Parasha Miketz. Genèse 41:1 à 44:17

Quelques réflexions éparses

           Je commencerai ma réflexion de ce soir par quelque chose qui n’a rien à voir avec la parasha Miketz que nous lisons ce soir, ni avec la fête de Hanoucca que nous célébrons, ni avec aucun grand thème de l’actualité. De surcroît, cette chose déplaira à ceux qui reprochent qu’on fasse au MJLF trop d’annonces concernant des activités judéo-chrétiennes. Tant pis, parce qu’il y a des fois où se taire est sacrilège. Cette semaine, j’ai rendu visite à une femme chrétienne qui fréquentait nos offices depuis la création de notre communauté, et avant cela les offices de la rue Copernic depuis de nombreuses années. Depuis quelques mois, une terrible maladie, qu’elle connaît et dont elle sait l’issue fatale, la cloue dans un centre spécialisé de la région parisienne. J’avais appris par des amis du MJLF cette hospitalisation et j’ai décidé d’aller voir cette femme qui a consacré plus de quarante ans de sa vie au rapprochement judéo-chrétien. Je dois dire que cette visite m’a bouleversé à plusieurs niveaux. Tout d’abord, à celui du courage avec lequel cette personne endure son calvaire. Cette maladie terriblement douloureuse qui l’atteint dans tous ses os, elle l’accepte comme venant de Dieu, dont elle a tout accepté jusqu’à présent et qu’elle loue tous les jours de sa vie. Au niveau de la foi, ensuite, le rabbin que je suis a entendu des propos d’une sérénité et d’une espérance extraordinaires. Voilà une femme qui, au terme de son existence terrestre, mais dont elle sait bien que ce n’est pas une fin, raconte avec enthousiasme sa rencontre avec le peuple juif, son amour pour les enfants d’Israël, la révélation que fut pour elle la découverte des racines juives  de son christianisme, la joie qu’elle éprouvait à venir joindre sa prière à celle d’Israël, et combien, chaque vendredi, à l’heure de notre office, en ce moment même , elle prie de tout son être pour l’amour de ses frères juifs. Si le mot œcuménisme signifie quelque chose pour beaucoup d’entre nous, s’il recouvre la réalité d’hommes et de femmes de religions différentes qui peuvent dialoguer spirituellement, s’enrichir mutuellement, sans idée de syncrétisme ni de prosélytisme, alors il me semble que l’expérience de cette femme témoigne en faveur de ce mot auquel elle donne son plein sens. Que Dieu lui accorde Son Shalom, Sa Paix, et lui permette de traverser dans sa foi cette ultime épreuve.

           Je voudrais maintenant revenir à cette parasha Miketz que nous lisons et à cette fête de Hanoucca dans laquelle nous sommes. Dans la première, nous assistons à la manière inattendue dont Joseph est tiré de prison, cette prison dans laquelle il avait été jeté pour avoir résisté aux avances de la femme de Potiphar et à sa brusque ascension du statut d’esclave hébreu à celui du plus haut dignitaire d’Egypte après le Pharaon. Joseph, que la tradition qualifie de Juste – Yossef hatsadik − a subi deux humiliations depuis sa naissance : la première est d’avoir été vendu comme esclave par ses propres frères ; la seconde d’avoir été envoyé en prison sur une dénonciation calomnieuse de la femme de Potiphar, alors même que sa conduite était irréprochable. Pourtant, que ce soit en prison où il explique à l’échanson et au panetier leurs rêves, que ce soit vis-à-vis du Pharaon dont il explique aussi les songes, que ce soit vis-à-vis de ses frères à qui il rendra le bien pour le mal, Joseph se conduira toujours de façon droite et généreuse. Sans doute est-ce la raison de son qualificatif de tsadik. Sans doute aussi la raison de son ascension vertigineuse. Or, il est un autre homme qui a connu une semblable ascension, un homme qu’apparemment, ni la parasha Miketz, ni la fête de Hanoucca ne nous évoquent, et c’est Mardochée le Juif – Mordekhaï hayehoudi -. Je dis « apparemment » car le chant de Maoz Tsour que nous avons entonné en allumant les bougies de Hanoucca évoque Mardochée de deux façons : d’abord dans l’acrostiche de ses cinq strophes qui forme le mot Mordekhaï dont certains pensent que ce serait le nom de l’auteur de ce chant remontant au 13ème siècle : Mordekhaï ben Yitshak, mais dont il est permis de penser qu’il désigne Mardochée pour établir un lien entre les fêtes de Hanoukka et de Pourim. Et, de toute façon, il y a dans la quatrième strophe du Maoz Tsour une allusion très claire au ish yemini, l’homme de la tribu de Benjamin qu’était Mardochée, selon la généalogie rapportée au livre d’Esther (2:5). Qu’avaient donc en commun ces hommes que furent Joseph, Mardochée et les Maccabis ? Pourquoi ce shabbath de Hanouka qui les réunit nous incite-t-il à méditer sur notre identité de Juifs ?

