Parasha Ki-tavo

Deutéronome 26:1 à 29:8.

Respect et observance de la Torah

      C’est encore au sein d’une parasha extrêmement riche, Ki-tavo, qu’il m’a fallu faire un choix pour m’adresser à vous ce soir. Comme toutes les parashoth du Deutéronome, elle contient, sur le mode prophétique, des enseignements moraux capitaux qui font de ce livre, selon l’expression traditionnelle, un véritable Mishné-Torah, une répétition de la Torah. Toutefois, il est possible, ici ou là, de déceler une nouveauté, une précision, une explication qui portent le lecteur vers un supplément de réflexion. C’est bien le cas pour un verset de la fin du chapitre 27 du Deutéronome qui clôture la série fameuse des onze malédictions annoncées par Moïse et énoncées par les prêtres sur le Mont Eval. Ce verset est le suivant : (Deut. 27:26)  ארור אשר לא יקים את דברי התורה הזאת לעשות אותם ואמר כל העם אמן, « Maudit soit celui qui ne respecte pas les paroles de cette Torah en les pratiquant. Et tout le peuple dira : Amen ! » En fait, la traduction française est défectueuse pour la bonne raison que le verset hébreu est difficile à rendre. Les deux verbes intéressants sont יקים« il maintiendra debout; il érigera », et לעשות« observer, faire ». La plupart des commentateurs pensent qu’il y a là une nuance de la plus haute importance. Dans un cas, il s’agit de notre attitude de principe vis-à-vis de la Torah ; dans l’autre cas, il s’agit de l’observance matérielle des pratiques religieuses. A partir de cette distinction, il est très intéressant, surtout pour nous Juifs libéraux, de comprendre ce que les commentateurs ont voulu nous faire passer, et de nous interroger loyalement sur notre double attitude, pratique et de principe, par rapport à la Torah.

        Rashi, dans un très bref commentaire, explique ainsi ce verset : « Ici, on inclut toute la Torah ; ils (les Israélites) l’ont acceptée par serment ». Cette remarque a pour principal intérêt de bien poser le débat : il s’agit de l’ensemble de la Torah et non, comme on aurait peut-être pu le croire, des dix interdits énoncés auparavant. Sforno aborde alors la véritable question ; voici ce qu’il dit : « Celui qui ne respectera pas », il s’agit de celui qui n’observerait pas et ne reconnaîtrait pas qu’il est nécessaire d’accomplir toutes les mitsvoth ; celui pour qui l’une d’entre elles resterait lettre morte. On l’appelle מומר לדבר אחד« renégat sur un seul point ». Ce commentaire de Sforno appelle certaines remarques. Tout d’abord, il faut dire qu’aux yeux des rabbins, un Juif qui accepterait toute la Torah sauf un point dont il dirait qu’il n’est pas d’origine divine est considéré comme moumar, renégat. Deuxièmement, Sforno ne s’intéresse pas ici à la pratique ou à la non-pratique de telle ou telle mitsvah: il dit qu’il faut qu’au regard du Juif, toutes les mitsvoth apparaissent comme nécessaires et bonnes, c’est-à-dire comme révélées par Dieu, faute de quoi, on enfreint le commandement de respecter la Torah. Respecter dans le sens premier, c’est-à-dire porter du respect.

         Ibn Ezra ajoute de son côté que, selon lui, ce qui est ici visé, c’est l’observance en privé des commandements positifs. Il veut dire par là que seule cette observance qui échappe au regard critique de la société révèle le respect de la Torah. L’homme qui se contenterait dobserver en public la pratique religieuse et qui, dans lintimité, sy soustrairait témoignerait plus certainement de son irrespect de la révélation de la Torah que l’inverse, parce qualors c’est sa conviction profonde qui serait douteuse.

