Parasha Hayé-Sarah – Genèse 23:1 à 25:18

Abraham, Sarah et Isaac.

Abraham, Sarah et Isaac.

La vieillesse d’un patriarche

           Au cours des premiers chapitres de la Genèse qui relatent l’aventure de nos patriarches, il est une indication qui revient fréquemment, c’est l’âge. Ainsi savons-nous qu’Abraham a 75 ans au moment où il quitte Our, qu’il en a 100 lorsque lui naît Isaac tandis que Sarah en a 90. Dans la parasha de cette semaine, Hayé-Sarah, nous apprenons que la première « mère d’Israël » meurt à 127 ans et le premier patriarche à 175 ans. De plus, nous rencontrons deux fois la mention : « Abraham et Sarah étaient vieux, avancés en âge » (Gen. 18:11) et : « Abraham était vieux, avancé en âge » (Gen. 24:1). A part ces indications, on chercherait en vain un détail sur la taille d’Abraham et de Sarah, sur leurs coutumes vestimentaires, alimentaires, sur leur environnement, leur habitation, autant de choses que tout romancier digne de ce nom commence par décrire pour camper ses personnages et situer l’action. Piètre roman et piètre document sociologique ou psychologique que la Torah, en vérité ! Elle ne s’attarde que sur les généalogies, les mariages, l’âge des protagonistes, comme si c’était un notaire et non un prophète qui, sous l’inspiration divine, l’avait rédigée ! De surcroît, il semble que le texte biblique ne commence à s’intéresser aux personnages qu’il met en scène qu’à partir d’un âge canonique, celui où la plupart des hommes arrêtent leur carrière terrestre ou du moins la ralentissent ! Réfléchissant à ce phénomène, je me suis amusé à feuilleter un dictionnaire de citations françaises et étrangères sur la vieillesse. Je n’y ai trouvé que tristesse, rancœur, mélancolie, crainte, nostalgie, regrets, impuissance. J’en ai tiré une au hasard, due à Montaigne : « Ne se voient point d’âmes, ou fort rares, qui, en vieillissant ne sentent à l’aigre et au moisi » (Essais, 111:2). Une vision aussi pessimiste des choses m’est apparue en telle contradiction avec l’image que donne du vieillard la Bible que je me suis demandé sincèrement si les conditions de la vieillesse étaient si différentes entre l’antiquité et les temps modernes. Ce sont quelques commentaires traditionnels à propos du verset de notre parasha disant « Abraham était vieux, avancé en âge » qui m’ont convaincu que non, les craintes d’un vieillard de la Bible et celles d’un vieillard d’aujourd’hui n’étaient pas très éloignées. Mais surtout, la conception de la vie, de la mort, et surtout de la transmission sont fondamentalement opposées.

