Parasha Nasso, Nombres 4:21 à 7:89

 

Une insistante mais nécessaire répétitivité.

Ce sermon est dédié à Madame Renée Neher-Bernheim
qui honore de sa présence notre office de shabbath à

l’occasion de la bat-mitsva de Margaux Bernheim

« Nous, lecteurs modernes, avons peu de patience pour la répétition. Pour nous, elle signifie l’absence de nouveauté ; or, nous sommes pressés. La fin de la parasha de cette semaine (Nasso) en est un exemple particulièrement pénible : la liste complète des douze chefs de tribus participant à l’inauguration du Tabernacle, chacun avec son don propre. Mais les dons sont absolument identiques : « Une coupe d’argent du poids de 130 sicles, une coupe d’aspersion en argent de 70 sicles (en sicles du sanctuaire), toutes deux remplies pour l’oblation de fleur de farine pétrie à l’huile, une coupe d’or de 10 sicles, pleine d’encens, un taureau, un bélier et un agneau d’un an pour l’holocauste, un bouc pour le sacrifice expiatoire, et enfin pour le sacrifice de communion, deux bœufs, cinq béliers, cinq chevreaux, cinq agneaux d’un an. » (Nombres 7:12-17 et ss.). L’individualité ne s’exprime que dans le fait que chaque chef est dûment nommé et se voit attribuer un jour propre pour apporter son offrande. Mais la Torah se sent obligée de répéter avec une implacable obstination le détail de chaque offrande, atteignant un total de 76 versets d’une monotonie mortelle. Cette même section de la Torah est de nouveau lue pendant les huit jours de Hanoucca, ce qui ne fait qu’ajouter à notre consternation [ … ] Pourquoi tant d’espace est-il consacré à un corps de matériau qui se répète sans fin ? » (Ismar Schorsch).

Les remarques et questions qui précèdent sont dues au rabbin Ismar Schorsch, chancelier du Jewish Theological Seminary. Elles me paraissent d’autant plus fondées pour nous, libéraux qui lisons la traduction française de la parasha et redoublons ainsi l’ennui et l’apparente inutilité de ces répétitions. Certes, la Torah nous a accoutumés à de longs chapitres consacrés à des généalogies, des descriptions minutieuses de la construction du Tabernacle, des plaies cutanées, des sacrifices, des rites de purification, des bénédictions et malédictions en tous genres, et de ce fait pourrait difficilement concourir pour un prix littéraire. Mais du moins, tous ces passages ne se répètent pas. Ici, au contraire, si l’on excepte le nom du chef de tribu, les autres versets sont l’exacte répétition des précédents jusque et y compris les teamim (les signes musicaux) sur chaque mot ! Alors, nous devons nous poser la question de cette redondance sans doute volontaire et du message qu’elle est censée nous faire passer.

Si on relit ce chapitre 7 du livre des Nombres, le plus long de toute la Torah, on remarquera que, contrairement aux autres passages où il est question des douze tribus dans le désert, et notamment dans la parasha d’il y a deux semaines – Bemidbar – aucun détail démographique, topographique ou sur leur mission respective n’est fourni. Les seules indications sont le jour de l’offrande – premier, deuxième, etc. – et le nom du chef de tribu. Mieux encore, après la dernière offrande, un résumé est fait en ces termes (Nombres 84-86) : Telles furent les offrandes des princes d’Israël pour la dédicace de l’autel, le jour de son onction : douze coupes d’argent, douze coupes d’aspersion en argent, douze coupe d’or. Chaque coupe d’argent pesant 130 sicles, et chaque coupe d’aspersion 70, l’argent de ces objets pesait en tout 2400 sicles du sanctuaire. Les douze coupes d’or pesant chacune 10 sicles, en sicles du sanctuaire, l’or de ces coupes pesait en tout 120 sicles ». On se trouve en face d’une volonté évidente d’effacer toute éventuelle différence entre les tribus pour ne retenir que l’unicité de leur offrande globale, fondant ainsi les douze « princes » d’Israël et les centaines de milliers d’hommes qu’ils représentaient en un corpus unique, tout entier dévoué au culte de Dieu. L’accent est mis sur l’unité nationale, non sur la singularité de tel ou tel, encore moins sur les discordes intestines.

