Parasha Lekh-lekha – Genèse 12:1 à 17:27.

Les « va » et les « viens » de l‘histoire juive

       Cette semaine où nous lisons la parasha Lekh-Lekha dont les premiers mots sont le commandement donné à Abram de quitter sa terre natale, le hasard a voulu que j’aie été invité à l’Ambassade de Turquie pour célébrer le cinquième centenaire de l’arrivée dans l’empire ottoman des Juifs expulsés d’Espagne. Coïncidence qui m’a amené à rapprocher cette troisième parasha du livre de la Genèse avec la troisième parasha du livre de rabbin-daniel-farhi-Abrahaml’Exode, Bo. Lekhlekha signifie « va-t’en » ; Bo signifie « viens »… Ainsi, en cette même année 1492, tandis qu’un souverain espagnol enjoignait aux Juifs de quitter leur pays, un souverain turc les encourageait à s’installer dans le sien. Lekh-lekha, bo, toute notre histoire n’est-elle pas jalonnée de ces « va » et de ces « viens » ?

       Je voudrais revenir, et sur cette année 1492, et sur la signification biblique des injonctions « va-t’en » et « viens ». Le 30 mars 1492, les souverains espagnols, après un siècle d’atermoiements du pouvoir, signaient l’édit d’expulsion de tous les Juifs d’Espagne qui n’accepteraient pas la conversion au christianisme jusqu’au 30 juillet. J’ai déjà rappelé, lors d’un sermon précédent, et les termes de l’édit d’expulsion et les conditions du départ des Juifs. Je voudrais seulement ajouter deux anecdotes qui illustrent la tragédie d’alors. La première est relatée dans la documentation de la Fondation du cinquième centenaire (association créée pour célébrer l’arrivée des Juifs sépharades en Turquie). Elle dit ceci : « En 1492, Christophe Colomb prit la mer pour le Nouveau Monde du petit port de Palos (au sud d’Alicante, à l’est de Carthagène), et non pas de Cadix ou de Séville. Pour être beaucoup plus réputés, ces embarcadères lui étaient en effet inaccessibles car leurs quais étaient submergés par les milliers de membres de la communauté juive sépharade, expulsée d’Espagne par décret des rois Ferdinand et Isabelle ». Etrange incidence que celle de l’expulsion des Juifs d’Espagne sur le départ de la plus importante expédition maritime de tous les temps ! – La seconde anecdote est citée par Cecil Roth dans son « Histoire du peuple juif » : « Une vieille chronique raconte comment un certain Juif fut chassé d’Espagne avec sa famille. La peste éclata sur le bateau et le capitaine força ses passagers à débarquer, dépouillés de tout ce qui ils possédaient, sur un rivage désert. Sa femme et ses enfants moururent de fatigue et de faim sous ses yeux. Alors, dit le narrateur, ce Juif se leva, tendit les mains vers le ciel et s’écria : « Maître de l’Univers ! Tu as beaucoup fait pour que j’abandonne ma foi. Mais sache avec certitude que, malgré les puissances du ciel, Juif je suis et Juif je resterai ! « .

       Effectivement, tous les Juifs expulsés d’Espagne restèrent juifs. Les uns partirent vers la France, d’autres vers l’Afrique du Nord, d’autres vers 1’Angleterre, la Hollande, voire 1’Allemagne ou la Pologne. Mais l’immense majorité d’ entre eux se dirigea vers ce que Cecil Roth a appelé « le Refuge levantin », c’est-à-dire 1’Empire ottoman. On chiffre à 90.000 le nombres de Juifs espagnols arrivés en 1492 à Constantinople d’où ils rayonnèrent vers les villes de Sofia, Andrinople, Gallipoli, Nicopolis, Brousse, Magnésie, Smyrne, Angora, etc. Ils furent fortement encouragés en cela par le Sultan d’alors, Béyazid II. Les motivations de ce souverain étaient probablement autant économiques qu’humanitaires. En effet, d’après l’Encyclopaedia Universalis, le pouvoir turc de l’époque a fait appel à des non-turcs et des non-musulmans pour donner à la ville de Constantinople « un aspect et une activité dignes d’une grande capitale». Idée confirmée par l’exclamation attribuée au Sultan Beyazid II : « Comment pouvez-vous appeler « sage » ce Ferdinand (d’Espagne), lui qui dépeuple ses propres domaines pour enrichir les miens ? ». Peu importent les motivations : 450 ans plus tard, on ne se serait pas embarrassé des états d’âme des nations qui auraient accepté d’accueillir les Juifs voulant fuir la persécution nazie ; hélas il ne s’en trouva pratiquement pas… Ce qui est à noter, par contre, c’est l’enthousiasme manifesté par les Juifs vivant déjà dans l’empire ottoman pour recevoir leurs frères expulsés. Cecil Roth rapporte que des communautés allèrent jusqu’à vendre les ornements des rouleaux de la Torah pour secourir leurs frères dans le besoin.

