu’il se réclame. Il est étrange de voir le nombre invraisemblable de références à Dieu qui sont faites dans le Mein Kampf d’Hitler ! Cela ne revient-il pas à dire que trop souvent, lorsque nous décidons de commettre telle ou telle injustice, tel ou tel acte mauvais, nous nous protégeons derrière le paravent de lois établies interprétées à notre manière ? Caïn assassinant Abel, c’est nous à chaque fois que nous fermons les yeux sur une ignominie, c’est nous lorsque nous nous référons à un système uniquement pratique, non moral. Gardons-nous bien d’établir des stéréotypes selon lesquels nous jugerions tout : Caïn n’est ni entièrement bon, ni entièrement mauvais, Abel non plus, nous non plus !

Puissions-nous souvent méditer aux exemples que nous propose généreusement la Torah et en discuter ensemble, les approfondir pour en tirer une leçon d’humanité dans ce monde qui en manque tellement. Amen.

Rabbin Daniel Farhi – Sermon prononcé à l’Union Libérale Israélite le 23 octobre 1970 – et envoyé à un groupe d’amis le 8 octobre 2015.

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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