          Tout d’abord, je voudrais revenir sur un commentaire de Keli Yakar concernant la parasha de la semaine dernière. C’est le passage où Sarah rit à l’annonce de la naissance d’Isaac. Alors que tous les commentateurs s’interrogent pour savoir si, ce faisant, Sarah a exprimé un manque de foi envers Dieu, Keli Yakar répond en substance : Sarah n’a pas douté un instant que Dieu fût capable d’accomplir ce נס כנגד הטבע, ce miracle contre nature. Son inquiétude résidait dans le fait que, vu son âge et celui d’Abraham, ils n’auraient pas la chance de voir grandir leur fils, ni de l’accompagner sous la houppa. A quoi bon une paternité, une maternité qui ne débouchent pas sur une éducation ? Telle était l’interrogation de Sarah. Elle ne pouvait pas envisager la naissance que comme une survie de l’espèce. Ici, je veux vous lire un extrait d’un livre extraordinaire écrit par une femme qui nous fait l’honneur d’assister à de nombreuses activités du MJLF. Il s’intitule « Judaïsme et altérité ». Voici ce qu’écrit Catherine Chalier sur la descendance : « Le principe des différences ne se réduit pas au souci de préserver l’espèce, au désir de son immortalité silencieuse. Pour La tradition biblique, il y a surtout là le sens d’une ineffaçable mission : multipliez « l’image de Dieu » […]  D’autre part, si l’enfantement ne se réduit pas au souci de préserver l’espèce, c’est que le passage au temps autre du fils qui s’y vit, annonce le principe d’un autre souci : celui de l’Autre, de l’infini qu’il porte en lui, de la responsabilité pour lui. » C’est, exprimé plus philosophiquement, l’interrogation qui agitait Sarah à l’annonce de la naissance d’un fils auquel, ni elle, ni Abraham, ne pourraient enseigner les valeurs auxquelles ils croyaient et qui les avaient, une fois pour toutes, séparés du reste de leurs contemporains. En lisant ce commentaire de Keli Yakar, Je n’ai pu m’empêcher de penser à un événement très triste que j’ai vécu il y a une dizaine d’années environ. Un couple était venu me voir pour un problème de conversion. Lui. 60 ans, juif, elle 30 ans, non-juive. Elle était enceinte ; il était fou de joie à l’idée de cette naissance prochaine. Je le revois encore dans mon petit bureau, rayonnant littéralement. Dans mon for intérieur, je trouvais immense la différence d’âge entre l’enfant à naître et son père. Et lui, comme devinant mes appréhensions, m’affirmait qu’il avait tout prévu pour l’éducation de l’enfant sur le plan matériel « au cas où ». Il mourut d’une crise cardiaque avant la naissance de l’enfant. J’eus à l’enterrer et son enfant fut présenté à la Torah par sa mère non-juive et par son vieux grand-père paternel juif…Je ne sais ce qu’est devenu l’enfant, mais je comprends très bien le commentaire de Keli Yakar.