           C’est que tous ont agi à partir d’une conscience aigüe de leur mission de Juifs et de ce qu’elle leur imposait sur le plan moral et sur le plan de l’engagement physique. Je pense particulièrement à Joseph qui sut dépasser ses épreuves pour se préoccuper du sort des Egyptiens que la famine guettait. A la limite on aurait pu dire que çà ne le concernait pas puisqu’il ne s’agissait pas de ses frères directs (comme certains reprochent aujourd’hui à des Juifs de militer pour des causes humanitaires ne s’occupant pas de Juifs !), et pourtant, cet esclave hébreu eut à cœur, non seulement d’expliquer ses rêves au Pharaon, mais encore de le conseiller pour éviter le fléau. Lorsqu’il fut promu second de l’empire, le texte nous dit que lorsqu’il passait dans les rues, on criait devant lui averekh, expression difficile à traduire. La Bible du rabbinat propose deux explications : soit à partir d’une étymologie hébraïque : « agenouillez-vous ! », soit à partir d’une étymologie égyptienne : « baissez la tête ». Mais Rashi rapporte une troisième explication, celle du midrash : averekh = av + rakh, av behokhma verakh bashanim : il était père en sagesse et tendre en années, c’est-à-dire que malgré son très jeune âge, il était d’une grande sagesse. Enfin, Onkélos traduit avrekh en araméen par abba demalka, le père de Pharaon, ce qui revient à dire que sur le passage de Joseph, on proclamait qu’il s’était conduit envers Pharaon comme un père pour son fils, ou bien qu’il était l’inspirateur de Pharaon. Toutes ces explications témoignent du respect de la tradition pour Joseph, à cause du respect qu’il eut toujours lui-même de sa mission et des hommes qu’il rencontrait, qui qu’ils fussent. – Quant à Mardochée et aux Maccabis, ils surent, dans des circonstances historiques et politiques particulièrement dramatiques pour le peuple juif assurer la continuité de la tradition et la sauvegarde physique de leurs frères. Résumer ainsi leur action peut paraître un peu lapidaire, mais plût à Dieu que les responsables politiques et spirituels du peuple juif à travers son histoire, et jusqu’à nos jours aient toujours manifesté de telles qualités. Bien sûr, l’histoire ne retient généralement les noms que des plus héroïques et des plus valeureux, mais n’est-ce pas pour les proposer en exemple à leurs descendants ? Or, il se fait que depuis quelques temps, trop d’exemples nous sont donnés d’hommes pour qui le respect de la tradition de justice du judaïsme semble lettre morte. J’en veux pour preuve deux événements qui défrayent la chronique en ce moment. Le premier concerne certaines exactions commises par les autorités israéliennes dans les territoires occupés. Nous avons récemment entendu un représentant en France de ces autorités déclarer : on s’indigne si un homme est blessé lors d’opérations en territoires occupés par Israël alors que personne ne songe à s’indigner de l’invasion de l’Afghanistan ou de la guerre entre l’Irak et l’Iran. Il faudrait lui répondre que l’un n’exclue pas l’autre, c’est vrai, mais qu’Israël  parce qu’il est Israël, le pays fondé par les fils de Joseph, de Mardochée et des Maccabis, se doit, plus que tout autre pays de respecter les droits de l’homme.
Dans Tribune Juive de cette semaine (n°649), un lecteur écrit à ce sujet : « Pour ceux qui luttent pour les droits des nôtres partout où ils sont menacés, cette lutte ne peut être menée avec efficacité que si elle se place dans le cadre général de la défense des droits de l’homme. Dans ces conditions, il est difficilement acceptable de voir les autorités du pays qui représente nos traditions, notre culture et nos idéaux agir en certaines circonstances, vis-à-vis des populations qu’elles contrôlent, avec une brutalité qui confine à l’inhumanité. » − Le second exemple est probablement encore plus scandaleux : il s’agit de l’inculpation pour affaire de corruption du Ministre des Cultes israélien. Qu’on me comprenne bien : je ne viens pas faire ici du dénigrement d’Israël, et je ne pense pas que ceux qui critiquent Israël dans certains cas lui veuillent du mal, au contraire. C’est parce que nous avons une trop haute idée d’Israël et de ses dirigeants politiques ou spirituels, de leur courage et de leur abnégation en maintes circonstances dramatiques, que nous relevons certaines choses qui nous troublent particulièrement. Comment se peut-il, en effet, qu’un ministre des cultes, dans un pays où la religion n’est pour ainsi dire pas séparée de l’Etat, un homme descendant d’une des plus hautes lignées de rabbins égyptiens, un homme dont on attend qu’il soit l’incarnation des plus hauts idéaux du judaïsme, puisse se rendre coupable de corruption par l’argent, entraînant dans cette affaire deux conseillers religieux et un rabbin de Bné-brak, cette ville qui était le symbole de la religiosité la plus pure depuis l’époque romaine et jusqu’à nos jours ? Et que dire des trois institutions religieuses qui ont offert ces pots-de-vin, enfreignant l’une des mitsvoth les plus fondamentales de la Torah, celle-là même que les prophètes n’ont cessé de dénoncer et qui est l’une des causes de la destruction du Temple et de la ruine de Jérusalem ? Un député du Likoud a déclaré cette semaine que les charges contre le ministre des cultes étaient faibles et qu’il n’aurait pas été poursuivi s’il avait été un simple citoyen. Mesure-t-il l’aspect scandaleux d’une telle déclaration ? Ne comprend-il pas qu’un ministre des cultes ne peut pas se comporter comme un simple citoyen, parce qu’il est ministre des cultes justement? Que la moindre infraction a valeur d’exemple venant d’en-haut, qu’il faut louer et la démocratie israélienne qui permet que de tels scandales éclatent, et la justice civile de ce pays qui se substitue à une autorité morale défaillante pour la condamner, sans égard pour le rang politique du contrevenant.