       La suite de l’histoire des Juifs dans l’Empire Ottoman, puis dans la Turquie d’après la première guerre mondiale ne manque pas d’intérêt, et montre que, durant les 500 ans de leur établissement dans ce pays, les Juifs n’eurent jamais à subir une persécution quelconque. Cela est digne d’être noté. Ils gardèrent notamment leurs coutumes, leurs langues, le ladino (pour les textes religieux) et le djudezmo pour le parler, leur religion. La communauté turque produisit de grands personnages parmi lesquels : David et Samuel Ibn Nahmias qui installèrent à Istanbul la première presse à imprimer en caractères hébraïques ; Joseph Nassi, nommé Duc de Naxos ; Alvaro Mendès nommé Duc de Mythylène en remerciements des services diplomatiques rendus au Sultan ; Dona Gracia Mendes Nassi ; Joseph Caro, auteur du Shoulhane Aroukh ; Shlomo Alkabetz, auteur du Lekha Dodi, etc. Sans compter le (trop) célèbre Sabbataï Tsvi, faux Messie, dont l’action bouleversa un temps toutes les communautés juives de par le monde avant que sa conversion à l’islam ne détournât de lui ceux qui avaient tant investi en sa personne.

       Mais, je voudrais en revenir au sens biblique des commandements lekh-lekha et bo. Leur contexte est certes différent de celui de 1’année 1492. Pour autant, on peut y apprendre certains enseignements propres à éclairer l’histoire ultérieure du peuple juif. Lekh-lekha, va-t’en de ton pays, du lieu de ta naissance, de la maison de ton père. Abram entend cet appel de Dieu alors qu’il a déjà fait un long chemin spirituel. Cet arrachement qui lui est demandé va dans le sens du caractère désormais insupportable pour lui de l’idolâtrie chaldéenne. Il s’agit certes d’une épreuve (car il est dur de quitter son pays) mais dont l’enjeu, pour hypothétique que soit la destination finale, contrebalance nettement la souffrance. C’est ce que font ressortir les commentateurs lorsqu’ils interprètent positivement le lekha – pour toi, du lekh-lekha, va pour toi. En ce qui concerne le bo, viens, il apparaît lorsque Dieu, à plusieurs reprises, appelle Moïse pour qu’il se rende auprès du Pharaon en Egypte afin d’obtenir que ce dernier laisse sortir les Hébreux de son pays. Ce bo, viens, alors qu’on aurait attendu lekh, va, est interprété par la tradition comme un stratagème employé par Dieu à l’égard de Moïse pour vaincre sa peur de se rendre devant le Pharaon ; au lieu de lui dire : « va vers le Pharaon », il lui dit « viens vers le Pharaon », sous-entendant que Dieu s’y trouve déjà. En fait le « va-t’en » d’Abram ressemble à un « viens », tandis que le « viens » de Moïse est en fait un « va ». Il en est ainsi de certains départs qui correspondent spirituellement à des arrivées, tandis que certaines arrivées marquent un nouveau départ.

       En 1492, le départ des Juifs d’Espagne correspondait à un refus de la conversion au christianisme, un peu comme Abraham qui, en s’arrachant à sa terre natale, rejetait les idoles de la contrée. Ce départ, rendu tragique par les circonstances, était pourtant le gage de la survie de la communauté juive espagnole. Quant au « viens » du Sultan Béyazid, il marquait pour cette même communauté espagnole un nouveau départ. C’est vrai, il lui fallait vaincre sa nostalgie (certains n’avaient-ils pas emporté la clé de leur foyer espagnol ?), sa crainte du nouveau. Mais, 1’histoire ultérieure de cette communauté ottomane (qui comportait notamment la Palestine) devait montrer que la dureté de l’expulsion était tempérée par la douceur d’un nouveau foyer, et surtout la possibilité de perpétuer une foi, des valeurs, des coutumes, une culture. N’oublions pas que le foyer mystique de Safed est directement issu des rabbins espagnols, que Salonique fut la plus importante communauté juive du monde durant plusieurs siècles, tandis qu’Istanbul et Izmir sécrétaient des sages et des rabbins en grand nombre, pour ne citer que quatre des plus grandes métropoles juives ottomanes à côté bien sûr de Jérusalem.

       Les expériences spirituelles et humaines d’Abraham et de Moïse ont certainement beaucoup aidé nos pères dans leurs épreuves. Elles ont dû les aider à dépasser les souffrances de leur condition en leur insufflant l’espoir et le courage nécessaires à vivre des déracinements et des ré-enracinements successifs. Pour nous aussi, Juifs modernes, à qui des lekh-lekha ont sont souvent été imposés, nous devons comprendre qu’au-delà de la dureté de certaines nécessités historiques, il existe un endroit, spirituel ou géographique, où Dieu nous attend et d’où Il nous dit : « viens » ! Ces deux verbes, « va » et « viens » nous indiquent aux moments opportuns les voies à emprunter pour rester fidèles au message de la Torah, au passé de nos pères, et à l’universalité de notre religion. Amen.

 Rabbin Daniel Farhi – Sermon prononcé au MJLF le 6 novembre 1992, et adressé à un groupe d’amis le 9 octobre 2013.

 

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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