            Mais, le commentaire le plus complet, celui qui nous introduit le mieux au problème du respect par rapport à l’observance, est celui de Rambane. Suivonsle. « Selon moi, dit-il, lacceptation du peuple concrétisée par le fait de répondre « Amen » concerne lensemble de la Torah et signifie שיודה במצוות בלבו ויהיו בעיניו אמת, que lindividu reconnaît les mitsvoth dans son cœur et les considère comme véridiques. Il croit que celui qui les observe recevra une récompense et que celui qui les enfreint sera puni. Et s’il conteste, ne serait-ce que lune dentre elles, la considérant comme caduque, il est maudit. Par contre, sil transgresse une des mitsvoth, comme de ne pas consommer de porc ou de construire la Soucca, il nentre pas dans cette catégorie et n’est pas maudit, car l’Ecriture na pas dit « lhomme qui nobservera pas » mais « lhomme qui ne respectera pas ». De même cette malédiction sadresse à celui qui est un juste accompli צדיק גמורmais qui aurait négligé de faire respecter la Torah à des méchants quil aurait vu la transgresser« . Avec ce commentaire de Rambane, plus moyen de se soustraire à une réflexion en profondeur sur l’attitude par rapport à la Torah. Surtout si lon y ajoute les explications historiques d’Abravanel qui dit que l’irrespect visé par la parasha Ki Tavo est, par exemple, celle des Sadducéens à lépoque romaine, eux qui s’en tenaient à la Bible en négligeant et méprisant la tradition exégétique remontant en droite ligne à Moïse au Sinaï !

          Il est évident, à partir de cette lecture que font nos commentateurs d’un verset de la parasha, que le débat sur le caractère entièrement révélé ou pas de la Torah, sur le caractère sacré des développements talmudiques, ne date pas dhier. On n’a pas attendu les libéraux au 19ème siècle pour aborder la question. De tous temps, il y a eu affrontement à ce sujet. Lexistence des trois sectes à lépoque romaine en témoigne, comme en témoigne la persistance, même peu nombreuse, des Karaïtes aujourd’hui, et ce, depuis plus de dix siècles ; comme en témoignent encore certaines explications de Maimonide dans son fameux Guide des Egarés, etc. Le fait que le courant majoritaire à travers l’histoire, celui qui a réellement perpétué le judaïsme religieux, ait été celui de la croyance dans une révélation totale de la Torah et partielle du Talmud nest pas forcément significatif. Il révèle simplement le désintérêt pour la religion et lignorance croissante des textes de base en hébreu par la plus grande masse qui s’en est alors remise aveuglément à quelques « professionnels », d’où d’ailleurs limportance parallèlement croissante de la fonction rabbinique. Je nentends pas ici, par cette argumentation, dévaloriser la vie juive à travers l’histoire de la diaspora, mais seulement constater que la culture juive des masses a été en s’atténuant et a abouti à une soumission inconditionnelle à des dictats rabbiniques. Cest dailleurs ce qui explique le succès étonnant des Arba Tourim de Jacob ben Asher au douzième siècle et surtout celui du Shoulhane Aroukh de Joseph Caro au 16ème siècle. Ces ouvrages n’étaient que des compilations des lois talmudiques et des décisions ultérieures. Ils présentaient pour le public l’immense avantage de rendre immédiatement accessibles les lois concernant tel ou tel sujet, et pour les rabbins celui de pouvoir se retrancher derrière un code intangible qui leur évitait de s’affronter avec les Juifsou même… avec leur conscience. Par contre, et ce n’est pas là le moindre inconvénient de ces ouvrages de compilation, on n’y trouve aucune des discussions qui ont débouché sur l’adoption de la loi, de ces discussions talmudiques si riches mais aussi si dangereuses dans la mesure où elles auraient révélé que l’unanimité était loin de régner au sein des assemblées de rabbins prestigieux de l’époque romaine ! A partir de là, qui sait si l’esprit de contestation ne se serait pas réveillé ? Car, après tout, si le Talmud est réellement le produit d’une révélation remontant à Moïse au Sinaï, comment expliquer que s’y fassent jour des opinions aussi contradictoires ? Dieu serait-Il partagé quant à la décision finale fixant la Loi ? Et comment ne pas voir également que tous les commentaires que je vous ai d’abord cités, de Rashi à Abravanel, d’Ibn Ezra à Sforno, sont de la même époque que celle de l’apparition des codes de lois, c’est-à-dire une période où la plupart des Juifs s’en remettaient, par indifférence ou par ignorance, à des chefs religieux et à leur arbitraire. Les commentateurs abondaient dans ce sens en affirmant, comme Rambane, que la négation d’un seul des commandements était passible de hérem, d’excommunication, d’anathème. Se rend-on bien compte de ce que pouvait représenter l’excommunication à une époque où les Juifs, soumis à un impitoyable traitement de la part des autorités catholiques, vivaient en ghettos dans les murs desquels, bien que prisonniers, ils se sentaient à l’abri ? Il ne faut pas perdre de vue ces considérations si l’on veut comprendre comment il se fait qu’à travers les siècles, ce soit une vision limitative de la Torah et du Talmud qui l’ait emporté. Il ne s’agit pas d’esquiver le nécessaire débat sur la révélation de la Torah ni sur l’infaillibilité du Talmud. Les libéraux ont dès longtemps fait connaître leur point de vue sur la question. Ils n’admettent pas être tenus par l’ensemble des mitsvoth de la Torah dans lesquelles ils perçoivent des disparités importantes et dont ils ne peuvent être convaincus que tous sont également d’origine divine. Pas davantage ne voient-ils dans le Talmud le produit d’une révélation, mais bien ce qu’il est réellement : la somme des discussions d’hommes érudits et sages pendant une période d’environ sept siècles qui ont abouti à la fixation d’une loi, elle-même susceptible d’évoluer encore puisque la Loi est faite pour l’homme et non l’homme pour la Loi.