Un rapide coup d’œil sur l’histoire biblique d’Israël montre que les temps d’unité ont été bien rares en regard des temps d’affrontements internes. La suite du livre des Nombres illustrera dramatiquement les dissensions profondes très tôt apparues au sein des בני ישראל  – enfants d’Israël – comme on les appelle, ce qui pourrait laisser supposer une famille unie ! Le peuple se dressera plusieurs fois contre Moïse et Aaron ; les tribus se désolidariseront, comme Ruben et Gad. Les Israélites se diviseront à propos de Korah puis à propos des 12 explorateurs. Plus tard, durant la conquête du pays sous Josué, les tribus mèneront séparément leurs combats contre les habitants du pays. Sous les Juges, Déborah affrontera les Cananéens sans l’aide des tribus pourtant voisines de Ruben, Dan et Asher. La tribu de Benjamin sera partiellement anéantie (18.000 hommes périront) par une coalition d’autres tribus à la suite de l’épisode du viol collectif et de la mort de la concubine d’un lévite d’Ephraïm. Le dernier verset du livre des Juges résume à lui seul la violence intérieure du peuple (21 :25) : בימים ההם אין מלך בישראל איש הישר בעיניו יעשה, « En ces temps-là, il n’y avait pas de roi en Israël : chacun faisait ce qui lui semblait bon ». La royauté elle-même, justement, n’apporta qu’environ 80 ans d’unité nationale malgré la construction du Temple à Jérusalem. Dès la mort de Salomon, un terrible schisme divisa à nouveau et durablement les douze tribus. Le retour d’exil en 536 avant l’ère chrétienne donna lieu à de nouveaux affrontements entre les déportés revenus de Babylonie et ceux qui n’avaient pas été déportés. Plus tard, sous l’occupation grecque, les Juifs hellénisants et les Maccabées s’entre-déchirèrent, de même qu’au siècle suivant, les luttes entre les différentes factions ouvrirent la porte de Jérusalem au général Pompée et à une domination romaine d’une rare brutalité.

Le grand exil qui suivit la destruction du Second Temple par Titus donna naissance aux communautés de la diaspora occidentale, Europe, et plus tard Amériques. L’hostilité des populations environnantes ne calma en rien la propension atavique des Juifs aux déchirements intérieurs. Il serait trop long de les énumérer ici. Evoquons seulement les Rabbanites et les Karaïtes, les rationalistes et les mystiques, les Hassidim et les Mitnagdim, les ashkénazim et les sefaradim de l’époque de l’Emancipation en France, les assimilationnistes et les autres, les libéraux et les orthodoxes, les sionistes et les non sionistes. Et bien sûr, n’omettons pas toutes nos dissensions contemporaines, en diaspora comme en Israël : religieux et laïcs, religieux et non-religieux, orthodoxes, consistoriaux, massortim, libéraux, « reform », reconstructionnistes, sionistes ayant effectué leur alyah, sionistes de cœur et du portefeuille, Israéliens partisans du « Grand Israël », Israéliens favorables à une paix négociée avec les Arabes, Israéliens ne reconnaissant pas Israël, sans oublier les multiples communautés d’immigrés de différents pays dont l’intégration est très inégale et les rapports entre eux très faibles. Les dépliants touristiques aiment à parler de paysages et de populations « contrastés ». Mais que dire du peuple juif ? N’est-ce pas un euphémisme que de parler de contrastes là où, bien souvent, il y a absence de dialogue, incompréhension, méfiance, voire inimitié ou haine ?