           Si, après vous avoir évoqué, d’une part cette Chrétienne qui s’éteint doucement avec dans l’âme une haute image d’Israël, d’autre part les figures de Joseph, de Mardochée et des Maccabis,  je vous ai parlé de ces deux affaires, c’est pour vous faire sentir quelle est notre responsabilité de Juifs face au monde actuel : nous nous devons de témoigner par notre enseignement et par nos actes de la mission que Dieu nous a confiée au Sinaï. Si nous ne le faisons pas, craignons que l’histoire passée et à venir ne porte un jugement sévère sur nous. Ayons présent à l’esprit cet enseignement récent d’Emmanuel Lévinas : la Torah ne nous enseigne pas seulement la notion de notre propre responsabilité, mais encore celle de notre responsabilité de la responsabilité des autres membres de notre peuple. C’est dans cet esprit qu’il convient que nous méditions l’exemple de nos ancêtres et les événements de l’actualité qui ne doivent jamais nous paraître dénués de considération morale. Que l’Eternel accepte les flammes de nos cœurs et de nos hanoukioth que nous faisons monter vers Lui en cette fête, et qu’Il permette que jamais elles ne s’éteignent. Amen.

 Rabbin Daniel Farhi – Sermon prononcé au MJLF le 5 décembre 1980 – et adressé à un groupe d’amis le 26 novembre 2013.

 

 

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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