        Mais, en fin de compte, on peut s’interroger sur la distinction entre respect et pratique à laquelle les commentateurs nous ont invités. Les libéraux, en tombant sous le coup des infractions dénoncées par ces commentateurs, à savoir en niant le caractère révélé de tel ou tel point de la Torah, ou en n’observant pas certaines lois talmudiques, font-ils vraiment montre d’irrespect pour la Torah ? Ne serait-il pas beaucoup plus irrespectueux de conserver, en principe, certaines observances pour, en pratique les laisser tomber en désuétude ? Le respect dû à la Torah ne doit-il pas procéder d’une conviction intime authentique ? Le Talmud (traité Shevouoth, 36a), commentant notre verset de Ki Tavo, dit : il y a dans le mot « Amen » האמנת   ,דברים« la croyance dans les choses » (qu’on vient dénoncer). Que dire d’un « Amen » qui suivrait une formule à laquelle nous n’adhérons en rien ? Est-ce ce type dobéissance et de respect que Dieu attend de nous ? Au contraire, n’est-il pas dit à plusieurs reprises que Dieu exige moins l’observance et le « respect » de certains commandements que l’obéissance à Sa parole ? Le vrai respect dû à la Torah ne consiste-t-il pas à l’étudier sans relâche, à y quêter la volonté divine et à conformer notre conduite à la conscience que nous en retirons ? Bien souvent, ceux qui parlent d’observance et de respect font un piètre usage de ces mots dans leur vie quotidienne. Les libéraux, eux, essayent d’introduire plus de cohérence, de sensibilité, d’amour, au sein dune longue et riche tradition qui ne doit pas se changer en musée. Il nous appartient de faire de nos vies une œuvre de respect et d’observance authentiques de la parole divine telle que nous la percevons aux différents moments de l’histoire de l’humanité. N’en déplaise à certains, il y a dans cette attitude plus de fidélité et de réalité que dans l’acceptation nonchalante et ignorante dune loi poussiéreuse. Ce que Dieu demande avant tout, c’est le cœur. Puisse notre démarche répondre à cette exigence. Amen.

Rabbin Daniel Farhi – Sermon prononcé au MJLF le 2 septembre 1988 – et envoyé à un groupe d’amis le 21 août 2013

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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