Et j’en reviens à ce moment presqu’unique, privilégié, où toutes les tribus ont apporté exactement la même offrande. C’est là une grande leçon d’unité peu après un autre grand moment d’unanimité, celui du Sinaï. Le midrash nous rappelle ce qu’il nous faut bien considérer comme une parenthèse dans la vie juive, une totale entente entre tous les membres du peuple. Il s’appuie sur un verset de l’Exode (19:2) juste avant la théophanie du Sinaï et la promulgation du Décalogue : ויסעו מרפידים ויבואו מדבר סיני ויחנו במדבר ויחן שם ישאל נגד ההר « Ils quittèrent Refidim, ils arrivèrent au désert du Sinaï, ils campèrent dans le désert. Israël campa en face de la montagne ». Les trois premiers verbes sont au pluriel, reflet des discordes du peuple. Et puis soudain, face à la montagne du Sinaï, le texte passe au singulier pour indiquer une interruption (hélas temporaire) des conflits internes à l’approche d’un événement fondamental. C’est ce qui se passe à nouveau dans notre parasha Nasso au moment de l’inauguration de l’autel חנוכת המזבח, et vous entendez bien la similitude phonétique qui nous reporte à la fête de Hanoucca où nous lisons cette même parasha, comme pour attester qu’en ces temps-là cessèrent les discordes juives face à l’occupation grecque. Deux moments de l’histoire juive bien différents en vérité. Le premier, au Sinaï, marque l’unité du peuple face à un événement fondateur, éminemment positif : l’accueil de la parole divine et l’engagement dans une voie morale et spirituelle. Le second, à l’époque des Maccabées, marque l’unité retrouvée du peuple juif face à une tentative d’anéantissement. Ce qui semblerait indiquer que notre peuple ne sait retrouver les voies de la fraternité intérieure qu’en face de situations extrêmes : la réalisation d’un idéal commun ou les persécutions exterminatrices. C’est un constat un peu décevant dont notre génération a pu faire l’expérience à travers la Shoah et la création de l’Etat d’Israël. Mais bien vite, les moments de sidération engendrés par l’horreur et ceux d’enthousiasme engendrés par la joie d’un état retrouvé dissipés, les traditionnelles et incurables dissensions ont repris le dessus au sein de notre peuple et de ses nombreuses communautés. Sommes-nous seulement capables d’aimer notre prochain comme nous-mêmes, avant, comme le disait si joliment André Neher ז »ל dans une de ces formules dont il avait le secret, d’aimer notre lointain comme nous-mêmes ? Il est permis d’en douter ! Et si la seule utilité des nombreuses répétitions que contient la parasha de cette semaine n’était que de nous rappeler à notre devoir d’unité, à travers la description à l’identique des offrandes de chacune des douze tribus, puis leur récapitulation globale et anonyme qui souligne le bloc qu’elles formaient, nous pourrions nous écrier, comme le soir de Pessah : דיינו « cela nous    suffit ! « 

Comprenons bien que si la Torah, puis nos liturgistes, ont ainsi mis l’accent sur des instants de grâce au milieu de l’histoire d’Israël, c’est-à-dire des instants où le peuple a su oublier ses différences et ses différends pour vivre intensément l’expérience fondatrice du Sinaï ou pour affronter les dangers de l’hellénisation, c’est qu’ils nous invitent, au-delà de ces lointains épisodes de notre passé, à essayer de réaliser plus régulièrement et plus normalement l’unité de la grande famille spirituelle que nous représentons qui ne saurait prier trois fois par jour dans la prière du Alénou pour que tous les hommes, selon la prophétie de Zacharie, se tournent vers un même Dieu et Le reconnaissent אחד  – UN – aussi longtemps que cette unité n’est pas réalisée par ceux qui l’appellent de leurs vœux.

Peut-être ne s’agit-il que d’un idéal, mais n’est-ce pas l’idéal qui rend le réel supportable et contribue à le transformer ? Amen.

 Rabbin Daniel Farhi – Sermon prononcé au MJLF le 28 mai 1999 – et envoyé à un groupe d’amis le 28 mai 2014.

 

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
Posted in Etudes bibliques.