          C’est toujours la crainte de ne pas assurer totalement la transmission qui justifie la démarche d’Abraham pour marier son fils, âgé de 37 ans, après la mort de Sarah. Nous le voyons, dans la parasha, charger son fidèle serviteur Eliézer d’aller dans son pays natal y chercher une femme pour son fils. Sforno nous explique l’état d’âme du patriarche qui se retrouve seul, sans Sarah, dont l’unique souci est désormais de marier Isaac avec une jeune fille הגונה , « comme il faut », dirions-nous, mais bien sûr, selon les critères d’Abraham, c’est-à-dire des critères moraux. Il craint des intermédiaires douteux qui miseront sur sa fortune ou sur sa vieillesse. Il aurait préféré envoyer Isaac lui-même, mais il craignait, s’il venait à mourir entre temps, que son fils ne fût pas là pour lui fermer les yeux. D’après Ke1i Yakar, il formait l’espoir que sa bru remplacerait dans la famille l’image de Sarah, que le soleil de celle qui allait être Rébecca se lèverait au moment où celui de Sarah s’éteignait. Pour toutes ces raisons, il était impatient et anxieux de voir aboutir la mission d’Eliezer. Et, qui est l’homme qui commandite toute cette expédition matrimoniale ? Un vieillardבא בימים , « avancé dans les jours ». Comme on est loin de l’image d’un vieux décrépi et impotent ! C’est que, dit le midrash rabba, il est des vieillesses actives et saines et d’autres misérables selon celui qui y accède.כאן זקנה שיש בה לכלוכית ולהלן זקנה שאין בה לכלוכית . Pour les méchants, ceux dont l’activité repose tout entière sur l’emploi de la force physique, voire de la violence, la vieillesse est une malédiction puisqu’elle les prive de l’usage de cette force. Ils passent de la lumière aux ténèbres. Selon l’image de Keli Yakar : לא יטעמו עוד מן הדבש אשר בקצה המטה, « Ils ne peuvent plus goûter au miel qui se trouve au bout du bâton ». Pour les justes, ceux dont toute la vie a été tournée vers de nobles aspirations, la vieillesse est cette époque bénie où l’expérience et la sagesse permettent de comprendre mieux le monde qui les entoure et les hommes qui l’habitent. Eux, vont des ténèbres vers la lumière. Pourquoi alors avoir répété par deux fois qu’Abraham était vieux, laissant imaginer que ce pouvait être quelque chose de négatif ? C’est que, dit Keli Yakar citant le livre de l’Ecclésiaste, le fil triple ne se rompt pas facilement. Comprenons : pendant la première partie de sa vie, jusqu’à la naissance d’Isaac, Abraham eut la joie que Sarah lui procura mais non celle d’un enfant ; après la mort de Sarah, il eut encore la joie de cet enfant, mais non plus celle de sa femme. Ce n’est qu’entre ces deux limites qu’il fut totalement heureux, ayant à ses côtés sa femme et son fils. Les deux termes ont marqué pour lui un vieillissement ; il était donc normal que l’écriture rappelât sa vieillesse à ces deux moments de son existence. Mais, pas plus là qu’ailleurs, la Bible n’assimile cette vieillesse à quelque chose de tragique, désespéré ou nostalgique comme le fait la littérature occidentale, reflet d’une certaine mentalité déformée. C’est vrai, il y a des vieillesses heureuses fécondes, comme les décrit le psaume 92 du shabath qui ouvre nos offices du vendredi soir : « Qu’ils sont beaux encore dans leur vieillesse et combien leur activité est féconde ! » Il y a des vieillesses malheureuses, comme les décrivent le dernier chapitre de l’Ecclésiaste ou encore le poème Ben-Adama. Mais il en est des vieillesses comme des vies : certaines sont réussies, d’autres pas. Le judaïsme se refuse à voir dans la vieillesse une morte saison. D’ailleurs, il est un passage surprenant du Talmud qui nous convaincrait du contraire si besoin était. Je vous le cite dans la traduction d’Arlette Elkaim : (Baba Metsia, 1071.1) « Jusqu’à l’époque d’Abraham, les marques de vieillesse n’existaient pas. Aussi arrivait-il que, croyant s’adresser à Abraham, on s’adressât à Isaac et vice-versa. Alors Abraham pria, et la vieillesse fut une réalité. « Abraham était vieux, avancé en âge » Gen, 24:1). Jusqu’à Jacob, la maladie n’existait pas. Jacob pria, et la maladie parut. « On vint dire à Joseph : voici, ton père est malade », (Gen .1). Jusqu’à l’époque d’Elisée, on ne guérissait jamais d’une maladie. Elisée pria et guérit ; il est dit en effet : (II Rois, 13:14) « Elisée était atteint de la maladie dont il mourut », ce qui sous-entend qu’il eut d’autres maladies. » C’est Rashi qui explique la raison de cette triple demande de l’homme : pour la vieillesse, afin que l’on puisse distinguer le père du fils, ce qui suppose une extraordinaire identité par ailleurs entre les deux (!) ; pour la maladie, afin que 1’homme puisse se préparer à la mort par le biais de la maladie. Quant à la guérison, Rashi juge qu’une explication ne s’impose pas. – L’homme demandant à Dieu de faire apparaître la vieillesse, c’est tellement contraire à toute la mentalité occidentale tendant à prévenir toute trace de vieillissement naturel, à chercher la miraculeuse source de jouvence ! On est aux antipodes de la tradition juive. C’est que, trop longtemps, on associe vieillesse et sénilité par ce que les valeurs prônées étaient celles de la Grèce antique, valeurs esthétiques, virilité, productivité physique.

          Le judaïsme vient nous rappeler, avec les nombreux personnages bibliques qui débutent leur mission à un âge avancé – Abraham à 75 ans, Moïse à 80 ans, Aaron à 82 ans – que la vieillesse peut être féconde si elle est le couronnement d’une vie d’authenticité et non de mascarade, d’être et non de de paraître. Heureux l’homme qui, tel Abraham, est « entré dans les jours », ne se contentant pas d’y apporter une présence distraite par les faux semblants. Ne perdons pas la leçon de vie et d’espérance de nos patriarches. Amen.

 

Rabbin Daniel Farhi – Sermon prononcé au MJLF le 28 octobre 1983 – et envoyé à un groupe d’amis le 23 octobre 2013

 

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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